Eros : l’Amour au cœur du roman

18 août 2012

 

 Eros : l’Amour au cœur du roman dans Interventions de l'auteur Eros2

Heureuse, et peu banale, coïncidence, qui voit la 40 000ème visite au jour du 5ème anniversaire de ce blogue. Et qui plus est, pour un roman où le verbe aimer est au cœur de l’intrigue, en la fête de saint Amour ! Et puisque les réminiscences littéraires en ce moment nous transportent dans l’Antiquité, tirons de la cosmogonie ancienne quelques symboles à propos de ce sentiment qui est la raison d’être de toute vie et occupe le coeur de notre roman.

Dans la vision orphique, la Nuit et le Vide sont à l’origine  du monde : la Nuit enfante un œuf, d’où sort Amour, tandis que la Terre et le Ciel se forment des deux moitiés de la coquille brisée. Eros, le plus beau parmi les dieux, selon Hésiode, surgit ainsi de l’Abîme et se répand sur toute la Création. Il lui est comme intrinsèque : les chassés-croisés de notre roman, dans lequel tous les personnages sont conduits par la passion amoureuse, en sont l’illustration.

Le plus souvent considéré comme le fils d’Aphrodite et d’Hermès, il a, dit Platon dans le Banquet, une nature double, selon qu’il est issu d’Aphrodite Pandemos, déesse du désir brutal, ou de l’Aphrodite Ourania, celle des amours éthérées. Les deux amies intimes, Helen et Cathy, incarnent cette double face comme deux sensibilités féminines opposées ; mais cette dualité constitue aussi le drame fatal vécu par Helen et par Michael, tous deux partagés par la passion charnelle et le rêve d’un amour idéal.

Eros, disent encore les Anciens, est né symboliquement de l’union de Poros (Expédient) et de Pénia (Pauvreté) car il est toujours insatisfait, sans cesse en quête de son objet et plein de ruses pour parvenir à ses fins. C’est dire là les multiples manœuvres de séduction qui sont comme le fil de notre intrigue et qui nous ont valu bien des commentaires sur le charme, tant féminin que masculin.

Enfin on ne saurait passer sous silence cet Enfant nu, ailé, portant arc, flèches, carquois ou torche, qui se joue des humains qu’il chasse, qu’il aveugle ou qu’il enflamme. Enfant, il dit l’éternelle jeunesse de tout amour véridique, mais aussi l’irresponsabilité de ceux qui en font un jeu. Nu, il signifie un désir qui ne saurait se cacher à l’autre et qui nous révèle à nous-mêmes la vérité de notre être. On le représente même les yeux bandés, décochant sa flèche sans voir qui il atteint, voulant dire par là qu’il nous apparaît souvent comme le fruit du hasard ou du destin. Cette image rappellera par ailleurs à nos lecteurs les chapitres des Yeux bandés et des Yeux ouverts, scènes érotiques comme il se doit, psychodrame qui renvoie à son tour au drame de Psyché et d’Eros.

 

L’irréparable et la Fatalité antique

18 juillet 2012

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Il y avait là une sorte de fatalité antique

Ceux qui sont familiers de la culture de l’Antiquité savent combien pesait sur l’humanité le Destin, puissance inexorable à laquelle les dieux eux-mêmes étaient soumis. Opposé au Hasard ou à la Fortuna capricieuse aux yeux bandés, il représente l’ordre immuable des choses. Les Grecs l’appelaient la Nécessité et les Romains le Fatum : ce qui est dit et décrété. L’épopée homérique, les tragédies d’Eschyle et de Sophocle, et la conception même de l’histoire par les Anciens reposent sur cet irrésistible enchaînement des faits et de leurs causes, sur la concaténation dont la liberté humaine est le jouet ou la prisonnière, sur la tyrannie du Sort qui l’asservit, sur un Ordre éternel et irrévocable. Conception qui se retrouve dans les tenants d’une prédestination absolue, d’un déterminisme contraignant ou d’un « Mektoub » (c’est écrit), à quoi il n’y a qu’à se soumettre (islam).

On comprend que les passions humaines, que rien ne saurait arrêter ni tirer de leur aveuglement, ait quelque ressemblance avec cette force que notre volonté est impuissante à vaincre. La nécessité qui conduisait les événements dirige ici le cœur des hommes. En l’occurrence, elle s’applique à ce torrent de mots qui, rompant le barrage qu’Helen tente de lui imposer, va entraîner, malgré elle, des conséquences qu’en toute lucidité elle sait devoir être fatales. Dans cette scène à qui d’aucuns ont trouvé un air racinien, on mesure combien le langage, une fois le silence rompu, concrétise, retient ou dévoile les passions secrètes, accélère le déroulement de la crise et en rend inévitable l’issue funeste. On relira avec intérêt, à ce propos, les articles Les mots irréparables du 10/02/08 et La ligne du destin du 01/06/08 sans omettre les commentaires qui les suivent et les approfondissent.

Helen et Michael : un érotisme à la Rimbaud

5 juillet 2012

Helen et Michael : un érotisme à la Rimbaud dans Interventions de l'auteur Rimbaudp.483

…dans une débauche de sensations proche du dérèglement des sens

Dans la Lettre dite du « Voyant » adressée à Paul Demeny, le 15 mai 1871, Rimbaud, à dix-sept ans, écrivait, cherchant à échapper à la logique de la raison, et peut-être à trouver dans la folie l’insaisissable et l’indicible : « Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. » Physiquement, ses transes passèrent par la libération des interdits sexuels − Je m’encrapule − et par l’emploi, entre autres poisons, de haschisch ; intellectuellement, par la volonté de rompre avec les formes même les plus récentes de la poésie, quitte à désarticuler la grammaire, à faire se télescoper les mots et à en …dérégler les sens, à se déclarer barbare, dans l’espoir fou que de cette débauche de formes détruites aussitôt que créées, de ce chaos, de cette Alchimie surgira l’illumination.  

Helen et Michael se sont lancés à corps perdu dans les étreintes les plus sauvages, goûtant, dans toutes les formes d’amour et de folie, dans cette débauche de sensations, à d’indicibles voluptés, jusqu’à noyer leur conscience et à s’anéantir dans un état second. A l’instar de nombreux artistes qui ont souvent provoqué ce dérèglement des sens par l’utilisation de stupéfiants ou tout simplement à l’aide de déclencheurs, comme le vin et les parfums exotiques chez Baudelaire, ou comme les couleurs chez Rimbaud, où dans Voyelles elles semblent jouer un rôle hypnotique, ils y sont parvenus par une ivresse de caresses et de baisers, de mots crus et passionnés, mais aussi d’alcool.

Comme chez Rimbaud encore, il y a chez Helen une même volonté de modifier la perception de la réalité. D’abord, elle fait tout pour se substituer dans l’esprit de Michael à Cathy, au point de s’habiller, de se parfumer, de se comporter, de penser, de désirer être traitée de la même façon qu’elle, et finalement de s’identifier à elle : comme dit le poète, Je est un autre. Puis, oubliant ce jeu, lent, interminable (!) et raisonné, elle en arrive à se voir en nouvellement épousée et à se découvrir une sorte de virginité exempte de tout passé et de toute préméditation.  

Au bout du compte, on peut se demander avec Baudelaire si, au terme de leur « voyage », nos deux amants ont trouvé, en plongeant au fond du gouffre, Enfer ou Ciel. Helen, toute alanguie après le feu du plaisir et la foudre de l’illumination amoureuse, nage en plein rêve, inconsciente de l’amer réveil qui l’attend, tandis que Michael, abattu par ses excès, prend déjà conscience de sa dégradation jusqu’à l’écœurement.

Une Saison en enfer s’achève sur un constat d’échec ; dit très prosaïquement : après l’ivresse, la gueule de bois…

Helen et la Circé de Cortázar

22 juin 2012

Helen et la Circé de Cortázar dans Interventions de l'auteur Circe-copa-en-la-manop.480

Le personnage d’Helen n’est pas sans rappeler également celui de Délia, dans la Circé de l’auteur argentin Cortázar. L’héroïne de ce conte fantastique y est montrée comme une femme arachnéenne, dont l’action consiste à entraîner son amant dans sa toile, mais qui, à la fin, se rend compte que tous les deux sont pris dans le même filet, elle l’araignée et lui l’insecte prêt à être dévoré.    

Comme pour Circé et pour Helen, le désir amoureux de Délia ne s’exprime que dans un besoin de conquête, d’appropriation et de domination, avec la volonté d’empêcher par ses charmes le départ de l’homme convoité, mais aussi avec l’espoir secret de se faire aimer de lui : Maintenant qu’elle désirait ce que désire toute femme : être aimée après l’amour. Quant à Mario, son amoureux, il ressemble étrangement à Michael à qui Helen a bandé les yeux. Aveuglé et sourd aux funestes pressentiments, il l’idéalise. Immobile et passif à savourer Délia dans la pénombre, il veut sentir le parfum et la saveur de son baiser derrière ses paupières closes. Car Délia, comme Helen, exige que Mario ait les yeux fermés quand il boit ses potions.

De même, quand l’acte d’amour les unit, les deux couples plongent dans un monde de ténèbres, s’anéantissant dans un érotisme exacerbé, et destructeur, qui manifeste une inquiétante fascination et développe une pulsion mortelle, comme si la seule façon de nier l’irréductible solitude des amants résidait dans la mort : Eros et Thanatos.

Cependant, si Helen et Délia, à l’instar de la Circé d’Homère, cristallisent les fantasmes des hommes et révèlent en eux l’existence d’instincts bestiaux, refoulés mais n’attendant qu’une faille pour surgir, elles nous enseignent en même temps que l’amour est capable de métamorphoser les humains en bien. D’un côté, elles ouvrent dans nos consciences un vide angoissant, le sentiment que la réalité est sous-tendue par un réel innommable ; d’un autre, émues d’un amour vrai, elles peuvent se muer, comme dans l’Odyssée, de femmes fatales en fées merveilleuses et transformer les hommes, au sortir d’une soue, en êtres « plus beaux, plus jeunes et plus grands ».

Helen et Circé, l’ensorceleuse

3 juin 2012

Helen et Circé, l’ensorceleuse dans Interventions de l'auteur Circé1-138x300p.480

Elle était devenue la Circé aux charmes maléfiques, l’ensorceleuse

Qui pourrait ignorer l’épisode dans lequel Homère, au chant X de l’Odyssée, raconte comment Circé la magicienne sert aux compagnons d’Ulysse un breuvage mêlé d’une drogue envoûtante dont elle a le secret, sans doute à base d’atropine tirée de la belladone, et comment, profitant de leur état, les transforme d’un coup de baguette en pourceaux ! Les Romains, de leur côté, faisaient d’elle une déesse lunaire de la sorcellerie, présidant aux incantations, laquelle aurait donné son nom, dans le Latium, au promontoire Monte Circeo, un cap qui constituait un amer inoubliable aux navigateurs hauturiers et un port propice au mouillage. Ce que l’on sait moins, c’est que Calchos, roi de Daunie, amoureux d’elle, lui offrit son royaume, comme Hérode Antipas à Salomé, et qu’au Moyen-âge, les légendes populaires italiennes, la disant fille de Diane et de Lucifer, l’associent à la figure d’Hérodiade !

Ainsi sommes-nous ramenés par Circé, dont le nom grec signifie oiseau de proie, au mystère redoutable de la femme fatale, de la tentatrice originelle, séductrice aux multiples sortilèges auxquels les hommes succombent malgré leur résistance, êtres mystérieux dont la voix troublante, la beauté fascinante, la danse subjuguante et l’opulente chevelure sont autant de philtres magiques qui provoquent chez leurs victimes l’oubli et l’infidélité, les dépossèdent de leur liberté et de leur dignité, et, suscitant chez eux un désir animal irrésistible, les ravalent au rang d’une bête.

La comparaison avec Circé peut aussi éclairer le jeu de superposition qu’Helen s’ingénie à créer entre elle et Cathy, et nous montrer par là l’habileté des stratagèmes féminins de conquête. De même en effet qu’Homère trace un parallèle entre Circé et Pénélope : il la décrit, à l’instar d’une sirène, attirant Ulysse par son chant, puis tissant, comme Pénélope à ses heures ; il montre les loups et les lions qui l’entourent flattant Ulysse comme son propre chien le fera en Ithaque ; il précise que la potion qu’elle verse et les charmes du séjour doivent faire oublier leur patrie aux matelots, en les portant à confondre l’île d’Aiaié et Ithaque ; de même, dans le roman, flotte l’image de l’épouse, éloignée mais si présente à la pensée des deux amants, évoquée par la chambre conjugale, la robe aux tons parme, l’écharpe vaporeuse et le parfum de violette, propres à engendrer la confusion, ainsi que par les incantations suggestives : « Je vais te bander les yeux et tu imagineras de toutes tes forces que je suis Cathy… dis-moi les mots d’amour que tu lui aurais dits… appelle-moi Cathy… je suis une Cathy de rêve… parle-lui, dis-moi que tu m’aimes.»

Alors, ensorceleuse, la femme, ou fine manœuvrière tissant inlassablement sa toile ? Les hommes l’affirment, divisés sur la part de charme naturel et de subtile rouerie, mais arguant de ce double motif pour s’absoudre d’avoir succombé à la tentation ! Victimes donc, leurs proies, ou mâles sciemment infidèles ? Plus vraisemblablement, nous laissent entendre l’aède comme le romancier, mi-envoûtés et mi-consentants, séparant de bonne foi les sentiments et les sens. Reste que, s’il a fallu un an pour qu’Ulysse quitte la couche de la belle Circé et s’en retourne auprès de la fidèle (?) Pénélope, Michael se dégrisera presque aussitôt, mais conscient de sa déchéance et sachant désormais, comme tout lecteur pour qui un personnage est un frère, que sommeille en lui …un cochon.

De Salomé à Esther

17 mai 2012

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Jusqu’à la moitié de mon royaume…

La culture a ceci de particulier, c’est qu’elle suscite dans la mémoire un phénomène de résonance qui d’écho en écho éveille des réminiscences, crée des associations, qui à leur tour suscitent d’autres souvenirs et rapprochements. Et de ce fait, écrire et danser ont en commun d’être une suite de petits pas.

 A propos de la cérémonie que décrit Flaubert dans Salammbô, rappelons que Tanit est une déesse d’origine berbère, chargée de veiller à la fertilité, aux naissances et à la croissance : en langue amazigh, Tinit signifie la femme enceinte, et qu’on fait d’elle, par contrepoids, la parèdre de Baal Hamon, sorte de Moloch dévoreur et brûlant. Ajoutons quela Carthage des Phéniciens honorait Tanit comme sa protectrice, et que son signe, qui figure une personne en prière levant les bras au ciel, omniprésent sur les stèles et les bornes de la ville, se retrouverait encore dansla Croix d’Agadez des Touareg. Disons enfin qu’une tradition fait de la reine Didon, dont le charme subjugua Enée, une image de Tanit. C’est dire la puissance d’envoûtement de la beauté de la femme !

Image captivante mais fugitive, qui tient l’homme prisonnier d’un rêve mais toujours prête à s’envoler, la femme qui danse − qu’elle s’appelle Jennifer, Kilinga, Helen, ou Salomé  − me renvoie sur le sol de Tunisie à ces belles Djerbiennes que chante Léopold Senghor : entrant dans la danse, sveltes, altières, longues et lisses, rythmant leurs pas au son des tam-tams et des tabalas, qu’elles frappent de leurs mains d’ébène. Revêtues de soie fine, soyeuses et souples, elles déroulent leur fuite frissonnante, gracieuse, tandis que montent leurs chants dans la nuit bleue étoilée. 

Nous savons par ailleurs que Tanit, déesse lunaire, est assimilée chez les Babyloniens à Ishtar (cf. l’article du 15/04/11). Or ne pourrait-on lire ce nom dans celui d’Esther ? et rattacher ainsi l’épisode néotestamentaire de Salomé à celui de l’Ancien Testament, et ce dernier à un avatar de la danse sacrée mésopotamienne ? Certes, dans le récit biblique, les rôles sont inversés : Esther joue de sa chaste beauté pour obtenir la tête d’un méchant. Mais l’argument de l’emprise féminine est le même : le roi Assuérus, semblable en cela à Hérode Antipas, charmé par Esther qui a organisé un banquet [on ne nous dit pas si elle y dansa], lui tient une même promesse : « Jusqu’à la moitié de mon royaume ». Sur quoi son hôtesse réclame l’exécution du ministre félon, Haman, un nom bien proche de celui de Baal… Hamon !

Ainsi glisse-t-on à petits pas, dans cet univers de la danse, de Béjart à Pygmalion, de Botticelli à Michel-Ange, de Wagner à Bizet, de Ravel à Delibes, du vaudou à Çiva, de Tanit à Ishtar, des naïades aux poupées automates, de Flaubert à Senghor, du Nouveau à l’Ancien Testament… et bientôt à Circé, l’ensorceleuse !

Helen/ Michael − Salomé /Antipas, selon Flaubert

8 mai 2012

 Helen/ Michael − Salomé /Antipas, selon Flaubert dans Interventions de l'auteur danse-de-feu

p.480

Attraperas-tu ton rêve ?

Flaubert a été le premier à décrire la réalité de la danse des sept voiles, dans Hérodias, le dernier de ses Trois Contes. La source s’en trouve indéniablement dans un souvenir du voyage en Égypte où il avait vu la danse de Kuchiuk-Hanem, une des almées ; son tableau final s’inspire du haut-relief qu’il a observé sur le tympan de la cathédrale de Rouen ; et on en rencontre l’écho dans Salammbô lors de la cérémonie à la déesse lunaire, Tanit. C’est dire combien ce texte marque notre imaginaire, si bien que la danse d’Helen porte naturellement trace d’une telle réminiscence, terme qui signifie ombre de souvenir, et qu’il est aisé d’établir une similitude entre les protagonistes du drame.

A l’image de la danse de Salomé décrite par Flaubert, celle de notre roman connaît trois grands moments. Un prélude, gracieux, sensuel et aguichant, durant lequel Helen se livre à des poses, torsions, frôlements et esquives, tandis que Salomé, les paupières entre-closes, se tordait la taille, balançait son ventre avec des ondulations de houle, faisait trembler ses deux seins…aux sons des crotales, nom qui suggère l’image serpentine de la séduction. Comme Helen disparaissait derrière le rideau, image fugitive des fantasmes de Michael, elle s’enfuyait toujours. Elle le poursuivaitprête à s’envoler. Puis un temps de langueur voluptueuse, où les ombres et lumières sur sa peau nue renvoient encore à l’évocation des écailles de serpent, et les postures de Çiva à celles des danseuses sacrées antiques : Puis elle dansa comme les prêtresses des Indes, comme les Nubiennes des cataractes, comme les bacchantes de Lydie…L’étoffe de son dos chatoyait. Ensuite, le grand jeu pour saouler Michael de désir et le conduire au paroxysme de l’exaspération sensuelle : Ce fut l’emportement de l’amour qui veut être assouviElle tourna autour de la table d’Antipas, frénétiquement, comme le rhombe des sorcières… et il disait : « Viens ! viens ! » Elle tournait toujours… et le Tétrarque criait plus fort : « Viens ! viens ! »

On voit ici combien Michael ressemble à Antipas. Au début, il n’a en tête que l’image de la Cathy qu’il a aimée, comme l’autre, lorsque Salomé monte sur le haut de l’estrade et retire son voile, voit en elle Hérodiade comme autrefois dans sa jeunesse. Puis, quand Helen se laisse effleurer pour mieux s’échapper, qu’il perçoit un froissement d’étoffe, un souffle, un parfum mais que ses mains se referment sur le vide, exacerbant son désir au point qu’il en oublie Cathy, elle a, en réponse aux supplications de Michael : « Viens, je t’ai tant attendue ! » cette parole révélatrice : « Attraperas-tu ton rêve ? » Parole qui fait songer aux mots de Flaubert : Il se perdait dans un rêve et ne songeait plus à Hérodias. Enfin, de même qu’Antipas, subjugué, s’engage devant tous en promettant : « Tu auras la moitié de mon royaume ! », Michael sait qu’il sera, comme lui, contraint par sa parole.  Et alors que le Tétrarque abdique au « Je veux que tu me donnes », il cède au « Je veux que tu me dises » et prononce, lui aussi, les mots irréversibles dont il devra assumer les conséquences : « Helen, je t’aime. Je n’aime que toi. » Des mots, pour tous deux, fatidiques.

Helen et Salomé

19 avril 2012

Helen et Salomé dans Interventions de l'auteur Salomé-246x300p.480

Ce fut comme la danse de Salomé

Les évangiles de Marc et de Mathieu relatent comment Hérode Antipas, subjugué par la danse de la fille d’Hérodiade, femme de son frère, finit par faire décapiter Jean-Baptiste.

Au tympan de la cathédrale de Rouen, Salomé est représentée en acrobate qui, ainsi que la décrira Flaubert, « se jette sur les mains, les talons en l’air, parcourt ainsi l’estrade comme un grand scarabée, et s’arrête brusquement. Sa nuque et ses vertèbres font un angle droit. Les fourreaux de couleur qui enveloppent ses jambes, lui passant par-dessus l’épaule, comme des arcs-en-ciel, accompagnent sa figure, à une coudée du sol. »

C’est que l’image qu’on se fait de sa danse de séduction n’est pas de celle qu’on peut sculpter au fronton d’une église ! En témoignent les récentes interprétations de l’opéra de Richard Strauss, dont le livret suit la pièce de théâtre d’Oscar Wilde, sachant que dès 1909 Ida Rubinstein, pour entrer dans la vérité du rôle, terminait toute nue et que, depuis, l’escalade érotique n’a cessé. Bien des artistes se sont inspirés de ce récit : des écrivains, tels Laforgue, Apollinaire et Mallarmé, des peintres comme Moreau et Picasso, et même le cinéma hollywoodien qui fait danser Rita Hayworth pour obtenir la grâce du prophète !

 Salomé, perverse et consciente de ses charmes, y exécute la danse sulfureuse des sept voiles, qui ressemble à un strip-tease dont la sensualité et la sauvagerie en font une danse langoureuse, lascive et, pour tout dire, endiablée ! Comme l’écrit Huysmans, « Par la torsion de ses reins, des remous de seins, des secousses de ventre et des frissons de cuisses, elle fond la volonté du roi », son oncle et beau-père, et réveille sa lubricité au point de lui faire …perdre la tête !

Helen veut aussi amener Michael, le mari de sa meilleure amie, à perdre l’esprit et à lui dire qu’il l’aime. Elle prend des postures de danse indienne, rejette son écharpe, le frôle, s’esquive pour l’effleurer à nouveau, se laisse caresser au passage, dénoue la cordelette qui retient sa robe à son cou, enfin, pour vaincre ses dernières résistances, ôte son dernier « voile » et, complètement dénudée, déploie le grand jeu avec force « acrobaties », le rendant « saoul de désir frustré » jusqu’à le conduire « au paroxysme de l’exaspération sensuelle » et aux mots fatidiques : Helen, je t’aime.

Cœurs brisés : aimer…et mourir

7 avril 2012

Cœurs brisés : aimer…et mourir dans Interventions de l'auteur coeur-briséHelen, Cathy, Lisbeth, Jennifer : quatre cœurs blessés à mort, et qui en incarnent tant d’autres pour lesquels j’ai une pensée en cette fin de Semaine Sainte.

Comme elle nous laisse à demi-morts, la perte de l’être aimé ! Comme elles nous abattent au point de nous ôter l’envie de vivre, certaines déceptions d’amour ! Tant il est vrai qu’aimer et vivre, c’est la même réalité.

Si forte est cette connexion entre l’amour et la vie que, devant cette atroce déchirure contre-nature qu’est la mort physique ou celle de l’amour qui jusque-là nous faisait vivre et aimer la vie, nous tombons, saisis d’effarement, dans le désarroi le plus total.

Interminables, les nuits et les journées qui suivent ! Incompréhensible, l’effondrement brutal ! Insoutenable, le poids de l’accablement ! Inimaginables, la douleur, la stupeur ! Intolérables, la solitude, la déréliction ! Le monde entier s’est écroulé ! L’espérance ? Ecrasée ! Morte ! La joie ? Éteinte ! La force de survivre ? Anéantie ! Frappés au cœur, nous gisons, crucifiés, dans le coma de la terrible désespérance : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Pour ceux qui ont tant attendu de l’amour, c’est la déception la plus cruelle qui soit. La vie n’a plus de sens ! Pas plus le passé que le temps à venir. Comment imaginer reprendre l’absurde train-train, après un tel enthousiasme, un tel bonheur de vivre aux côtés de l’aimé, dans son rayonnement ? Après l’abattement, viennent l’inquiétude, l’angoisse, la détresse, la nuit noire de la cruelle agonie. Et le risque que l’amertume ne se glisse dans le cœur, que la révolte ne le fasse éclater, et que le poison de la haine envers celui ou ce qui est venu à bout de lui ne coule dans nos veines.

Le cœur transpercé et broyé ressemble au chœur nu et dépouillé d’une église le Samedi Saint : tabernacle ouvert, icônes et statues voilées de violet, nappes ôtées. Ne reste que la matière brute : la pierre de l’autel du sacrifice. Pas même une luciole qui dit une présence. Ténèbres telles qu’elles rendent folle la foi en une aube nouvelle. Et pourtant Pâques nous dit d’espérer contre toute espérance : l’amour a vaincu la mort.

Helen et la danse de Çiva

17 mars 2012

Helen et la danse de Çiva Nataraja1 p.473

Elle prit l’attitude d’une danseuse indienne, imitant les postures de Çiva

La danse, dans les civilisations les plus lointaines, est à la fois symbole et rituel. Parce qu’elle est ordonnance rythmique, elle concourt, chez les dieux, à l’organisation et à la résorption cyclique du monde ; chez les hommes, elle est un moyen propre à rétablir des rapports entre la terre et le ciel. Qu’elle appelle la pluie, la victoire, la fertilité ou, comme ici pour Helen, l’amour, elle est invocation à des puissances cachées, captation magique des forces créatrices, qu’elle cherche à raviver par un rite d’identification au dieu.

Le prototype de la danse cosmique est le tandava de Çiva-nata-râja, le Seigneur de la danse. Inscrite dans un cercle de flammes, cette danse symbolise à la fois la création, la conservation, la destruction ou la réintégration. Çiva est représenté avec quatre bras. La main supérieure droite tient un tambour (damaru) qui rythme la création ; la main gauche supérieure tient la flamme de la destruction (samhara) ; la main inférieure droite est tenue dans un geste de protection (abhaya mudra) ; la main inférieure gauche pointe vers le pied gauche tenu en l’air, il montre ainsi son pouvoir de grâce.

Aussi le roman peut-il dire à propos des attitudes d’Helen que « la décomposition des gestes, l’arrêt sur image de chaque pose et la reprise subite du mouvement évoquaient le cycle sans fin de la destruction suscitant la régénération d’une forme aussi imprévisible que fugace ». La pureté des lignes est telle que le spectacle de ces poses stylisées, si dépourvues de sensualité, fait dire à Michael qu’on aurait vraiment envie d’être le dévot d’une telle divinité. Mais, de même que Çiva détruit les illusions, Helen, en disparaissant derrière les rideaux, prévient Michael que toute réalité est aussi éphémère qu’un songe qui se dissout sans qu’on puisse s’en saisir, et que c’est à lui de la retenir, qu’elle est prête à lui faire grâce.

Faire naître et exaspérer le désir masculin, la femme le sait, est un rituel d’envoûtement, une danse du feu.

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