In cauda venenum ou la flèche du Parthe

5 octobre 2013

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Quand, dans son dos, telle la flèche perfide du Parthe, il lui décocha un dernier trait.

La flèche du Parthe – pour ceux qui l’ignoreraient – désigne la pique assassine par laquelle celui qu’on croit vaincu prend soudainement et traîtreusement le dessus, la phrase ironique lâchée au dernier moment, quand l’adversaire rompt la conversation et s’éloigne, une manière de remporter un combat d’arrière-garde à la fin d’une discussion en lançant un dernier trait acéré juste avant de se retirer.

Cette expression fait allusion à la ruse des guerriers parthes, qui faisaient mine de fuir et surprenaient l’ennemi par des flèches tirées en arrière et par dessus l’épaule, tactique, jugée perfide, qui s’est illustrée, entre autres, lors de la bataille de Carrhes, le 9 juin 53 av. J-C, lourde défaite infligée aux légions romaines placées sous les ordres du général Crassus, par les Parthes conduits par le général Suréna. Le même Suréna dont Corneille fit une tragédie.

 

Comme dans un roman noir, le destin fatal de Crassus est marqué par une série de signes annonciateurs du désastre. Alors qu’il est sur le point de quitter Rome, un de ses adversaires organise une cérémonie lugubre au cours de laquelle de puissantes malédictions (en latin, dirae, imprécations mortelles) sont prononcées contre lui ; puis, dans le port de Brindes, s’élève le cri d’un marchand de figues, « Cauneas ! » dans lequel on voit un présage oral où se serait fait entendre l’avertissement « Cave ne eas ! », « Attention, n’y va pas ! » Encore une fois lorsque, pour financer la longue campagne qui s’annonce, Crassus s’empare de l’or conservé dans le sanctuaire de la déesse Atargatis à Hiérapolis et dans le temple de Jérusalem, le sacrilège s’accompagne de deux nouveaux mauvais augures : en sortant du sanctuaire, son fils, qui tombera sous les flèches des Parthes, glisse sur le seuil et tombe, et lui-même, qui le suit, tombe à son tour. Enfin le jour où il établit un pont de bateaux pour franchir l’Euphrate, à Zeugma, là où Alexandre le Grand l’avait lui-même franchi, une bourrasque arrache du sol les enseignes militaires, ce qui est interprété comme un mauvais signe de plus.

Pourtant le rapport des forces en présence semble assurer la victoire aux légions romaines qui disposent de 50 000 à 70 000 hommes, tandis que l’armée de Suréna n’en compte que 10 000, dont une escorte de mille cavaliers lourds, les cataphractaires, équipés d’une lance pouvant atteindre quatre mètres qui sert à repousser l’ennemi : entièrement caparaçonnés, sans étriers, ils chargent tous ensemble pour effectuer une percée meurtrière. Quant aux fameux archers montés, ils sont dotés d’un arc composite, renforcé de lames de cornes de chèvre sauvage et de tendons de cerf ou de gazelle, arc redoutable qui décoche des flèches au moins deux fois plus loin que celui des archers hellénistiques et romains.

Mais, dans cet affrontement, ne manquent ni traîtres ni ruses. Alors que Crassus s’apprête à longer le cours de l’Euphrate, un chef local, faux allié des Romains qui mène un double jeu, l’en dissuade et le dirige sur une zone de plaine désertique, avec des bois et des inégalités propices à dissimuler des troupes, où [attendent les forces de Suréna. Quand l’ennemi apparaît, on ne voit pas luire ses armes sous le soleil, et Crassus croit avoir affaire à une simple avant-garde. Les Parthes ont en effet recouvert leurs armes de housses et de gaines de peau. Au signal du combat donné par Crassus, Suréna fait gronder ses tambours à sonnailles, dans un tumulte assourdissant, et fait soudainement dévoiler ses cataphractaires, tandis que ses archers à cheval, entamant leur tactique habituelle, une manœuvre d’encerclement, harcèlent à distance, évitant tout contact, et font pleuvoir leurs flèches. En tir à cadence soutenue, un archer épuise sa réserve de flèches en quelques minutes, ce qu’attendent les Romains. Mais les archers parthes vont à tour de rôle se réapprovisionner à l’arrière, auprès de chameaux chargés de flèches, et entretiennent un tir ininterrompu. Les Romains se protègent tant bien que mal de la pluie de flèches en se formant en tortue, mais les cataphractaires les chargent à coup de lances, les forçant à se disperser : les légionnaires trébuchent sur les morts et les blessés, sont aveuglés par la poussière soulevée par les chevaux et exposés aux jets de flèches. Le massacre dure jusqu’à la tombée de la nuit et, au retrait parthe, 20 000 soldats romains sont morts et 10 000 faits prisonniers

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Dans notre roman, l’expression marque la fin de l’entrevue houleuse entre Lawson et Bradley. Le premier, voyant son projet d’usine compromis par l’entêtement de l’adjoint au maire, tout puissant depuis la mort du maire, est déterminé à faire sauter « le dernier verrou » Il passe à l’attaque en lui disant qu’il a été témoin de sa présence et de celle de l’ingénieur, sur les lieux du crime ; l’autre en reste groggy. L’industriel savoure sa revanche et lui lance un ultimatum : ou bien l’autre lui signe sur-le-champ son accord, ou bien il le dénoncera à la police.

Dans l’intervalle, Bradley a repris ses esprits et il contre-attaque : « La police ? mais elle sera sûrement contente d’apprendre que vous avez transporté le cadavre ailleurs ! – Ce délit, réplique l’industriel, sera vite oublié au bénéfice d’un dossier clos sur l’arrestation du meurtrier ! » Cette fois Bradley est K-O. Il gémit que ce n’est pas lui le coupable ; donc, se voit-il rétorquer, « Vous êtes complice ! Vos électeurs apprécieront ! » Ces derniers mots sont les mots de trop. L’adjoint se rebiffe : « Je ne céderai pas à ce chantage. Je ne signerai jamais. L’entretien est clos. Sortez ! »

Lawson se rend compte qu’il a été trop loin et se radoucit, suggère un compromis, supplie à son tour, plaide son dossier ; ironique, Bradley réplique : « Laissez aux électeurs le soin d’en juger ! » et, lui montrant la porte, le nargue : « Je ne vous reconduis pas. » Là-dessus, tandis que Lawson, découragé, se dirige vers la porte, Bradley lui décoche dans le dos, telle la flèche perfide du Parthe, un dernier trait : « Et ne vous avisez surtout pas de… » Sur quoi, Lawson, blessé dans son orgueil, fait volte-face : « Me raviser ? Non pas. » Et, à son tour, lance sa flèche : « Puisque vous m’y poussez, je vais de ce pas tout raconter à la police. C’est vous qui l’aurez voulu ! »

Ainsi peuvent se retourner les flèches…le Parthe n’étant pas toujours celui que l’on suppose, mais toujours le dernier à parler !

Les yeux de Chimène ou le regard de l’amour

9 septembre 2013

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Mais elle le voyait avec les yeux de Chimène

On le sait : « Elle a de beaux yeux, Chimène ! », des billes noires et brillantes de Castillane au charme envoûtant, et sans doute une voix de soprano dramatique, comme dans l’opéra de Massenet, à faire se pâmer tous les Rodrigue de la Terre. De doux yeux ? On peut en douter au vu de son caractère ! sauf pour son chéri. Mais il ne s’agit ici ni de leur couleur ni de leur expression, mais du regard amoureux que Chimène porte sur Rodrigue, fût-il le meurtrier de son père. De tels yeux sont ceux du cœur, dont on dit qu’eux seuls voient bien. Ou au contraire que l’amour aveugle. Aussi peut-on aussi bien dire avoir pour Rodrigue les yeux de Chimène qu’à l’inverse avoir pour Chimène les yeux de Rodrigue, comme dans le célèbre vers de Boileau à propos du Cid : « Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue ».

 

Tout en effet est question de regard. Il suffit pour cela de se remémorer les regards croisés de nos protagonistes lors du passage à la télévision de Michael, présenté comme l’homme providentiel aux élections de Southland, puis mis à mal par les provocations des journalistes avides de sensationnel, et annonçant, d’un coup, qu’il retirait sa candidature.

Lisbeth, qui espérait beaucoup de cette prestation pour son avenir, rêvant d’être le bras droit du futur élu, voit l’image séductrice voler en éclats, en reste sur le moment interloquée, interdite, pétrifiée et comme anéantie, mais a vite fait d’inverser sa vision des choses : Michael devient un homme qui l’a méprisée et ne l’a utilisée que comme un marchepied !

Helen, qui avait vu en lui un homme brillant, capable de séduire le public autant que les investisseurs, qui avait applaudi à chacune de ses répliques, avait admiré son élégance et le charme de sa personne, le traite maintenant d’idiot, de susceptible comme un pou, de dénué de réalisme et d’humour. L’image se fendille de partout, l’homme politique est mort, reste l’amant à ne pas perdre. Elle aussi, comme Lisbeth, a vite fait de dresser un autre plan. Pour s’apercevoir à la fin que l’image  de l’amant rêvé ne correspond pas à la réalité, alors que la secrétaire tombe sous le charme de l’homme.

Un mot au passage sur Tony Lawson dont le projet d’usine reposait sur l’élection du banquier. Enthousiaste comme les autres, voyant déjà la partie gagnée et ses espérances réalisées, il comprend que tous ses espoirs s’écroulent, et que cette fois c’est la faillite assurée, c’est sa fin, sa mort. Le sauveur devient un assassin qui tue deux mille emplois et autant de familles, qui entraîne les sociétés qui gagent le projet dans la ruine. Un salaud, un monstre d’égoïsme, voilà la vérité !

Reste Cathy, qui le voyait avec les yeux de Chimène : fière de son mari, qui domine la scène de toute sa prestance et de son autorité, sûr de lui et possédant une hauteur de vue impressionnante, capable par la puissance de son verbe de faire surgir de façon tangible usine, complexe industriel et demeures de charme au bord d’une Tamise réconciliée avec l’écologie. Lorsque survient l’incident qui engendre la rupture, l’image idéalisée tient bon, en sort même renforcée. C’est contre les autres que se soulèvent sa colère et son indignation, ce sont eux les coupables : monde politique et monde médiatique, tout à l’heure vus comme tremplin, devenus aussi pourris l’un que l’autre, exécrables de bassesse, de coups bas et d’hypocrite servilité. Son Rodrigue, en claquant la porte, sort vainqueur du combat et garde son auréole d’homme d’honneur qui ne leur lèche pas les pieds, d’être généreux et désintéressé, de mari amoureux (alors même qu’il la trompe) tel qu’elle le voit dans le miroir ébloui de sa jeunesse.

Ainsi en va-t-il de notre perception des choses. C’est un truisme de dire que notre vision dépend du point de vue où l’on se tient. Le lecteur de roman policier le sait, lui devant les yeux de qui l’auteur met des images qui le conduisent à de fausses interprétations, lui qui ne peut voir que ce qu’on veut bien lui montrer, sous l’angle et dans la lumière qui conviennent au dessein poursuivi, lui qu’on amène à avoir les yeux de Chimène pour l’assassin !

Le symbole du tissage chez les Berbères et ailleurs

3 août 2013

 

Sur la suggestion d’un lecteur, je voudrais, dans le droit « fil » de notre dernier article, me faire l’écho de la tradition du tissage dans le monde berbère, monde que j’ai connu et que j’aime, pour en montrer l’originalité, et l’étendre à d’autres modes de pensée afin de faire mesurer l’universalité des symboles liés au filage et au tissage.

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Pour les Imazighen – mes amis me pardonneront de ne pas l’écrire en tifinagh – le métier à tisser symbolise la structure et le mouvement de l’univers. Quatre morceaux de bois y figurent l’univers : l’ensouple du haut, dite ensouple du Ciel, où s’attachent les fils de la chaîne, celle du bas, où s’enroule la toile, représentant la Terre. Soit dit au passage, la tunique de Jésus « sans couture, tout entière d’un seul tissu…» (Jn 19:23), exigeait un mode de tissage très en vogue en Egypte : il fallait monter une double chaîne et tisser les deux faces, alternativement, avec le même fil de trame.

Leur originalité est de regarder le travail du tissage non seulement comme une création, où toutes les formes à naître sont possibles, mais mieux encore, comme un enfantement. Lorsque le tissu est achevé, la tisserande coupe les fils qui le retiennent au métier et, ce faisant, prononce la formule de bénédiction que dit la sage-femme en coupant le cordon ombilical du nouveau-né. Filer et tisser, travail à l’origine exclusivement féminin, sont pour la femme berbère ce que labourer est pour l’homme : s’associer à l’œuvre créatrice. Alors que le Talmud considère le tissage comme la plus vile des professions, et que, généralement, on aurait tendance à penser, comme dans la Bible (Esa 38:12) : «le fil de ma vie a été retranché, comme les fils que le tisserand coupe de la toile».

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Ce n’est donc pas un hasard si Platon a recours au tissage pour représenter le monde par un fuseau, tournant d’un mouvement uniforme et entraînant la rotation de l’ensemble de l’univers, dont le peson, divisé en huit cercles concentriques, figure les champs planétaires. Ni si Porphyre, dans l’Antre des Nymphes, disait : « Quel symbole conviendrait mieux que le métier à tisser aux âmes qui descendent dans la génération ?

 Tissu, fil, métier à tisser, instruments servant à filer ou à tisser : fuseau, quenouille, rouet, duite, sont tous autant de symboles du destin. Les expressions « ourdir ou tramer un complot » en dérivent. Ils servent à exprimer tout ce qui commande ou intervient dans notre destinée : la lune tisse les destins ; l’araignée tisse sa toile, image des forces qui tissent notre histoire ; les fileuses évoquées dans l’article précédent, divinités lunaires, nouent les destins individuels et cosmiques.

Le fil apparaît comme le lien entre les trois niveaux, infernal, terrestre et céleste, autant qu’entre les plans psychologiques, inconscient, subconscient et conscient. Fil à plomb suspendu au sommet d’un arceau et touchant le sol, il représente l’axe cosmique qui du pôle céleste descend au pôle terrestre, marquant ainsi l’action directrice du Créateur. Ce qui faisait dire à Le Corbusier que toute construction doit se faire « en verticale avec le ciel ».

 

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Il n’est donc pas étonnant qu’en mode taoïste, le souffle de vie soit associé au va-et-vient de la navette sur le métier : état de vie et état de mort, expansion et résorption de la manifestation, ni que le concept de l’éternel retour soit imagé par la rotation continue du fuseau ou du rouet, dont le mouvement perpétuel et nécessaire, de la naissance à la mort, manifeste la contingence des êtres périssables, dans une création elle-même soumise au devenir.

Le tissage achevé de jour et défait de nuit, comme dans le mythe de Pénélope, se retrouve dans le Rig-Véda pour symboliser, une fois encore, le rythme vital, l’alternance de la respiration, comme celle du jour et de la nuit. Ce qui trouve son équivalent dans le mythe japonais de la Déesse solaire : le tissage d’Amaterasu détruit par Susano-wo-no-Mikoto.

*

En conclusion, je ne puis que vous renvoyer aux articles et commentaires du mois de décembre 2008 : vous aurez de la lecture pour vos vacances !

Un au-delà des mots : le symbole ; La richesse du symbole ; Un blog symbolique ! ; Symbole et polar ; Le symbole et sa dynamique ; L’apport précieux du symbole ; Subjectivité des symboles ; La pensée moderne et le symbole ; Sympathie nécessaire ; Cosmos et symboles ; Raison et symbole réconciliés ; L’universalité des symboles.

Le crin de Damoclès et le fil des Parques

13 juillet 2013

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Dans la mythologie, au crin qui retient l’épée de Damoclès répond le fil des Parques, auquel est suspendue la vie humaine, tous deux aussi ténus que fragiles : “La vie ne tient qu’à un fil”.

Il était d’usage dans la mythologie que la vie des mortels se finissait lorsque les Parques, en latin, ou les Moires, nom qui en grec signifie « portions de destin assignées à chaque homme », coupaient le fil représentant la vie humaine. Filles de Zeus et de la Titanide Thémis(la Justice), ces trois sœurs personnifient la justice en tant que, incarnant une loi que même les dieux ne peuvent transgresser sans mettre l’ordre du monde en péril, elles en appliquent sans fléchir les décrets irréfragables. Ce sont Lachésis, la Répartitrice, qui « tire au sort » le lot de chacun et chante le passé ; Clothô, la Fileuse, qui « enroule le fil » et chante le présent ; et Atropos, l’« inévitable », l’Implacable ou l’Inflexible, qui chante le futur et coupe le fil de la vie, image fort répandue à la Renaissance et qu’évoque La Fontaine dans son « Epître à M. de Turenne« .

Selon La République de Platon, elles sont filles de la Nécessité, laquelle tient le fuseau qui fait tourner toutes les sphères, et du Destin. On y voit un hiérophante, porte-parole de Lachésis, offrir à chacun, à tour de rôle, le libre choix de son sort et de son modèle de vie. Nous souvenant de Damoclès, nous remarquerons, non sans sourire au passage, que le premier à se présenter choisit immédiatement la vie d’un tyran. Mais, après avoir choisi, il s’aperçoit que cette vie comprend un grand nombre de maux et maudit le hasard, les génies qui l’aident à être fidèle à son choix, et « tout sauf lui-même » !

Au plan cosmique, il est de tradition de distinguer le fil de chaîne, qui relie entre eux les mondes et les états, du fil de trame, qui représente le développement temporel de chacun d’eux. Aussi ces divines et infatigables filandières sont dites veiller non seulement sur le sort des mortels, mais encore sur le mouvement des sphères célestes et l’harmonie du monde. Elles ont un palais où les destinées des hommes sont gravées sur le fer et sur l’airain, de sorte que rien ne peut les effacer. Immuables dans leurs desseins, elles tiennent ce fil mystérieux, symbole du cours de la vie, et rien ne peut les fléchir ni les empêcher d’en couper la trame. Les Anciens les représentaient sous la forme de trois femmes au visage sévère, accablées de vieillesse, avec des couronnes au feuillage sempervirent symbolisant la pérennité, l’immuabilité entre la vie et la mort.

Elles sont comparables aux Nornes de la mythologie nordique, nom dont l’origine, incertaine, pourrait en effet être dérivée d’un mot signifiant « tresser », et se référer ainsi au fait qu’elles tissent les fils du destin. Elles se nomment Skuld « ce qui devrait arriver » au sens d’obligation et non de probabilité, Verdandi, « ce qui est en train de se dérouler » et  Urd, « ce qui est advenu ». Elles apparaissent dans le premier tableau du prologue du Crépuscule des dieux de Richard Wagner, et dans un magnifique poème de Leconte de Lisle, La légende des Nornes.

*

Le symbolisme du fil se retrouve dans toutes les civilisations. Songeons aux Grandes Déesses tenant en main fuseaux et quenouilles, comme chez les Hittites par exemple. Dans les Upanishad, le fil (sûtra) est dit relier ce monde et l’autre et tous les êtres, où  tout, se trouvant rattaché au centre principal, nécessite que le fil soit en toutes choses suivi à la trace. On peut aussi penser aux fils qui, dans le théâtre japonais, relient les marionnettes à la volonté centrale de celui qui les anime. Ou encore au tantra chinois, mot qui dérive de la notion de fil et de tissage, à la fois fil de l’interdépendance des choses, des causes et des effets, mais aussi fil d’Ariane dans le labyrinthe de la quête spirituelle, ce qui rejoint ce que nous disions du fil rouge dans l’analyse freudienne ou simplement le fil d’une intrigue policière.

Ajoutons qu’en Extrême-Orient le mariage est symbolisé par la torsion, entre les doigts d’un génie céleste, de deux fils de soie rouge, soulignant que la destinée des époux ne fait plus qu’une, et qu’au Sud-est asiatique, on noue aux poignets des mariés un même fil de coton blanc, fil de leur destinée commune. Et l’on sait combien le mariage aujourd’hui ne tient souvent qu’à un fil !

En somme, ces divines fileuses du temps dominent la création, où toute vie est mortelle, et revêtent ainsi l’aspect dur et impitoyable de la nécessité, cette loi qui ordonne le changement continuel et universel des êtres et d’où procède la variété infinie des formes. Le tissu chatoyant du monde se découpe ainsi sur un fond de souffrance, auquel président ces tisserandes qui ouvrent et ferment indéfiniment les cycles individuels, historiques et cosmiques. A son tout petit niveau, tout roman policier noue un écheveau où les destins s’entremêlent, puis en déroule les fils, non sans coupures que sont les morts qui se succèdent, pour enfin y mettre un terme : en résumé, Aimer… et mourir !

Suspense et épée de Damoclès

28 juin 2013

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Rappelez-vous l’épée de Damoclès !

Tout le monde connaît l’expression « Avoir une épée de Damoclès au-dessus de la tête ». Elle fait référence à un épisode légendaire de l’histoire grecque antique, que nous raconte Cicéron dans ses Tusculanes, ouvrage par lequel elle a pénétré notre culture.

Denys l’Ancien, tyran de Syracuse, dans la crainte constante d’être empoisonné, trahi par les siens ou victime de complots dirigés contre sa vie, vivait retranché dans une forteresse d’où il ne sortait quasiment jamais.et sous la surveillance constante de nombreux gardes. Damoclès, roi des orfèvres, ébloui par le pouvoir absolu du tyran et le faste avec lequel il était reçu, le flattait, comme tout bon courtisan, sur la chance qu’il avait d’être le maître de Syracuse.

Celui-ci, pour lui faire comprendre la précarité du bonheur des puissants, menacés par une insécurité permanente, lui proposa de prendre sa place le temps d’une journée. Au milieu du banquet, Damoclès, revêtu des habits royaux et entouré des plus belles courtisanes, leva les yeux et s’aperçut qu’une épée était suspendue, la pointe en bas, au-dessus de sa tête, retenue seulement par un crin de cheval. Il mesura ainsi que, si la position d’un tyran procurait richesse et sentiment de toute-puissance, ce privilège se payait du risque continuel, imprévisible et quasi inévitable, d’une mort brutale et soudaine, pouvant frapper à tout instant.

*

Dans notre roman, cette menace imminente, qui plane au-dessus de William, vient de Mr. Edouard et de ses sbires. La marge de manœuvre du politicien est quasi nulle car, en restant à Londres, il risque d’être tué et met en péril celle qu’il aime, et, quand bien même parviendrait-il à fuir, il resterait exposé à l’organisation tentaculaire de la mafia. De connaître l’identité et le visage du caïd équivaut en effet à « un arrêt de mort en suspens » et tenter de s’échapper serait inutile car: « vous aurez toujours quelqu’un derrière vous » Ce qui amène Mr. Edouard à conclure ironiquement : « Cela vous fera deux épées de Damoclès ! »

 On peut étendre la portée de cette expression en l’appliquant au suspense inhérent au polar, et particulièrement au thriller, genre dans lequel l’angoisse est permanente et les dangers vus par les yeux horrifiés des victimes. Le suspense en effet tient à ce que tout y est « suspendu à un fil ». A chaque page ou presque, un rien peut, en une fraction de seconde, faire tout  basculer dans l’inconnu. Un mensonge, et la piste se brouille ; une présomption envolée, et les hypothèses les plus subtilement échafaudées s’effondrent ; un indice nouveau, et tout repart dans une direction inattendue ; le coupable lui-même, qui croit à la solidité de son plan, est à la merci d’un raté surgi d’où il ne s’attendait pas ; un coup de téléphone, une lettre anonyme, et le drame est là ; un coup de feu, et la mort fulgurante fauche une vie ; une pichenette, et les châteaux de cartes s’écroulent ;  un hasard, un impondérable, et c’est l’instant fatal. En somme, on attend c’est là le sens même du mot suspense – la rupture du crin et… la mort.

Au cœur du polar : l’instant fatal selon Sartre

24 mai 2013

 

Au cœur du polar : l’instant fatal selon Sartre  dans Interventions de l'auteur sartre-portrait2-243x300Exergue

Qui dit instant dit instant fatal

Il suffit d’un instant pour détruire, pour jouir, pour tuer ou se faire tuer

Cette citation de Sartre mise en exergue constitue comme une définition du  polar. L’intrigue d’un polar en effet est conçue comme une succession haletante de surgissements d’instants, de revirements inopinés, de rebondissements inattendus : ce qui en fait le suspense, et où chaque instant,  par sa densité et sa charge destructive, est un instant fatal : ce qui crée l’angoisse. Or qu’est-ce qu’un instant ? Une réalité temporelle resserrée à l’égal d’un point dans l’espace, et « suspendue entre deux néants » comme l’écrivait Bachelard. Pure contingence, infime laps de temps, hasard, où la vie peut, de façon dérisoire et absurde, basculer tragiquement dans un drame « noir ». 

Selon Sartre, l’existence d’un homme est un mouvement de dépassement, de négation du donné immédiat et de l’instant présent. Il définit l’homme comme pro-jet, (se jeter en avant), négation ininterrompue de tout ce qui est, à commencer par lui-même. Le désir lui est donc inhérent, provoquant une insatisfaction perpétuelle, puisqu’il ne trouve jamais d’objet à sa mesure. Aussi, traduite en histoire policière, sa quête ne peut que se heurter aux interdictions de la loi et aux tabous de la morale, braver ces limites et, insatiable, aller crescendo en une spirale qui fait monter la pression du face à face entre la police et le criminel et fait commettre à ce dernier la faute qui le perdra. Nous touchons par là aux mobiles, à ces raisons obscures cachées au fond des cœurs, à ces passions qui sont à l’origine des crimes, et retrouvons le célèbre adage de l’enquêteur : « Chercher à qui le crime profite »

Mais, poursuit Sartre, notre liberté, tout absolue qu’elle soit par définition, ne peut pas faire totalement abstraction de ce qui nous entoure, et qu’il appelle globalement la « situation ». Tout homme est « en situation ». A cause de cette relation et de cette dépendance que nous entretenons avec notre entourage, surtout si les personnages vivent dans un microcosme, « à huis clos », il suffit qu’un autre que nous pose un acte, et nous voilà, entraînés malgré nous et parfois à notre insu, comme des dominos tombant en cascade, dans des conséquences que nous ne pouvons que subir. Tout polar est une illustration du mot de Pascal : les personnages sont « embarqués » dans une situation, sans l’avoir choisi. C’est là qu’interviennent, dans la vision du polar, les mots clés de destin, de fatalité, d’engrenage aveugle, de machine infernale ou de réactions en chaîne, propres à susciter chez le lecteur des émotions fortes.

Cependant, ajoute-t-il, il nous reste encore la liberté de donner un sens personnel à l’événement et de réagir à notre façon, différente de celle du voisin. Voilà qui ouvre à l’auteur bien des possibilités pour typer ses personnages ou faire bifurquer l’enquête : devant cette réalité nouvelle qui a des répercussions sur chacun d’eux, faire un choix est inéluctable, car plus une situation est pressante, difficile, tragique, plus urgent est le choix. Et cela à chaque instant, à chaque retournement de « situation », d’autant plus qu’elle évolue rapidement et de façon de plus en plus complexe. La curiosité du lecteur est ainsi tenue en éveil, l’obligeant, en fonction des choix effectués, à de perpétuelles révisions de ses hypothèses.

Le désir au féminin selon J.B. Gresset

10 mai 2013

Le désir au féminin selon J.B. Gresset  dans Interventions de l'auteur coeur-feu-_1-294x300Exergue

Désir de femme est un feu qui dévore

Jean-Baptiste Gresset a commencé par exercer son talent dans la poésie badine. Son chef-d’œuvre, dans le genre, est le poème Vert-Vert, ou les voyages du perroquet de Nevers (1734) dans lequel il raille et s’amuse de la vie des couvents, comme on peut en juger par le vers qui rime avec celui choisi en exergue : Désir de nonne est cent fois pire encore.

Dressé à chanter les louanges du Seigneur, ledit « perroquet dévot » est envoyé en cadeau aux Sœurs de Nantes. Mais, sur la gabare qui descend la Loire, il aura tôt fait d’apprendre le langage, vert ! et fort peu édifiant, des mariniers. Horresco referens !

Ce poème, « spirituel et malicieux », donné pour un « phénomène littéraire », à la fois pour l’époque et le talent, connaît à sa parution un succès considérable. Au point que Napoléon disait prendre plaisir à le lire à Ste-Hélène et que les aventures du perroquet nivernais inspireront de nombreux artistes, comme Offenbach avec son opéra-comique Vert-Vert (1869), ou encore le peintre lyonnais « troubadour », Fleury Richard.

Au moment où il l’écrit, l’auteur est encore novice chez les jésuites, professe les humanités à Tours (!). Sur la plainte des Visitandines de Nevers, il sera relégué au collège de La Flèche (!). Il ne sera pas ordonné prêtre, sera reçu à l’Académie française, se mariera sur le tard et, de ce jour, dénoncera ses poèmes de jeunesse comme des « bagatelles rimées » écrites « d’un ton peu réfléchi ».

Il n’empêche ─ au moins pour le vers qui nous occupe ! ─ que la vérité énoncée à propos du désir féminin est un fait d’expérience vérifié au long des siècles. Notre roman, dans lequel la passion des personnages féminins est au cœur du drame policier, s’en fait l’écho à sa manière. Quatre femmes : quatre manières d’aimer, mais avec la même ardeur. Qu’il s’agisse de Jennifer, la danseuse au corps fluide d’ondine, de Lisbeth, la secrétaire au tempérament incendiaire, de Cathy, l’épouse vibrante au visage de Madone, ou d’Helen, l’amante à la sensualité débordante, toutes ces femmes conçoivent et vivent leur amour comme un feu dévorant, et pourraient dire, avec J.B. Gresset :

Que des pleurs, des baisers de flamme

Fassent passer toute mon âme

Dans celui qu’elle doit toucher.

Helen et la statue de Condillac

20 avril 2013

Helen et la statue de Condillac dans Interventions de l'auteur la-quete-des-sens-199x300p.472

comme si j’étais une statue… à émouvoir touche par touche

Lorsqu’Helen demande à Michael de la regarder, de la caresser, « religieusement, comme si elle était une statue à vénérer », elle cherche à ressembler à Cathy, dont elle veut prendre la place, sachant combien son amie s’est attaché son mari par un comportement extrêmement pudique. Mais l’expression qui suit : « une statue à émouvoir touche par touche » va au-delà du jeu érotique : elle fait allusion à l’Homme statue de Condillac, philosophe des Lumières.

S’inspirant de la pensée de Locke, Condillac, dans son ouvrage du Traité des sensations,  affirme que notre seule source de connaissance est la sensation. D’elle, dit-il, dérivent, par simple transformation, combinaison, comparaison et association d’idées, la réflexion, le raisonnement, l’attention et le jugement. Pour illustrer ses assertions, il imagine que l’homme arrivant au monde est comme une statue, qu’aucune sensation ni perception n’a jamais pénétré et qui, éprouvant successivement les sensations tirées de ses cinq sens ─ par un processus qui passe donc par une élaboration progressive, touche par touche ─ s’éveille à la conscience et… au plaisir.

Cette fiction n’est pas sans rappeler la métamorphose de la statue de marbre sculptée par Pygmalion (article du 1/5/2011) lequel, émerveillé de sa beauté, s’éprend de son œuvre et lui donne par la puissance de son amour d’être vivante.

Helen, mariée depuis dix ans à William et initiée par lui à l’érotisme, se présente ainsi comme une femme vierge de tout passé amoureux, qui, ayant tout à apprendre, s’ouvre au monde du plaisir sous les caresses de son amant. Ce serait donc à lui, normalement, d’être inventif pour éveiller progressivement les sens d’Helen et la conduire à la volupté, mais ce sera elle qui, en réalité, mènera le jeu ─ multipliant les « variations » tout aussi méthodiquement que Condillac ! ─  au terme duquel l’amant, conduit au paroxysme du plaisir, ouvrira les yeux sur un monde qu’il n’imaginait pas !

« Calomniez, calomniez ! Il en restera toujours quelque chose ! »

9 mars 2013

« Calomniez, calomniez ! Il en restera toujours quelque chose ! » dans Interventions de l'auteur 62275439-300x259 p.463

Après le grand air de la calomnie qu’elle s’apprêtait à jouer

L’« air de la Calomnie », interprété par le personnage de Don Bazile (basse) dans l’acte I, scène 8, est un des airs célèbres du Barbier de Séville, l’opéra de Rossini, écrit d’après la pièce de Beaumarchais et créé en1816 à Rome.

La calomnie se présente d’abord comme une petite brise légère, subtile, un murmure imperceptible qui, piano, piano, enfle, se glissant dans les oreilles, s’insinuant dans les esprits, y couvant comme un feu empoisonné jusqu’à ce que la bouche aille répétant, en l’amplifiant, l’absurde fiction. Elle vole maintenant de bouche en bouche, et tel un torrent qui déborde, charriant pêle-mêle mensonges et affabulations, fait entendre un vacarme si retentissant que, devant le chorus universel, le doute n’est plus permis. Et l’innocente victime, sous la réprobation et la vindicte de l’opinion publique ainsi orchestrée, n’a plus qu’à courber l’échine, terrassée, proscrite, à jamais humiliée.

Notre ami Michael, présenté comme « l’homme providentiel » à l’élection municipale, en fait l’amère expérience. Sous les coups répétés d’attaques directes ou de sous-entendus à peine déguisés, il doit faire face à des accusations de corruption, de tractations secrètes du genre donnant-donnant, d’enrichissement personnel sous couvert de l’intérêt public, de liaisons illégitimes et de manœuvres de séduction par femmes interposées, autant de perfidies puisant dans l’imaginaire populaire chez qui argent, pouvoir et sexe sont nécessairement liés à la politique.  

Traduit en langage médiatique, lors d’une « affaire » récente, on dira, selon que l’on a déjà pris le parti qu’il s’agit de « propos dénués de tout fondement », que la scène politique est « submergée par les eaux boueuses d’histoires glauques, on parlera de « logorrhée qui pervertit  le débat public » et qui profite « à qui l’on sait », de déclarations qui « font bouillir une marmite puante » et, de leur colporteur complaisant, on se scandalisera qu’il « crache dans la soupe aux ragots » et « véhicule des rumeurs nauséabondes ». A moins, écrivent les prudents, qu’il n’y ait dans ces turpitudes opportunément dénoncées, et jusque-là tues par une presse complice, suffisamment de vrai pour constituer une « bombe à fragmentation » capable de provoquer « un incendie violent ». Et de réclamer du présumé coupable « le jeu de la transparence » ! Ainsi marche-t-on sur la corde raide, coincé entre le devoir d’informer et celui de ne pas tomber sous le coup de la diffamation.

Comme nous le montre l’essai, fourmillant de documents savoureux et accablants, sur L’Art de la calomnie en France de 1650 à 1800 de l’historien américain Robert Darnton, ce phénomène, loin d’être nouveau dans la vie politique française, est un trait culturel qui remonte à l’Ancien Régime. Que l’on songe, aux origines de la Révolution française, aux sociétés de pensée et à tous ces plumitifs faméliques du genre Neveu de Rameau qui, de Brissot à Saint-Just, fabricants et colporteurs de calomnies en tous genres, multipliaient à l’envi depuis Londres feuilles et libelles contre l’Ancien Régime.

Tout comme ceux d’hier, les journalistes et blogueurs d’aujourd’hui, qui cultivent non sans talent l’art de l’allusion, surfent sur la vague du « Tous pourris », mobilisant cet imaginaire constant, selon lequel la détention du pouvoir est inséparable de la dépravation sexuelle et de la corruption, de l’existence de caisses noires et de comptabilité parallèle, de financements occultes et de magouilles juteuses qui profitent aux « amis ». Encore n’est-ce là, laisse-t-on entendre, même « si rien n’est avéré pour l’heure », que la pointe visible de l’iceberg.

Quoi qu’il en soit du bien-fondé de telles assertions, elle n’est jamais très loin cette fausse logique, perverse et si répandue, qui prétend qu’il n’y a pas de fumée sans feu, que quand on fait courir un bruit sur quelqu’un, c’est qu’il a bien un fondement, que tout n’est jamais totalement faux… Ce qui est particulièrement pervers, car même si le malheureux calomnié arrive à prouver son innocence, il restera souvent un rien de suspicion : s’il a été ainsi traîné dans la boue, il avait quand même bien dû faire quelque chose de pas tout à fait convenable ou, pire – l’air de la calomnie n’étant jamais épuisé – on murmurera que, grâce à ses appuis cachés, il a fait pression sur la Justice et muselé la presse ! On connaît la suite : le murmure, de piano, ira rinforzando puis crescendo

Politique de la main tendue ou comment être cocu

19 février 2013

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 Il avait compris ce qu’on appelait la politique de la main tendue…

Par opposition au poing fermé, bras gauche tendu à la Lénine, qui dit la colère, la révolte et la détermination à se battre, la main tendue, préliminaire avant de se serrer la main alors que l’on se trouve dans une relation d’hostilité ou de méfiance, manifeste une intention de détente, de dégel, de décrispation… C’est un geste de réconciliation, en vue d’une coopération mano a mano.

Pour ceux qui prônent la politique de la main tendue, il faut savoir enterrer la hache de guerre, négocier les virages, regarder l’avenir et faire table rase du passé pour écrire, à deux mains, une nouvelle page, manifester sa bonne volonté et faire des concessions, en multipliant les gestes conciliants, dans l’espoir d’obtenir un apaisement dans l’affrontement. Au nom d’une démocratie pluraliste, ils considèrent que les clivages anciens appartiennent à une autre époque et qu’il faut faire bouger les lignes, que tôt ou tard la politique de la main tendue et d’ouverture permettra le remplacement du combat par le débat.

En France, prônée surtout pour des raisons de tactique électorale, on se souviendra de la main tendue de G. Marchais aux hommes appelés à devenir des compagnons de route, ou de Mitterrand au PCF. Plus récemment on citerait la main tendue de Sarkozy et de Hollande à Bayrou, celle de Bayrou à la gauche, puis à Borloo, celle de Royal allant jusqu’aux gaullistes, de Martine à Ségolène, de Copé aux « dissidents » UMP, la liste est interminable. Dans le monde, celle tous azimuts d’Obama à l’égard de l’Iran, de la Syrie, de la Russie, de Cuba, des musulmans au Caire, celle de Kim Jong I à la Corée du Sud, celle des instances internationales aux talibans dits modérés, celle des islamistes du Caire ou de Tunis, ou en Afrique noire où chaque protagoniste jure de tendre la main aux opposants, main tendue évidemment ─ en France comme ailleurs ─ dans le respect des différences !

Mais tout le monde sait que, par nature, cette proposition est chargée d’arrière-pensées et d’ambiguïtés, qu’au-delà des belles paroles, qui ont souvent une fâcheuse tendance à s’envoler, la politique de la main tendue s’avère être la « politique du piège tendu », l’un des deux se retrouvant la plupart du temps berné, mené en bateau, roulé dans la farine, comme Chamberlain croyant à l’accord de Munich.

C’est en outre une technique du débauchage, une manière de semer la zizanie dans le camp adverse, forcé de faire un choix et de paraître soit transfuge, mal vu des deux camps, soit responsable d’avance du refus de saisir cette offre « généreuse, courageuse et rassembleuse ». Comme on l’a écrit : « La politique de la main tendue est l’autre nom du râteau qu’on se prend dans la figure », quand ce n’est pas « une gifle » donnée à celui à qui elle s’adresse ! Un homme politique a répondu il n’y a pas si longtemps : « J’ai déjà donné, je ne veux plus être cocu ! » Dans notre roman, Peter Bradley, l’adjoint au maire, en fait l’expérience, jurant qu’on ne l’y prendrait plus, ayant compris ce qu’on appelait la politique de la main tendue…. en attendant qu’on vous lâche !

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