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Les caractéristiques du roman policier

                         Entretiens à La Baule sur Radio Kernews 

                                     avec Yannick Urrien 

Introduction : pourquoi avoir choisi le genre policier 

1 – l’enquêteur 

2 – les personnages

3 – la moralité 

4 – l’intrigue

5 - l’écriture

6- le suspense

7- liberté et contraintes

 Conclusion : le roman policier  au service de l’intelligence

Roger Lamblin, un an après la sortie de votre livre Aimer… et mourir, j’aimerais que nos entretiens soient l’occasion pour nos auditeurs de mieux cerner ce qui caractérise en général le roman policier, et en même temps ce qui fait la singularité du vôtre.                                            

                                         Votre projet 

Ce roman, dont je rappelle le titre Aimer…et mourir, est votre premier roman : pourquoi avoir choisi le genre policier ?  

Ma première idée est née lors d’un travail au collège où, pour pousser à l’interdisciplinarité, j’avais proposé au moment où j’enseignais le genre policier de faire écrire par mes élèves une enquête criminelle. Située en Angleterre, cette histoire devait donner lieu à des recherches avec le professeur d’anglais, l’emploi du poison et les analyses de laboratoire avec la prof de sciences, et ainsi de suite jusqu’à la mise en page informatique et la gravure sur C.D. : finalement, parmi mes propositions, le schéma retenu a tourné autour de la mort de Molière supposé avoir été empoisonné. La retraite m’a donné l’occasion de ressortir ce synopsis de ma mémoire, d’appliquer moi-même les consignes que j’enseignais, et ce qui ne devait être qu’une nouvelle est devenu un vrai roman, pavé de plus de cinq cents pages !

Avez-vous fait beaucoup de recherches pour restituer le cadre des bords de la Tamise où se déroule l’action? 

Je connais Londres et ses environs, mais mes recherches sont essentiellement passées par Internet pour sans cesse vérifier les moindres détails : kilométrage – car le minutage est capital lors de la reconstitution des faits – noms des routes, particularités du mobilier Regency et de l’architecture Victorienne, mode de scrutin, organisation de la police, armement, véhicules employés ou vedette fluviale ; également pour donner corps à l’environnement : relief, paysage, itinéraires touristiques ; enfin pour l’ancrer dans l’actualité : problèmes économiques locaux, programmes de revitalisation de la région, dernier dispositif européen de prévention contre la montée du niveau de la mer, discours officiels dont je cite des phrases… La fiction pour faire vraie doit s’appuyer sur la réalité. 

Ce qui, dans votre parcours, transparaît dans votre livre ? 

A l’évidence, en premier lieu, ma culture classique : avec des échos de l’Antiquité : les Suppliantes du théâtre grec et le poids de la Fatalité inexorable dont l’homme est le jouet ; et des souvenirs du classicisme : étude de la nature humaine et de ses passions. Ensuite mon parcours professionnel : la philosophie dont la citation de Sartre en exergue est la signature ainsi que certaines analogies avec l’absurdité du geste assassin de Meursault dans l’Etranger de Camus. Accessoirement mon passage comme directeur de banque dans le personnage de Michael et ma formation de colonel de réserve en état-major pour ce qui relève de la méthode de raisonnement. Enfin, je crois, la direction d’un chœur grégorien qui m’a rendu attentif à la cadence et à la fluidité de la phrase. Ajoutez-y un amour profond pour la langue française qui me fait rechercher les termes les plus exacts dans le degré de sentiment ou la nuance du ton. Et, bien naturellement, trente ans passés de mariage qui m’ont donné une certaine connaissance des réactions au sein d’un couple ! 

Au passage, vous égratignez les politiciens, les médias, la Justice… Hors le plaisir d’écrire et une vraie tendresse pour vos personnages, on sent chez vous un penchant de moraliste… 

Sans doute, l’héritage de mes humanités ! Mais je précise qu’un moraliste ici n’est pas quelqu’un qui donne des leçons et fait la morale, mais qui réfléchit à nos comportements, qui en cherche la racine au fond du cœur pour enquêter sur notre condition humaine, vécue dans une société donnée. 

Le cadre du récit policier permet ces réflexions au détour des faits : elles leur donnent un éclairage humain, mais qui ne doit jamais être « gratuit ». Pour moi, tout détail matériel comme toute appréciation morale doit servir l’intrigue. En outre une histoire policière permet d’aborder la face noire de la réalité : certains auteurs privilégient l’analyse de nos sociétés « avec ses démences, ses folies et ses dérives, voire la complexité de certains rapports sociaux » ; pour ma part j’ai préféré descendre dans le dédale du cœur humain, ce nœud de vipères !  

                                          L’enquêteur 

Dans un roman policier, la personne de l’enquêteur tient une place primordiale : or on remarque que votre inspecteur, comme vous, ne peut s’empêcher de philosopher ! 

Pour mieux faire se rejoindre l’enquêteur et le lecteur, j’ai délibérément cantonné l’inspecteur Peterson dans sa fonction d’investigation et, en dehors de son travail, ne suis pas entré dans sa vie sociale et sentimentale ; mon objectif étant cette compétition qui fait le charme des romans policiers : qui des deux, muni des mêmes indices, sera le plus sagace ? 

Mais, pris lui-même dans un système, je le fais s’interroger, par exemple, sur sa hiérarchie prise également entre les impératifs de la vérité et les « intérêts «supérieurs », ou encore sur les rapports entre son éthique personnelle et les aléas de la justice. Mais comme il représente aussi le seul œil critique, extérieur aux personnages enfermés dans leurs problèmes, le lecteur est appelé avec lui à porter son regard sur les rapports complexes entre les personnages, sur la fragilité humaine, sur l’amour, sur la mort ou sur la possibilité de rédemption pour un criminel. 

Il apparaît donc policier avant tout ? 

 Dans tout roman policier il faut, par définition, un policier. Or, ce policier doit faire son travail et il doit le faire bien. Sa tâche consiste à réunir les indices qui nous mèneront à l’individu qui a commis le crime. A cela s’ajoute que la manière dont est commis le crime et les moyens qui doivent mener à la découverte du coupable doivent être rationnels et scientifiques. C’est pourquoi l’auteur ne peut que souligner d’abord les qualités qui feront de lui un bon inspecteur. 

 Le mien est méthodique, minutieux, ne laissant rien au hasard, convaincu qu’une enquête est une somme de petits riens qui finissent par devenir, du fait de leur convergence, significatifs ; patient donc mais tenace, il sait que toute vérité un jour se dévoile ; sa logique s’allie tout naturellement à son intuition et à une fine pénétration psychologique ; enfin il a la passion de son métier et accepte d’en payer le prix à coups de nuits blanches et de repas sautés ! 

C’est que le policier n’en demeure pas moins homme ? 

Heureusement ! Un homme ne se réduit pas à sa fonction. Jeune et athlétique, marié et épris de son épouse, très british dans son comportement et son habillement, il reste sensible à la beauté et même au charme des autres femmes ; doué d’empathie, il se montre chaleureux, attentif et compréhensif ; discret même quand ses questions doivent aborder la vie privée ; bien qu’optimiste, son expérience, nous l’avons vu, le conduit à des réflexions sans illusions sur la vie et qu’il prend avec flegme. S’il reste convaincu de la nécessité de son rôle et de celui de la police, c’est un homme qui doute de l’impeccabilité de nos jugements : lui-même aiguillé sur de fausses pistes qu’il croit bonnes, il craint tout jugement péremptoire et définitif. J’ajouterai que brillent toujours chez lui une petite étincelle d’idéalisme et le sentiment de pouvoir endiguer cette violence qui gangrène la société.                                           

                                         Les personnages 

Vos personnages, à son image, n’ont rien de manichéen : ils sont très humains, et d’autant plus attachants qu’ils nous ressemblent. 

C’est évidemment aux lecteurs de le dire. Il semble, à lire leurs commentaires sur le blog  aimeretmourir.unblog.fr  qu’effectivement ils soient ainsi perçus : «  comme Phèdre, y lit-on, ils ne sont « ni tout à fait innocents, ni tout à fait coupables » et c’est, pour moi, la marque de la vérité humaine de ces êtres de fiction, « ni tout blancs ni tout noirs » « Etres profondément divisés, en proie aux contradictions insolubles de la nature humaine, leur vulnérabilité émeut. » est-il écrit ailleurs. Mais, comme dans tout miroir, le regard ne s’attache qu’à ce qui intéresse chacun ! 

Pouvez-vous nous donner quelques unes de ces contradictions dans lesquelles se débattent vos personnages ? 

Sans déflorer l’histoire, je puis dire que si des passions telles que l’ambition, le goût du pouvoir et le lucre animent certains d’entre eux, la passion dominante, omniprésente, est celle que le verbe Aimer du titre met en évidence.

Au sein d’un couple par exemple, très amoureux l’un de l’autre, une crise de jalousie, dont j’analyse les tourments, conduit le mari à se laisser séduire par la meilleure amie de sa femme : mais, emporté par l’érotisme dans lequel sa maîtresse le plonge, il est conscient de son infidélité, du dérèglement de ses sens, et il en est déchiré intérieurement alors qu’il ne peut s’empêcher de retomber encore plus bas.

Ainsi chacun de mes personnages reste extrêmement lucide sur son immoralité, sur sa responsabilité dans la déchéance qui est la sienne, et c’est cette distorsion de sa conscience qui le pousse à des actes lourds de conséquences, actes qui sont la trame du roman. 

Tout auteur a le souci de rejoindre le lecteur : mais qu’a de particulier de ce point de vue le roman policier ? 

Comme tout roman, le policier doit refléter les expériences et les préoccupations quotidiennes du lecteur, solliciter son jugement moral, et offrir un certain exutoire à ses aspirations, à ses émotions refoulées, et souvent à ses fantasmes – sexuels ou morbides – liés à la violence du genre : ce que reprend le symbole d’Eros et Thanatos. C’est pourquoi le motif du crime doit toujours être strictement personnel. 

Mais l’essentiel réside dans la démarche qui sollicite la perspicacité du lecteur. Et c’est pourquoi la règle première à respecter est de pas tricher avec lui : le lecteur et le détective doivent avoir des chances égales de résoudre le problème. Tous les indices doivent donc être pleinement énoncés et décrits en détail, et aucun ne doit être gratuit. L’auteur n’a pas le droit d’employer vis-à-vis du lecteur des trucs et des ruses, autres que ceux que le coupable emploie lui-même vis-à-vis du détective. 

                                          L’intrigue 

A propos d’intrigue, deux mots reviennent souvent sous votre plume : ceux d’engrenage fatal. 

C’est là une des caractéristiques essentielles du roman policier. Que l’on s’attache à la genèse du crime ou aux réactions en chaîne de ses conséquences, l’histoire apparaît toujours comme une fatalité inexorable d’une logique implacable : ce que signifie à proprement parler le mot drame

Le plan conçu par le criminel, se voulant le crime parfait, est par essence minutieusement monté. La traque policière, cherchant à en démonter le mécanisme, offre la même rigueur contraignante. Les dommages collatéraux qui atteignent l’entourage immédiat du coupable ou de la victime donnent le même aspect de dominos qui s’entraînent mécaniquement dans leur chute, sans que rien ne puisse les arrêter. L’engrenage, une fois enclenché, ne peut qu’aller au bout de sa logique. 

On comprend mieux pourquoi un lecteur de roman policier ne peut lui-même s’arrêter de tourner les pages avant de connaître la fin ! 

Cet enchaînement – le mot ici ayant toute sa valeur – à la fois crée la densité du suspense, provoque chez le lecteur comme chez les personnages l’impression tragique, allant parfois jusqu’au sentiment de l’absurde, que la lucidité reste impuissante devant la catastrophe inévitable, montre qu’il suffit d’un rien pour provoquer un drame et déranger l’ordre du monde – un oui ou un non, un mot mal interprété, la conjonction de deux impondérables apparemment sans rapport l’un avec l’autre, ce qui peut passer pour un hasard… – et, évidemment, constitue le fondement de l’intérêt du lecteur pour qui il n’y a pas de hasard – sinon l’auteur ne serait pas honnête et le mènerait en bateau – et qui a ainsi tous les éléments en mains pour tâcher de deviner la suite et d’anticiper le dénouement. 

 Pourtant il y a toujours dans une intrigue policière de fausses pistes ! 

Certes, et c’est là un des intérêts majeurs que je trouve au roman policier : lors d’une enquête, des coins secrets et inavouables sont dévoilés dans la vie de chaque personnage, ce qui les pousse à mentir et donc à être rendus suspects aux yeux de la police et du lecteur, lesquels échafaudent aussitôt une hypothèse. 

Cependant les éléments de solution de l’énigme doivent être comme des pointillés qui à la longue forment une ligne apparente, à condition, bien sûr, que le lecteur ait assez de nez pour les flairer dans le flot des informations, qu’il les mémorise et les mette bout à bout. Je veux dire par là que, si le lecteur relisait le livre une fois le mystère dévoilé – ce que je conseille à chacun de faire – il verrait que, dans un sens, la solution s’imposait, que tous les indices permettaient de conclure à l’identité du coupable et que, s’il avait été aussi fin que le détective lui-même, il aurait pu percer le secret sans lire jusqu’au dernier chapitre. 

Il va sans dire que cela arrive effectivement très souvent : à mon avis, il est impossible de garder secrète jusqu’au bout et devant tous les lecteurs la solution d’un roman policier bien et loyalement construit. Il y aura toujours un certain nombre de lecteurs qui se montreront tout aussi sagaces que l’écrivain. C’est là précisément que réside l’intérêt du jeu. 

 Dans votre livre, vous devancez même le moment de la révélation du coupable : n’y a-t-il pas là un risque que l’intérêt du lecteur ne décroche ?  

C’était là une gageure de ma part : garder un intérêt dramatique alors même que l’on connaît le coupable. Voir son ingéniosité à brouiller les pistes, à donner aux plus fins limiers l’impression d’être innocent, puis laisser deviner la faille, l’enserrer de plus en plus dans les mailles du filet, pour enfin le conduire par un choc à craquer et à avouer, c’est l’essentiel de la traque.

Mais il reste à expliciter ses mobiles, à montrer ce qu’il garde d’humain et même de sympathique pour faire se demander comment le considérer, pour le comprendre, sinon l’excuser, pour peut-être même compatir à ce qui l’a poussé à un tel geste et à lui accorder des circonstances atténuantes… Bref à laisser une porte ouverte en dehors de la condamnation pure et simple. 

                                         La morale 

 Vous posez là un problème moral. Or une intrigue policière, qui repose par principe sur un meurtre, baigne dans des milieux corrompus et peint des hommes et des femmes peu exemplaires… 

Un roman policier n’a rien a priori d’un livre de morale ! Non qu’on ne puisse y trouver des beaux sentiments : dans mon livre se rencontrent heureusement des âmes pures et innocentes pour qui la fidélité conjugale et l’amitié sont sacrées, et d’autres qui par amour retrouvent leur dignité. Mais il est évident que, de l’amoralité tout court à l’immoralité la plus cynique, tous les degrés de perversion – crapuleries, chantages, passions désordonnées et de préférence bestiales, sadisme, haines sans merci, adultères et pensées criminelles – sont par nature les ingrédients nécessaires à ce type de littérature. Pour ces êtres corrompus, la fin justifie les moyens : tout ce qui vient se mettre en travers de leurs desseins doit être éliminé à tout prix et la barrière des principes moraux ne les gêne en aucune manière ! Ils sont dits pour cette raison hors-la-loi.   

Cela n’oblige-t-il pas l’auteur à transgresser les bornes de la bienséance ? 

 C’est pratiquement inévitable, encore que les limites de la bienséance évoluent avec les mœurs : ce qui choquait hier est regardé aujourd’hui comme puritanisme ou hypocrisie, mais les libertés que l’on se permet de nos jours seront sans doute vues comme de la licence. Cela dit, il reste que les pensées perverses, les actes malhonnêtes, les scènes crues, les mots violents – à mon sens, on peut éviter les grossièretés – sont une nécessité du genre, qui oblige non seulement l’auteur mais aussi le lecteur à se mouvoir, avec une certaine gêne parfois, dans les zones les plus troubles de la nature humaine.  

Mes lecteurs en général ont bien compris que les scènes violentes et érotiques que je décris, non seulement conditionnent l’intrigue, mais montrent que des hommes en proie à l’irrésistibilité de leurs pulsions, sexuelles et mortifères, deviennent pour eux-mêmes et pour leur entourage de dangereux personnages.

Il n’en reste pas moins que ces passages en particulier – car l’ambiance générale pourrait être elle aussi malsaine et déprimante – demandent des lecteurs avertis. Les ouvrages « noirs » ne peuvent être mis sans danger entre toutes les mains. 

En ce sens le roman policier partage avec bien des œuvres littéraires, artistiques ou cinématographiques le risque de se voir reprocher une certaine complaisance dans la peinture de scènes immorales… 

C’est presque « fatal » puisque le crime, sur lequel repose le genre policier, induit par nature des situations de violence et des personnages peu recommandables. Quel que soit le milieu, des bas-fonds à la société la plus huppée, les criminels – du moins ceux qui commettent leurs méfaits de façon délibérée – sont des êtres viciés. Les voir à l’œuvre ou entrer dans leur âme noire oblige, comme au confessionnal, à constater que l’homme est fait de boue… Comme le disait Origène, l’ennemi est en nous, car c’est du cœur que sortent crimes, convoitises, mensonges et adultères.

C’est pourquoi dans mon roman, même dans les scènes les plus osées mais commandées par l’intrigue, je me suis appliqué à ce que aussi bien les mobiles que les indices matériels relevés par l’enquêteur nous conduisent au coeur. Là où, sous le verbe aimer se cachent les causes profondes de nos agissements, là où se décident nos choix entre le bien et le mal. 

Comme votre question le soulignait, il en va du reste ainsi de toute expression des mauvais penchants humains : mensonges, hypocrisies, calculs intéressés ou désirs morbides : leur peinture fait la richesse de la littérature en général et ce n’est pas le moindre des paradoxes de les rencontrer sous la plume des… moralistes ! 

Est-ce à dire que, paradoxalement, la peinture de la perversion servirait la morale ? 

On pourrait le dire en quelque sorte. Car l’emploi du mot même immoralité renvoie à une norme dont elle est la transgression. Dans un sens donc, sa peinture en nous heurtant et, du moins pour mon roman, la « morale » de l’histoire, interpellent notre conscience et interrogent notre jugement. Finalement il se dégage de l’ensemble une morale par inversion, pour ne pas dire une morale de la perversion. 

 Mais j’ajouterai qu’il serait bon de s’interroger également sur la délectation du lecteur devant le morbide et le malsain ! Ne nions pas que l’amateur de romans policiers goûte ce mélange trouble et d’autant plus fascinant qu’il est «gênant». Il recherche l’angoisse sous les formes de violence les plus révoltantes, il se délecte du goût du sang, et le cocktail détonant de sexe et de mort fait toujours recette ! 

Si l’on ne peut demander au roman policier de se bander les yeux devant la triste réalité pour faire espérer dans la nature humaine, je n’en reste pas moins conscient que la dépeindre crûment peut faire passer pour complaisant. C’est pourquoi, à côté de personnes abjectes, on rencontre dans mon histoire des êtres lumineux et honnêtes. Quant aux autres, coupables inclus, je les ai voulus « vraisemblables », ni tout bons ni tout mauvais, mais partagés entre le bien et le mal, soit que leurs actes coupables sont nourris de bonnes intentions, soit qu’ils tombent par faiblesse et se rachètent en partie. 

                             L’écriture 

Un article de presse dit : « ce roman qu’on hésite à appeler polar »… 

Sans aucun doute, à cause de sa dimension psychologique et du style qu’elle induit. Ce que soulignent dès l’abord les deux citations mises en exergue. La première : « Il suffit d’un instant, un instant fatal, pour détruire, pour jouir, pour tuer, pour se faire tuer» qui met l’accent sur l’engrenage quasi mécanique et inexorable de l’intrigue, quoiqu’elle ne soit pas exempte de visée philosophique ; et l’autre : « Désir de femme est un feu qui dévore » qui, en explicitant le mobile, ouvre la voie aux investigations sur le cœur humain. Aussi avons-nous, sur la couverture, écarté la mention « polar » et opté pour celle de « roman » policier. 

Le roman policier nous a habitués à un style plutôt simplifié que littéraire… 

J’admets volontiers que, dans le roman policier, on s’abstienne de longs passages descriptifs ainsi que d’analyses subtiles ou de digressions idéologiques. Cela ne ferait que gêner la clarté de l’exposé du crime et amoindrir la tension dans la recherche du coupable. De tels passages retarderaient indûment l’action et parasiteraient l’attention, détournant le lecteur du but principal qui consiste pour lui à cerner une situation aussi énigmatique que complexe, à l’analyser en détail sans en perdre le fil et à en suivre pas à pas la logique jusqu’au dénouement, qu’il attend sinon original, du moins satisfaisant pour l’esprit.   

Cette conduite satisfait les intelligences techniciennes, mathématiques et scientifiques, pour lesquelles, lorsque l’auteur est parvenu à donner l’impression du réel et à capter l’intérêt et la sympathie du lecteur aussi bien pour les personnages que pour le problème, il a suffisamment fait de concessions à la technique purement littéraire. Ces lecteurs réclament surtout une grande rigueur dans la construction, goûtent le « suspense » des événements, sont sensibles à l’action, et pour les plus littéraires à l’évolution des personnages.

Mais pourquoi un policier ne répondrait-il pas également aux aspirations des esprits tournés vers la philosophie, les sentiments, le romanesque, voire la poésie ? Je pense particulièrement ici au lectorat féminin dont on connaît la capacité à suivre les méandres de la vie intérieure et à ressentir émotions amoureuses et pitié, « ce sentiment qui ouvre tant de cœurs féminins ».

Formé par ce qu’on appelait les humanités, je suis sensible au drame intérieur, aux contradictions émouvantes de la nature humaine, à cette fatalité des passions en face de laquelle les événements extérieurs sont en réalité bien moins déterminants que la décision secrète d’où procède le crime. A quoi s’ajoute, comme vous le faisiez remarquer, une inclination à la réflexion morale. Si le style, c’est l’homme, cela doit se retrouver dans ma façon d’écrire ! 

Ce qui explique l’aspect littéraire de votre style et ses récurrences « raciniennes » ? 

Un policier qui se centre sur l’action, le suspense, la violence, et les retournements de situation, choisit normalement un style « coup de poing », au présent de préférence. Mais s’il côtoie le romanesque, il s’oblige à une écriture plus travaillée, à la syntaxe complexe, au vocabulaire aussi riche que précis, à l’emploi d’un passé narratif qui exige subjonctif et concordance des temps. Ayant appris de Cicéron l’effet de la cadence ternaire et amateur de chant grégorien, je suis soucieux du rythme et du legato de mes phrases. 

Quant aux réminiscences raciniennes, elles s’expliquent par mon métier de professeur nourri de lettres classiques : j’ai emprunté à Phèdre, par exemple, les tourments de la passion destructrice, les affres de la jalousie, cette fatalité des mots irréparables qu’on ne peut retenir ; mais aussi la conception du drame « en vase clos », je veux dire où les événements extérieurs comptent peu au regard de la décision fatale qui a sa source dans le simple oui ou non qui décidera de l’engrenage ainsi mis en mouvement. 

Le spectacle des dominos qui tombent en cascade est toujours stupéfiant, mais ce qui me fascine, c’est la pichenette initiale. Se dire qu’il suffit d’un instant pour que tout bascule… ; que cet instant s’inscrit dans le hasard, l’impondérable, l’absurde même… Qu’en est-il de notre liberté à ce moment-là ? Et si elle est obscurcie, a-t-on le droit de condamner définitivement le coupable ? ou dois-je dire seulement le responsable ? 

Revoilà le philosophe ! 

Que voulez-vous, on ne se refait pas ! Mais je suis persuadé qu’au-delà du plaisir de détente que recherche le lecteur de roman policier, il est attentif aux réflexions qui se glissent dans l’histoire : les commentaires qui s’accumulent sur le blog en témoignent à l’évidence.

J’en profite pour en rappeler le site : aimeretmourir – en un seul mot – point, unblog,  point, fr et je vous dis à la semaine prochaine pour parler d’une des caractéristiques majeures du roman policier : le suspense.                                      

                                       Le suspense 

Vous avez insisté sur l’exigence de logique et sur l’honnêteté à ne pas recourir à des procédés qui ressembleraient à de l’arbitraire. Pourtant on a souvent l’impression que les événements relèvent du hasard. Comment expliquez-vous cela ? 

D’un de mes personnages, je dis qu’« il n’aimait pas attribuer au hasard ce qui ressemblait à un calcul ». C’est aussi ce que présuppose l’amateur de série noire tout au long de sa lecture. Dans un roman policier, pour l’écrivain comme pour le lecteur, il n’y a pas de hasard : tout y est calculé jusqu’au moindre détail et sciemment agencé selon une progression dont les effets sont étudiés. Rien donc n’y est fortuit, tout y est indice. L’impression de hasard peut certes provenir d’une intrigue trop lâche due au laisser-aller de l’auteur, mais habituellement elle relève d’une volonté délibérée de sa part d’endormir l’attention du lecteur pour mieux le surprendre par la suite.

Comment s’y prend-il alors pour créer cette impression que tout est naturel et sans apparente conséquence ? 

Il agit par l’intermédiaire des personnages qui regardent la situation comme telle. Prises dans un drame qui les dépasse, les victimes sont incapables d’en saisir les tenants et aboutissants, et cette ignorance ou inconscience se transmet par contagion au lecteur qui voit les choses avec leurs yeux et dont la perspicacité est ainsi émoussée. Les habitués du polar, eux, dressent instinctivement l’oreille dès qu’ils lisent : « Alors, par le plus grand des hasards… », formule plutôt réservée aux contes !

Mais l’homme qui est dans le lecteur attribue souvent, dans sa vie, une part à la chance ou au mauvais sort, appelle coïncidence, occasion, opportunité, ce dont il ne perçoit pas la cause. En somme il réagit comme les personnages, en qui il se retrouve, et fait partie de l’immense majorité des hommes pour qui, comme l’écrit Paul Valéry, « l’insuffisance d’esprit est précisément le domaine des puissances du hasard, des dieux et du destin ».

Il y a donc en lui « celui qui croit et celui qui ne croit pas » ? 

Comme en tout homme ! En tant que participant parallèle d’une enquête criminelle, il sait que les concours de circonstances sont voulus, que le criminel trame un mauvais coup selon un plan minutieusement monté pour échapper à tout soupçon, que les indices, lorsque ce dernier les laisse sur place, le sont généralement pour égarer la police. Et si d’aventure il advenait que, effectivement, la résolution de l’enquête repose sur le hasard ou la simple « intuition » de l’inspecteur, le lecteur en lui se sentirait floué et penserait, déçu : «  Ce n’est pas de jeu ! ».

Jeu subtil donc que dirige l’auteur et auquel se prête le lecteur, garanti qu’en l’occurrence, le hasard n’aura aucune part dans le déroulement de l’histoire. C’est là la condition sine qua non pour qu’il veuille s’investir dans l’affaire, et c’est aussi la mesure de son plaisir.

A quoi, selon vous, tient le suspense dans un roman policier ? 

Je dirais, à ce que tout y est « suspendu à un fil », fil auquel le lecteur ne peut que s’accrocher, sachant qu’à chaque page ou presque, un rien peut, en une fraction de seconde, « faire tout  basculer dans l’inconnu ».

Un mensonge, et la piste se brouille ; une présomption envolée, et les hypothèses les plus subtilement échafaudées s’écroulent ; un indice nouveau, et tout repart dans une direction inattendue ; le coupable lui-même, qui croit à la solidité de son plan, est à la merci d’un raté surgi d’où il ne s’attendait pas ; un coup de téléphone, une lettre anonyme, et le drame est là ; un coup de feu et la mort fulgurante fauche une vie. Au crin qui retient l’épée de Damoclès répond le fil des Parques, tous deux aussi ténus et fragiles.

En somme, on attend la rupture et la catastrophe ? 

C’est là le sens même du mot « suspense ». Ce procédé consiste à arrêter, pendant quelques instants, l’action parvenue à un moment particulièrement saisissant, afin de provoquer chez le lecteur l’attente à la fois impatiente et angoissée des événements qui vont suivre. C’est en même temps une façon de laisser à l’émotion précédente le temps de se calmer et d’être prête à remonter d’un degré. Pour ménager ces pauses, il faut à l’écrivain un sens du rythme aiguisé car le lecteur devine, dès que viennent s’intercaler une description, une réflexion ou un petit air de romance, que l’on joue avec sa patience. Bon joueur, il apprécie au passage l’art du bout de sucre, mais il guette plus ou moins patiemment l’adverbe clé qui marquera la reprise et peut-être la rupture du fil : « Soudain » ! 

C’est que, pour beaucoup, les renversements imprévisibles de situation jouent un rôle important… 

A l’évidence, car, si l’on s’arrête, c’est pour mieux repartir. Ces coups de théâtre, dont il ne faut pas abuser sous peine de provoquer une impression d’artifice, servent à apporter de l’imprévisible, à mettre fin à une fausse piste et à relancer l’enquête, à faire naître un nouveau suspect, à ajouter une énigme supplémentaire… Mais on attend surtout la bombe qui fera éclater la vérité, moment généralement repoussé aux toutes dernières pages. Le lecteur connaît la règle, et cette connivence fait partie de son plaisir.

La surprise fait donc partie du suspense, mais se paie de l’obligation de revoir sa position à chaque tournant de l’enquête ? 

Le rôle du lecteur est d’imaginer le maximum d’hypothèses, sachant qu’il ne peut que se « tenir » aux éléments qu’on lui donne. Au compte-gouttes, de préférence ! Sans cesse il éprouve le fil rouge de l’enquête, heureux s’il tient le bon bout mais heureux aussi lorsque ce dernier casse et l’oblige, en même temps que l’inspecteur devant la nouvelle donne, « à effacer de son esprit les schémas préétablis pour aborder d’un œil neuf une situation subitement changée ». D’un coup en effet les éléments anciens sont à reconsidérer sous un jour différent : il lui faut inopinément leur trouver une nouvelle cohérence et retrouver… le fil. Et plus l’écheveau entremêle de pistes, plus l’exercice est à reprendre. Ce qui fera dire que cette histoire est haletante !

Ainsi, tandis que sur le terrain l’enquêteur perd la piste et les victimes la vie, le lecteur, lui, perd son souffle ! 

Du moins, c’est ce que vise l’auteur par son art du suspense et ce qu’il espère ! En dernier ressort, le jugement appartient au lecteur.

Je vous remercie pour cette analyse « professorale » et je souhaite, comme vous, que les lecteurs de votre roman Aimer… et mourir  le trouvent « haletant » ! 

                                       Liberté et contraintes 

Roger Lamblin, au tout début de ces entretiens sur le roman policier, je vous avais demandé pourquoi avoir choisi ce genre littéraire. On parle toujours du contenu du livre, mais rarement du travail de l’écrivain. Je crois que nos auditeurs seraient intéressés par cet aspect. 

Nous évoquions l’autre fois la part d’impondérable et de hasard qui donne naissance à l’instant fatal : lorsqu’on écrit une histoire policière, part-on avec un scénario bien établi ? 

C’est ce qu’on croit au début ! Mais je me suis aperçu qu’il suffit de faire répondre d’une façon plutôt que d’une autre à un personnage, pour que non seulement la repartie d’en face change, mais aussi pour que le caractère du personnage prenne une logique qu’il vous faut suivre désormais. Ainsi prend-on conscience à la longue que la liberté de décision de l’un entraîne chez les autres des réactions libres à leur tour, mais qui par répercussion créent entre eux un rapport dont vous êtes obligé de suivre la logique, du moins jusqu’à la prochaine bifurcation où, à nouveau, selon la décision que vous prendrez, l’intrigue en sera modifiée. Je puis ainsi vous dire que j’ai dû changer plusieurs fois de dénouement, dans l’incertitude de mes choix.

Dans la vie, on constate que, au gré du destin, le cours de l’existence peut bifurquer au moindre incident, N’en va-t-il de même pour le cours d’un roman policier selon le caprice de l’auteur ? 

 L’analogie est plus vraie qu’on ne le croit tant un roman est à l’image de la réalité, mais jusqu’où un auteur est-il libre de conduire les événements ?

A première vue, un écrivain semble jouir de la plus totale liberté pour exercer son imagination au cours des pages, et la profusion autant que la diversité des ouvrages en témoignent. Mais dès qu’il a posé le premier mot, le sujet attend son verbe, lequel réclame son complément direct et très vite ses compléments circonstanciels. Ainsi s’opère, on pourrait dire dès le tracé de la première lettre, une réduction du choix des possibles : Mallarmé en a décrit les affres !

 Minime au début, elle s’accentue au fur et à mesure que l’intrigue prend forme et que les personnages et leurs rapports mutuels se dessinent. Progressivement, la logique de la situation contraint son auteur à continuer sur le chemin ainsi ouvert, l’amenant à des choix d’itinéraires de moins en moins libres.

L’avenir, dit-on, est une page blanche où tout peut s’écrire… 

Oui, mais où chaque choix ferme la porte à ce qui aurait été possible. Paradoxalement la liberté, en exerçant ses droits, restreint son champ d’application, s’obligeant elle-même par une logique interne à poursuivre dans la direction tracée. Y manquer serait regardé comme de l’arbitraire.

Heureusement d’ailleurs pour le lecteur de roman policier dont l’intérêt est justement d’élaborer de multiples hypothèses et, au fil des pages, d‘en réduire rationnellement le nombre en procédant par éliminations successives jusqu’à l’unique solution. Si l’auteur s’avisait de faire intervenir un deus ex machina pour se sortir d’une impasse dans laquelle il se serait enfermé, ce serait ressenti  avec juste raison comme « de la triche ».

Ecrire de telles histoires me rappelle qu’on ne triche pas non plus avec la vie, qu’il n’y a pas de Deus ex machina dont nous serions les jouets. Il n’y a de fatalité que celle où nous engagent nos choix. En toute logique nos actes nous suivent. Nous construisons nous-mêmes notre destin.

Y aurait-il ainsi une analogie entre le travail de l’enquêteur et du lecteur avec celui de l’écrivain ? 

En quelque sorte, oui. Car l’écrivain se trouve comme eux devant des potentialités, échafaude sans cesse des hypothèses pour en apprécier le bien-fondé, matériel ou psychologique, retient en mémoire les répliques, le ton et le geste qui les ont accompagnées, puisque tous ces détails ne doivent jamais être gratuits mais avoir valeur d’indices. Comme je l’ai dit, nos actes nous suivent, et il faut toujours en payer le prix à un moment donné. Je suis donc conduit moi-même dans le dédale des cœurs, prisonnier, dans une certaine mesure, du caractère que j’ai choisi de donner mais qui à mesure m’impose sa logique.

Il existe un mot savant pour nommer cet enchaînement, enchaînement que réclame plus particulièrement le roman policier conçu comme un « engrenage fatal » : la concaténation. Il vient de catena, la chaîne. Il exprime une suite d’idées ou d’événements liés par un rapport de cause à effet, ce que j’ai voulu souligner en faisant s’interroger Michael sur la genèse de l’acte qu’il a été amené à poser. Chacun d’ailleurs a fait cette expérience et s’est pris au jeu du : « et si… ? » pour imaginer ce qu’aurait été la suite si un pion avait été bougé autrement. C’est ce que fait un auteur tout au long de son livre. Et c’est passionnant !

Je vous remercie et vous donne rendez-vous la semaine prochaine où je demanderai à l’ancien professeur de français en quoi la lecture d’un roman policier peut former un élève. 

                               Conclusion

Le roman policier au service de l’intelligence 

En guise de conclusion, j’aimerais poser quelques questions au professeur et une dernière à l’écrivain. La première concerne l’intérêt que représente pour des élèves un travail sur le roman policier : quelles qualités cette étude est-elle censée leur apporter ?    

Pour schématiser, je répondrai trois : l’imagination, la rigueur et l’honnêteté intellectuelle. 

L’imagination est le domaine privilégié du premier cycle : la lecture des récits d’aventures autant que la rédaction ont habitué les jeunes à inventer des histoires. Il reste à canaliser leur exubérance naturelle en leur donnant un cadre contraignant : ce que procure une enquête criminelle. Bien évidemment ils sont plus à l’aise dans la création d’une intrigue, qu’ils empruntent souvent aux films de la télévision, que dans le jeu des mobiles, lequel se heurte à une connaissance psychologique encore embryonnaire. Ils découvrent avec intérêt que les agissements d’un mauvais peuvent entraîner des innocents dans un drame, comme un meneur crée un chahut en classe, et que les réactions de chaque personnage ont un effet domino et font boule de neige. 

Cet attrait pour l’imaginaire a donc besoin de rigueur… 

Tant dans la logique que dans la construction de l’enquête. Car s’ils ont les bases pour « raconter », ils rencontrent bien des difficultés dans la maîtrise du dialogue, où chaque parole est action, dans les descriptions où chaque détail se doit d’être un indice, et dans la cohérence chronologique qui sert souvent à coincer le coupable en détruisant son alibi. 

 Le relevé de ces indices, qui aiguillent aussi bien sur de fausses pistes que sur la bonne, aiguise leur sens des contradictions, les oblige à une rigueur logique par les recoupements nécessaires, et les entraîne à appuyer leurs affirmations sur des faits. Ils apprennent ainsi qu’une foule de présomptions ne font pas une preuve et que juger quelqu’un, fût-il criminel, n’est pas toujours facile. 

 Enfin leur passion du suspense est heureuse de découvrir les « trucs » qui au bon moment ralentissent, accélèrent ou font rebondir le récit : dans un roman policier, habituellement court, ils prennent facilement conscience de l’importance de la progression et acquièrent ainsi le sens du rythme, d’autant que, par sa visée d’efficacité, la nouvelle policière les forme à la concision. 

C’est sans doute la priorité donnée, dans toute enquête, aux faits qui leur apprend à ne pas tricher  avec les données du problème, ce que vous appelez l’honnêteté intellectuelle ? 

Oui. Le genre policier fait apparaître plus que tout autre littérature que les faits sont les faits, qu’ils sont incontournables, et que devant eux il faut, comme on le dit avec justesse, s’incliner. C’est là l’attitude première exigée de quiconque cherche une vérité objective. Et il n’est jamais trop tôt pour l’acquérir. 

Est dans le vrai l’esprit qui est en adéquation totale avec la chose, qui en quelque sorte est devenu la chose. Il y a dans cette opération une libre soumission de l’esprit devant ce qui n’est pas la création de mon désir et contre quoi mon désir ne peut rien. « Les faits sont là », comme on rétorque à qui prétend s’exonérer de la responsabilité de son acte en arguant de la pureté de ses intentions. N’en déplaise à tous ceux qui ne la supportent pas et la fuient dans l’utopie, les chimères et les idéologies ou bien la travestissent à force de distorsions, la réalité s’impose à nous, requérant le respect de ce qui est et ne peut être autrement, de ce qui est incontestable.   

Pourtant même les historiens, à partir de mêmes faits, ont des interprétations différentes ! 

Certes les faits, réfléchis dans ma subjectivité et mis en mots, sont toujours les produits d’une interprétation, susceptible dans cette mesure de débat, mais ce sont toujours des faits. Nous sommes là dans le genre de connaissance que Spinoza appelle « raison » en l’opposant à l’autre genre, « l’imagination », celui par lequel nous prétendons nous libérer de la contrainte des réalités en les pliant à notre fantaisie : ce qui advient chaque fois que l’idée que je me fais d’une chose dépend davantage de ce que je suis que de la chose, chaque fois que mon idée tient lieu pour moi de la chose que je prétends connaître. « Tu te fais des imaginations ! » dit-on couramment à qui déforme les faits. 

Le roman policier, à sa manière, en est l’illustration : tout fait rejeté comme non concordant avec l’hypothèse conduit immanquablement sur une fausse piste ; de là le « contrat » entre le lecteur et l’écrivain exigeant que le moindre fait trouve son explication rationnelle dans la solution de l’énigme. L’histoire est un tissu d’« imaginations » de faits qui, une fois advenus, s’imposent à l’auteur, à ses personnages, à l’inspecteur et aux lecteurs !  

C’est pourquoi, paradoxalement, cette littérature de fiction est une bonne école de recherche de la vérité et d’honnêteté intellectuelle. 

Et maintenant ma dernière question à l’écrivain : avez-vous un autre projet de roman policier ? 

Oui, mais d’un genre différent, qui ne vous surprendra pas ! Il s’agit d’un écrivain amené à faire une enquête sur un crime qui s’est passé trente ans auparavant en Brière dans une longère qu’il vient d’acheter. Mais en même temps que la vérité se dessine, cet homme revit en parallèle la même histoire et s’interrogera ainsi sur les rapports entre l’écriture et la réalité. Cette Parisienne venue là en vacances, en est-il amoureux ou bien ne fait-il que projeter sur elle l’image recréée par sa plume de la jeune fille assassinée ? Cet industriel soupçonné d’être l’assassin de cette fille des marais dont il avait fait sa maîtresse, l’auteur ne lui ressemble-t-il pas ? serait-il lui aussi capable de tuer ?

Vous le voyez, cette qualité essentielle à qui veut pénétrer le cœur de quelqu’un et qu’on appelle l’empathie, cette sorte d’intuition venue de la capacité à s’identifier à l’autre, identification où se mêlent imagination et projection de fantasmes inconscients, plongera notre écrivain dans un monde où les frontières entre rêve et réalité se confondront parfois étrangement.

Ce seront donc comme deux récits qui, à trente ans d’intervalle, se superposeront et qui de ce fait poseront des questions : simples coïncidences ? maison qui porte malheur ? retour cyclique des événements ? permanence de la nature humaine ? télescopage entre la mise en écriture de la réalité passée et la vie actuelle ? Ce parallélisme exigera un gros travail de découpage et de montage, mais quel plaisir !

Voilà qui est ambitieux et qui, pour le coup, sortira de la catégorie « polar » ! Mais, vous avez raison, on reconnaît bien là le philosophe et l’écrivain qui réfléchit aux arcanes inconscients de la création littéraire. 

La Brière et ses étangs, Guérande et ses marais salants, La Baule et sa baie, la presqu’île elle-même, seront ce vase clos où vous aimez enfermer vos personnages. Nul doute que ceux qui auront été séduits par Aimer… et mourir le seront par ce roman qui s’annonce passionnant. 

Roger Lamblin, je vous remercie pour cette suite d’entretiens qui, nous l’espérons, auront aidé nos auditeurs à comprendre ce qui caractérise le roman policier en général et ce qui distingue nettement le ou les vôtres ! 

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