• Accueil
  • > L’art de lire… un roman policier

L’art de lire… un roman policier

Aimer… et mourir est paru voilà deux ans et son tirage est à ce jour épuisé. Il m’en reste encore une quinzaine d’exemplaires pour ceux qui aimeraient en offrir à leurs amis. Ce roman, vous l’avez aimé, il lui fallait mourir : pour laisser place aux suivants. Ce fut une belle aventure partagée.

Le blog a reçu 6000 visites et plus de 1000 commentaires : j’ai gardé pour moi les témoignages plus personnels, de sympathie ou de critique d’humeur, et n’ai publié que ceux qui m’ont paru les plus propres à mettre en lumière les aspects principaux du roman. Classés par thèmes et illustrés d’extraits, ils constitueront un jour un nouveau site, sur lequel prendront place la présentation de mes autres ouvrages.

En guise de remerciements à mes lecteurs et à ceux qui ont participé à alimenter ce blog, j’ai écrit cet article, développé en six points, sur l’art de lire – d’après Emile Faguet – en espérant que vous le lirez jusqu’au bout ! Je vous engage même à relire ( !) sous cet éclairage la page intitulée : Les caractéristiques du roman policier.

1- Lire est un art

On lit très peu, se plaignait déjà Voltaire ; on lit encore moins de nos jours ; ou tout autrement et souvent très mal : lire réclame bien des qualités, c’est un art. Mais c’est un art qui est aussi divers qu’il existe de genres d’écrits, et qui varie selon le but que l’on se propose : s’instruire, s’émouvoir, se distraire, aiguiser sa sagacité… Qu’en est-il particulièrement de la lecture d’un roman policier ?

Fera-t-on attention aux idées ? Il nous faudra lire et relire, plume à la main, attentif aux arguments, à la manière dont ils sont conduits, à leur pertinence, à leur accord avec notre pensée, et nous aurons fait là une lecture critique, avec le seul plaisir de la réflexion, mais sans nous être jamais abandonnés. Voudra-t-on plutôt ressentir des émotions, avoir le cœur qui palpite et le ventre qui se serre ? il nous faudra également prendre le temps de laisser aller notre imagination, de nous pénétrer d’une ambiance, de nous mettre progressivement dans la peau des personnages. Cherchera-t-on de surcroît à goûter les effets du style plus que d’en relever les procédés ? Dans tous les cas, il nous faudra lire lentement et non en diagonale, sans courir après les mots.

Mais, m’objecteront les amateurs de romans policiers que vous êtes, que devient alors cette impatience, cette avidité, cette voracité qui nous brûle de tourner fiévreusement les pages, happés par le rythme haletant du récit, pris dans les rouages d’une machine infernale, piqués dans notre curiosité, emportés par le suspense, affairés à deviner, à rebondir sur un détail, à échafauder une nouvelle hypothèse aussitôt écroulée la précédente, à devancer l’événement, à nous jeter vers le dénouement pour doubler de vitesse l’enquêteur ?

Ce à quoi les lecteurs expérimentés répondront avec un sourire entendu, dans lequel se perçoit un plaisir certain, que, la solution de l’énigme dépendant de détails à première vue anodins et superflus, il faut justement se retenir d’aller trop vite. Ils savent d’ailleurs que le genre exige des fausses pistes, des suspects non coupables, du moins du crime qu’on leur impute, des évidences trompeuses, des digressions apparentes et un embrouillamini voulu d’indices propres à égarer le plus fin limier.

Certains ajouteront que l’intrigue n’est pas le seul intérêt de ces romans. Ils y glanent des réflexions morales ou politiques, des traits psychologiques ou sociologiques, qui corroborent ou contrarient leur vision personnelle de la vie, de l’homme et de la société ; d’autres, et parfois les mêmes, y cherchent des impressions violentes, veulent s’attacher aux divers personnages à mesure qu’ils se dessinent, se projeter en eux pour s’émouvoir à leur contact, vibrer à leurs amours, s’indigner de leurs bassesses, craindre pour les innocents, s’apitoyer sur leurs malheurs, s’effrayer de leurs peurs, fantasmer sur leurs désirs, sourire de leur humour ; beaucoup ont envie de s’envoler vers un ailleurs, et pas seulement géographique, pour se perdre dans des coins inconnus, pour contempler d’autres paysages, pour entendre un autre langage, pour oublier momentanément leurs soucis.

Il n’y a pas un art de lire ; il y a des arts de lire. Et de relire !

2- Un miroir qui fait réfléchir 

Pour qui est sensible aux idées, lire est un art de comparaison et de rapprochement continuels. Celui-là tourne les pages de droite à gauche et de gauche à droite, revenant à ce qu’il a lu avant de continuer de lire. Les réflexions, dans leur succession, se complètent et s’éclairent mutuellement, découvrant, précisant et nuançant peu à peu la vision de l’auteur fragmentée dans ses héros. 

Vos premiers commentaires, à mon grand étonnement, ont porté sur la politique et les politiciens, l’un d’entre vous disant que je n’étais pas tendre avec eux. Il y en eut pour faire chorus et dénoncer leur féroce ambition, leur appétit insatiable de pouvoir, leur goût du lucre, leurs calculs sordides et leurs juteuses magouilles ; d’autres pour dire leur honnêteté et leur désintéressement : tous puisant ici ou là les phrases probantes ou les exemples de tels comportements. Le blog a été ainsi le miroir des débats de chacun avec soi-même et il a révélé que, pour ce faire, vous aviez scruté, pointé avec attention et relié entre elles chaque réplique prêtée aux différents personnages.   

Il en a été de même, et bien plus passionnément, à propos du pouvoir médiatique, de ses techniques de manipulation du langage et de désinformation, à propos également des miroirs déformants et du degré de crédibilité de l’image en général. Les réponses sont-elles, comme beaucoup le pensent, dans un mol et fade compromis qui gomme les contraires ? Au nom, leur rétorque-t-on, d’une tolérance qui devient complicité ? N’est-il pas plus stimulant de guetter l’éclat d’une vérité insaisissable dans une saine confrontation ?  Les questions sont inépuisables en raison de leur nature même et en raison de ce qu’en les lisant nous mettons en elles. Mais l’essentiel est de penser et d’en tirer un plaisir, plaisir d’entrer dans la pensée de l’auteur, de mêler la nôtre à la sienne, la sienne excitant la nôtre et la nôtre interprétant la sienne, la trahissant peut-être ; mais plaisir de l’esprit. 

De ce point de vue, la lecture est une discussion continuelle, avec l’auteur et avec soi-même par personnages interposés, ponctuée d’acquiescements, de moues dubitatives, d’objections et de sourires. Pour les plus pugnaces, la lecture est une escrime, avec ses règles de courtoisie ; pour les autres, une occasion de s’interroger sans s’appesantir et comme au détour d’une agréable promenade. Car on lit un roman policier, plus pour l’ambiance noire et les émotions dans laquelle nous plonge l’histoire que pour philosopher ! 

3- Les personnages et moi 

Parlons donc sentiments. Où naissent les passions qui conduisent au crime sinon dans le cœur des hommes ? Projeter un rai de lumière sur ce « nid de vipères » est le plus sûr moyen de prendre le lecteur aux tripes et de lui donner le frisson qu’il attend. Avant tout, l’auteur veut toucher. Il met le cœur à nu davantage pour inspirer des sentiments que pour les peindre ; au lecteur donc de s’abandonner. 

Lire, c’est se mettre alors, par une sorte de contagion, dans les états d’âme des personnages. Cette possession de nous-mêmes par une fiction ressemble à un enivrement durant lequel nous ne sommes plus tout à fait nous-mêmes, tout en étant conscients que, bizarrement, dans cette vie d’emprunt, nous nous sentons vivre plus puissamment, plus amplement qu’à l’ordinaire.  Nous sommes comme soumis à un hypnotiseur.

D’ailleurs regardons-nous lorsque nous refermons le roman : nous nous réveillons à proprement parler, nous nous frottons les yeux, nous nous étirons, nous nous ébrouons : nous sentons nettement qu’en revenant à la réalité, l’âme des personnages nous a quittés ; et, si le livre nous a plu, nous regrettons cet état de griserie. 

Griserie qui n’est pas si totale qu’elle nous ait privés de réflexion et de cet autre plaisir à nous demander si les personnages sont vraisemblables et naturels, à en goûter la vérité, dans le bien comme dans le mal. Même lorsque les héros de romans sont des monstres, nous trouvons toujours dans notre expérience ou au fond de nous-mêmes des similitudes troublantes, de secrètes accointances, des complicités cachées. 

Nous nous demandons : placé dans de telles conditions, entraîné par la fougue de la passion, comment aurais-je réagi ? cet acte répréhensible, illégal, voire immoral, n’aurais-je pas été capable de le commettre ? Qui peut jamais être certain de ses propres réactions ? La nature humaine est si vulnérable, si imprévisible ! Toute fiction n’est-elle pas nourrie de la réalité ? C’est toujours une partie de nous qui, aux mains de l’auteur, est devenue un personnage, et une autre partie un autre personnage. 

Les monstres, les criminels, ou du moins les êtres dont l’intérêt même est de faire exception, ont l’avantage, non seulement d’être prétexte à des histoires hors du commun et de nous faire frémir à l’idée d’une telle éventualité, mais aussi de nous rappeler qu’il existe dans notre âme des replis inexplorés, des pulsions restées au stade du subconscient qui, grâce à la lecture, se révèlent à notre regard plus clairement, plus profondément.

Mais pas plus qu’on ne lit un polar pour se poser des questions existentielles, on ne lit un roman policier dans l’intention de faire un examen de conscience !   

 4- A chacun sa façon de lire 

Quoi qu’il en soit, il y a des manières de lire aussi différentes que le sont les diverses natures d’esprit. Celui, par exemple, qui tourné vers l’action se délecte aux multiples rebondissements de l’histoire : il court d’obstacle en obstacle vers la ligne d’arrivée, sensible seulement au rythme et aux accidents du parcours, heureux d’être essoufflé, d’avoir le feu aux joues et de sentir battre son cœur, se réservant le temps de récupération pour faire un retour rapide sur lui-même. 

Nombreux aussi les lecteurs pour qui polar rime avec une peinture réaliste du monde, et plus particulièrement des milieux corrompus. Ils ont généralement un esprit juste, droit, pondéré, ont de bons yeux et n’ont plus guère d’illusions ; ils trouvent plaisir à un certain pessimisme, et le roman noir les conforte dans leur vision. Ce sont souvent des idéalistes froissés qui tiennent là leur revanche ou leur consolation ! Cette couleur s’accorde à leur humour et pour eux un polar, sans ce grincement, serait trop fade. 

Peu d’amateurs de romans policiers baignent dans l’idéalisme. Sans être nécessairement optimistes, ils aiment à côtoyer cependant quelques personnages nobles, généreux et probes avec qui ils puissent entrer en sympathie. Ce rôle est souvent dévolu à l’inspecteur, lequel est le double par excellence du lecteur. En lui ils retrouvent avec satisfaction, quitte à lui prodiguer quelques conseils, du bon sens, de la prudence, de la perspicacité, de la ténacité et du courage, un esprit méthodique ou un flair intuitif, une conscience professionnelle exemplaire, une indulgence compréhensive et une sagesse pratique née de l’expérience du terrain, toutes qualités que nous aimons voir dans notre miroir. 

Je n’aurai garde de passer sous silence ceux qui savourent de surcroît les charmes du langage, qu’il s’agisse de procédés de rhétorique, d’exactitude des termes, de la beauté des images et de l’originalité des comparaisons, comme aussi de l’emploi à bon escient d’une langue plus drue, plus crue, plus abrupte, plus rugueuse, plus verte et même argotique, ce qui se conçoit aisément dans les milieux des malfrats. 

Il est à remarquer cependant que ces observations sont d’une vérité relative car, comme il arrive, les choses sont quelquefois tout à l’inverse. Par un besoin de réaction contre soi-même et pour ne pas tomber du côté où l’on se sent pencher, le romanesque se jettera avec délices sur un roman réaliste, l’homme d’idées se détendra grâce à une histoire pleine d’action, l’homme de théâtre goûtera la vivacité des dialogues et ce qu’ils lui suggèrent de jeux de scène, le puriste, incorrigible par nature, trouvera dans l’adéquation des langages avec les divers personnages de quoi satisfaire son plaisir exigeant.         

Stendhal disait qu’un livre s’écrit à deux, l’auteur et le lecteur. Mais devant son livre le lecteur, apparemment seul, en réalité se dédouble : alors que le premier se grise d’excitation, un autre lui-même, par-dessus son épaule, exerce son jugement. Et il en résulte un double plaisir.  

  5- S’abandonner et rester lucide

Et si l’on juge que le livre est mauvais ? demandera l’esprit critique. Je répondrai que la lecture de la « littérature de gare » peut être néanmoins salutaire, à la condition qu’on ait lu par ailleurs de bons livres. Mesurer les distances aide à évaluer les hauteurs. Nous en revenons toujours à la nécessité de comparer. Ces bouquins-là ravivent en nous la soif des bons ouvrages !  

Prenons garde toutefois à ne pas gâcher notre plaisir par un esprit critique stérilisant. La Bruyère, qui s’y connaissait, nous en  a prévenus : « Le plaisir de la critique nous ôte celui d’être vivement touchés de belles choses ». On nous objectera que, au contraire, le critique, en séparant le bon grain et l’ivraie, jouit d’un plaisir supplémentaire, qu’ainsi on ne le leurre pas avec du faux-semblant, et que, quand il est conquis, c’est avec plaisir qu’il désarme et succombe.

Mais une telle lecture est impropre au genre policier. Il réclame un plaisir passif, celui de se laisser prendre par l’intrigue, de heurter à l’improviste sur des accidents qui mettent le comble à notre impatience, d’être emporté par le rythme haletant de l’action, d’être pris dans un engrenage inexorable, d’être étourdi par la montée vers le paroxysme du drame et tout à coup d’être précipité, contraint et forcé, dans une chute tragique. Il ressemble à cette extraordinaire sensation ressentie à la foire dans le vertige du grand huit ou dans les noirs labyrinthes où nous frôlent des squelettes !   

C’est à l’intérieur de telles violentes émotions que réside le plaisir subtil de rester suffisamment lucide pour ne pas se laisser égarer, pour repérer le détail qui mettra sur la piste de la solution. C’est une bataille entre le chaud et le froid, entre le vertige et le sang-froid, entre l’abandon et la vigilance. Ce que du reste éprouve l’écrivain qui, en même temps qu’il laisse libre cours à sa fiévreuse  inspiration, à sa puissance créatrice et à sa verve, surveille sa plume, sa progression et ses effets. Comme lui, le lecteur a à son côté un critique d’art toujours présent mais qui doit rester discret, veillant à ne pas dessécher, par ses interventions, le plaisir que l’autre moi ressent à être comme dépossédé de soi.        

6- Le plaisir de relire 

Il faut donc accepter de bonne grâce de se livrer, savoir passer par-dessus certaines lenteurs, qui souvent sont voulues par l’auteur pour endormir notre a priori défensif, oublier momentanément les incises qui nous irritent et qui ne sont la plupart du temps qu’un moyen de provocation, bref il faut toujours, d’abord, entrer en sympathie.

Il sera temps ensuite de se faire critique, de raisonner, comparer, juger, discuter, admirer, en connaissance de cause. Cet ensuite est une autre source de plaisir, celui d’une admiration intelligente, d’une admiration consciente, qui sait pourquoi elle admire et que l’on est prêt à partager… sur un blog ! Car, après avoir reçu une impression directe, on trouve sa joie à partager son point de vue et à le comparer – encore ! – avec celui d’autres lecteurs.

D’aucuns ont avoué que ces commentaires les avaient poussés à rouvrir le livre, prêts à se lancer dans une nouvelle course ; non, la même, mais avec une autre manière de voir. Ils ont dit leur plaisir de relire pour jouir du détail, des échos de construction, des tours de style, des ruses du montage ; de relire sans craindre de retrouver leurs émotions émoussées car on peut être surpris d’en ressentir de toutes nouvelles : relire est alors se comparer à soi-même, relire pour se relire.

                                *

L’art de lire, c’est l’art de penser, de ressentir, d’imaginer, de contempler, avec un peu d’aide. Un roman policier n’a guère de prétention à être un chef-d’œuvre littéraire : écrit ni de penseur, ni de moraliste, d’esthète ou de poète, ni cependant de journaliste chroniqueur, il dispose, derrière son apparence modeste, de multiples atouts pour mettre en activité, à condition que nous y mettions aussi du nôtre, notre entendement, notre cœur, notre imaginaire, notre esprit d’analyse et de synthèse, et cette machine si complexe qu’est notre pompe à émotions.  

C’est encore un breuvage magique qui fait oublier la faim et le sommeil, et même parfois la présence de son conjoint ! « Le sage, dit-on, sait boire dans sa coupe et ne pas s’enivrer » ; il arrive parfois au lecteur passionné de romans policiers de sombrer dans une griserie qui le retire momentanément du monde, le temps de vivre par procuration des aventures que ne lui offre pas son ordinaire.

Encore faut-il tomber sur le roman qui sache vous toucher. Le latin, qui aussi a ses charmes, emploie legere pour lire et pour cueillir

                 Merci d’avoir cueilli Aimer… et mourir

Laisser un commentaire