Danse et désir

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Des pas classiques de Coppélia aux transes vaudou, des variations à la Béjart sur le Boléro de Ravel aux numéros de cabaret de notre roman, comme des ébats faunesques de Nijinski aux performances contemporaines de Tino Sehgal, les multiples visages que peut prendre la danse nous rappellent combien elle est liée non seulement à la musique mais aux arts plastiques : il n’est que de constater combien l’art du corps en mouvement a eu de répercussions sur la peinture et la sculpture. Pour celui qui regarde, la danse est une suite d’instants uniques et fugitifs, où chaque mouvement est promesse d’achèvement. 

J’en veux pour preuve le plaisir qu’éprouvent les hommes à suivre une femme des yeux ! Sans même qu’elle danse, ils sont séduits par la courbe des bras, l’arc du poignet, la voussure des épaules, la torsion du buste, le ploiement de la taille, la cambrure des reins, le balancement des hanches, l’étirement des cuisses ou l’envol du pied ! C’est que le geste est tension en même temps que suspension ; qu’en mouvement, il cumule la beauté de l’instantané et l’attente de son devenir.   

Comme il est écrit dans l’hommage à Béjart (28/11/07), il suffit d’un décor dépouillé, d’une gestuelle épurée, d’un corps habillé de lumière, pour qu’opère la magie de la danse. Un poignet qui se délie, une nuque qui se renverse, un pied qui se lève, une amorce d’arabesque, et la vie se met à sourdre. Déjà on frémit en devançant le geste qui va éclore, on pressent son déploiement comme on attend celui de la tige au bout de laquelle la fleur surgira. A ce stade les yeux sont prisonniers de ce corps qu’on entend respirer, dont on sent les effluves, car la femme qui est devant soi s’impose encore au regard  comme un être charnel, qui irradie sa sensualité. Mais bientôt, par la fluidité et l’harmonie de ses mouvements, il devient si totalement habité par la grâce de la danse qu’il en est transfiguré, dématérialisé, je dirais, comme spiritualisé, pour ne plus laisser transparaître que la beauté féminine. 

Quand je contemple ainsi une danseuse, oublieux de mon désir comme elle est oublieuse de son corps, que son visage rayonne d’une lumière intérieure et semble sourire aux anges, je me dis qu’elle a reçu le baiser de l’Aurore ou celui du Prince charmant que toute femme attend de l’amour, qui la fera passer de l’innocence au désir, du désir au don, du don à la plénitude, de l’esquisse à l’achèvement. La danse me fait toucher au mystère de la femme qui éclot de sa chrysalide et, comme il est dit à propos des métamorphoses de Jennifer, de tout être humain échappant aux prises de la matière et de l’animalité. En ce sens, la danse abolit le désir. 

Il est vrai qu’il y a des danses qui ne font que l’exciter : suggestives, languissantes, lascives, comme la danse d’Helen et de Kilinga, car même en celles-là s’exerce une force d’envoûtement. Mais je parle ici d’esthétique, de chasteté du geste qui purifie le regard. Je parle de la femme comme de la part de rêve qu’elle incarne pour l’homme. Je crois que la danse peut aussi bien exacerber la sensualité qu’être un appel à la descente de la grâce, et que cette grâce qui émane de la danseuse peut être pour celui qui la regarde une voie de purification. Certes l’animalité pèse lourd chez un homme − il est toujours un peu voyeur et concupiscent − mais cette danse-là est une voie de délivrance. 

Je ne sais par quelle attraction elle détache le regard du corps – je ne parle pas de l’œil qui, lui, n’en perd aucun détail ! Par sa magie, les seins, le ventre, les fesses, deviennent des courbes dont la sensualité s’épure dans le mouvement, comme dans le tracé d’un dessin ; la cambrure des reins n’est plus qu’un arc bandé qui relie le cou du pied à la nuque renversée ; les expressions des bras et des jambes deviennent poésie ; les voltes, les glissés, les variations de rythme achèvent enfin de le libérer de ses pesanteurs, car le mouvement embellit tout. 

Parvenu à ce stade, cet homme, encore chargé de désir mais touché par la grâce abstraite du corps, comme l’âme peut l’être par la grâce divine, se découvre subjugué, captivé et captif ; puis, à son insu, il est progressivement conduit hors de son épaisse enveloppe trop charnelle ; bientôt il est ravi, enchanté, extasié, au sens fort des mots ; et enfin, tout abandonné à la fantasmagorie que la femme crée devant lui, il n’a plus d’yeux que pour la danse.          J

Je n’ignore pas que la danse est souvent un débridement qui fait d’elle un instrument de vulgarité et une simple occasion de s’éclater. Sans parler des boîtes qui en font un organe d’excitation et de convoitise, je songe aux simples discothèques où les gars lancent aux filles qui évoluent sur la piste des regards qui leur collent à la peau, comme s’ils les déshabillaient et qu’elles étaient une proie possible. Dans leurs yeux, ce qui danse, ce sont leurs fantasmes pervers ! Il en est toujours ainsi quand on regarde l’autre comme un objet et non plus comme une personne. 

La danse n’est pure et ne purifie que si elle est un moyen d’élévation la fois pour la danseuse et pour le spectateur. Du moins, c’est ainsi que je la vois. 

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