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Où la réalité rejoint la fiction

Vendredi 23 novembre 2007

C’est avec une extrême émotion que je vous livre cette lettre reçue le 12 novembre 2007. J’ai pris dix jours de réflexion et de contacts avec l’intéressée avant de m’y décider, tant cela m’a paru délicat. Vous en jugerez vous-mêmes.

Monsieur, 

Femme de cabaret à Paris – strip-teaseuse et entraîneuse – je ne sais pas écrire et je vous demande d’être indulgent pour mes fautes. Mon ami m’a passé votre livre en m’assurant qu’il me plairait parce que, d’une certaine manière, il parlait de nous. La couverture m’a plu tout de suite, mais le nombre de pages m’a effrayée ! Le début était dur, mais, à partir du meurtre, je n’ai pas pu m’arrêter. Vous allez comprendre pourquoi. 

C’est que ce qui est arrivé à Jennifer m’est arrivé. Comme elle, j’ai souffert chaque soir des regards et des avances de ceux qui nous matent comme une marchandise et qui croient qu’avec de l’argent on peut tout acheter. Mais ça fait partie du métier. En décembre 2000, j’ai rencontré moi aussi un homme « aux cheveux argentés », « cultivé et galant ». Je me suis montrée, bien plus longtemps que votre personnage, réticente et prudemment réservée. C’est que moi-même je le regardais comme un « client » plein aux as. Peu à peu je me suis rendu compte de sa solitude, mais beaucoup d’hommes qui viennent ici me disent la même chose. Mais lui, il avait l’air sincère, j’ai eu pitié et ça me l’a rendu sympathique. Vous dites que les femmes sont comme ça : c’est bien vrai ; ce doit être le sentiment maternel. Alors – c’est venu comme ça   j’ai eu le désir secret de lui plaire par moi-même en laissant tomber les subterfuges du métier. A partir de ce moment, je l’ai regardé autrement et tout ce qu’il me disait s’est transformé en « musique des mots », comme pour Jennifer. Pendant qu’il me parlait, j’étais suspendue à ses lèvres et j’avais toujours envie de l’embrasser. J’ai senti alors que j’étais attirée par lui et je me suis traitée de folle. Mais j’ai fini par y croire, malgré tout ce que me disaient les copines. Mon cœur à moi aussi s’est mis à danser et, une nuit, je suis tombée dans ses bras. 

Nous sommes toujours ensemble, sans que j’aie renoncé à mon métier ni lui à sa femme. Je ne crois pas que je me contente des « apparences », comme l’aurait accepté Helen pour vivre avec Michael, parce que j’ai la conviction d’être aimée pour moi-même, « comme une personne » qui a sa dignité malgré son passé et son métier. J’ai ma place auprès de lui et je suis assez réaliste pour m’en contenter. Jamais je n’aurais pu rêver cela : « qu’un homme de cette classe, de cet âge, de cette importance jette les yeux sur elle, strip-teaseuse de cabaret ». Vous savez, c’est tout votre chapitre que je devrais recopier pour raconter mon histoire. L’impression « d’être lavée de toute souillure », d’être enfin  « respectable », et surtout cette joie formidable, que j’ai toujours, « d’être aimée », moi, pauvre fille (même si je suis bien roulée). Vous dites que « chaque personne a une valeur unique » : c’est ça qu’il m’a fait comprendre en restant avec moi, mieux qu’avec des discours.

Votre livre m’a fait pleurer et en même temps il m’a fait du bien. Et c’est pour ça que je vous ai écrit : si vous le publiez, je vous demande de mettre mon texte en bon français, mais sans dire mon nom. J’espère que ça servira à d’autres. Encore merci pour ces belles pages qui m’ont très émue.

Vicky