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Archive de la catégorie ‘Interventions de l’auteur’

Helen et la Circé de Cortázar

Vendredi 22 juin 2012

Helen et la Circé de Cortázar dans Interventions de l'auteur Circe-copa-en-la-manop.480

Le personnage d’Helen n’est pas sans rappeler également celui de Délia, dans la Circé de l’auteur argentin Cortázar. L’héroïne de ce conte fantastique y est montrée comme une femme arachnéenne, dont l’action consiste à entraîner son amant dans sa toile, mais qui, à la fin, se rend compte que tous les deux sont pris dans le même filet, elle l’araignée et lui l’insecte prêt à être dévoré.    

Comme pour Circé et pour Helen, le désir amoureux de Délia ne s’exprime que dans un besoin de conquête, d’appropriation et de domination, avec la volonté d’empêcher par ses charmes le départ de l’homme convoité, mais aussi avec l’espoir secret de se faire aimer de lui : Maintenant qu’elle désirait ce que désire toute femme : être aimée après l’amour. Quant à Mario, son amoureux, il ressemble étrangement à Michael à qui Helen a bandé les yeux. Aveuglé et sourd aux funestes pressentiments, il l’idéalise. Immobile et passif à savourer Délia dans la pénombre, il veut sentir le parfum et la saveur de son baiser derrière ses paupières closes. Car Délia, comme Helen, exige que Mario ait les yeux fermés quand il boit ses potions.

De même, quand l’acte d’amour les unit, les deux couples plongent dans un monde de ténèbres, s’anéantissant dans un érotisme exacerbé, et destructeur, qui manifeste une inquiétante fascination et développe une pulsion mortelle, comme si la seule façon de nier l’irréductible solitude des amants résidait dans la mort : Eros et Thanatos.

Cependant, si Helen et Délia, à l’instar de la Circé d’Homère, cristallisent les fantasmes des hommes et révèlent en eux l’existence d’instincts bestiaux, refoulés mais n’attendant qu’une faille pour surgir, elles nous enseignent en même temps que l’amour est capable de métamorphoser les humains en bien. D’un côté, elles ouvrent dans nos consciences un vide angoissant, le sentiment que la réalité est sous-tendue par un réel innommable ; d’un autre, émues d’un amour vrai, elles peuvent se muer, comme dans l’Odyssée, de femmes fatales en fées merveilleuses et transformer les hommes, au sortir d’une soue, en êtres « plus beaux, plus jeunes et plus grands ».

Helen et Circé, l’ensorceleuse

Dimanche 3 juin 2012

Helen et Circé, l’ensorceleuse dans Interventions de l'auteur Circé1-138x300p.480

Elle était devenue la Circé aux charmes maléfiques, l’ensorceleuse

Qui pourrait ignorer l’épisode dans lequel Homère, au chant X de l’Odyssée, raconte comment Circé la magicienne sert aux compagnons d’Ulysse un breuvage mêlé d’une drogue envoûtante dont elle a le secret, sans doute à base d’atropine tirée de la belladone, et comment, profitant de leur état, les transforme d’un coup de baguette en pourceaux ! Les Romains, de leur côté, faisaient d’elle une déesse lunaire de la sorcellerie, présidant aux incantations, laquelle aurait donné son nom, dans le Latium, au promontoire Monte Circeo, un cap qui constituait un amer inoubliable aux navigateurs hauturiers et un port propice au mouillage. Ce que l’on sait moins, c’est que Calchos, roi de Daunie, amoureux d’elle, lui offrit son royaume, comme Hérode Antipas à Salomé, et qu’au Moyen-âge, les légendes populaires italiennes, la disant fille de Diane et de Lucifer, l’associent à la figure d’Hérodiade !

Ainsi sommes-nous ramenés par Circé, dont le nom grec signifie oiseau de proie, au mystère redoutable de la femme fatale, de la tentatrice originelle, séductrice aux multiples sortilèges auxquels les hommes succombent malgré leur résistance, êtres mystérieux dont la voix troublante, la beauté fascinante, la danse subjuguante et l’opulente chevelure sont autant de philtres magiques qui provoquent chez leurs victimes l’oubli et l’infidélité, les dépossèdent de leur liberté et de leur dignité, et, suscitant chez eux un désir animal irrésistible, les ravalent au rang d’une bête.

La comparaison avec Circé peut aussi éclairer le jeu de superposition qu’Helen s’ingénie à créer entre elle et Cathy, et nous montrer par là l’habileté des stratagèmes féminins de conquête. De même en effet qu’Homère trace un parallèle entre Circé et Pénélope : il la décrit, à l’instar d’une sirène, attirant Ulysse par son chant, puis tissant, comme Pénélope à ses heures ; il montre les loups et les lions qui l’entourent flattant Ulysse comme son propre chien le fera en Ithaque ; il précise que la potion qu’elle verse et les charmes du séjour doivent faire oublier leur patrie aux matelots, en les portant à confondre l’île d’Aiaié et Ithaque ; de même, dans le roman, flotte l’image de l’épouse, éloignée mais si présente à la pensée des deux amants, évoquée par la chambre conjugale, la robe aux tons parme, l’écharpe vaporeuse et le parfum de violette, propres à engendrer la confusion, ainsi que par les incantations suggestives : « Je vais te bander les yeux et tu imagineras de toutes tes forces que je suis Cathy… dis-moi les mots d’amour que tu lui aurais dits… appelle-moi Cathy… je suis une Cathy de rêve… parle-lui, dis-moi que tu m’aimes.»

Alors, ensorceleuse, la femme, ou fine manœuvrière tissant inlassablement sa toile ? Les hommes l’affirment, divisés sur la part de charme naturel et de subtile rouerie, mais arguant de ce double motif pour s’absoudre d’avoir succombé à la tentation ! Victimes donc, leurs proies, ou mâles sciemment infidèles ? Plus vraisemblablement, nous laissent entendre l’aède comme le romancier, mi-envoûtés et mi-consentants, séparant de bonne foi les sentiments et les sens. Reste que, s’il a fallu un an pour qu’Ulysse quitte la couche de la belle Circé et s’en retourne auprès de la fidèle (?) Pénélope, Michael se dégrisera presque aussitôt, mais conscient de sa déchéance et sachant désormais, comme tout lecteur pour qui un personnage est un frère, que sommeille en lui …un cochon.

De Salomé à Esther

Jeudi 17 mai 2012

De Salomé à Esther  dans Interventions de l'auteur esther_a-300x213p.480

Jusqu’à la moitié de mon royaume…

La culture a ceci de particulier, c’est qu’elle suscite dans la mémoire un phénomène de résonance qui d’écho en écho éveille des réminiscences, crée des associations, qui à leur tour suscitent d’autres souvenirs et rapprochements. Et de ce fait, écrire et danser ont en commun d’être une suite de petits pas.

 A propos de la cérémonie que décrit Flaubert dans Salammbô, rappelons que Tanit est une déesse d’origine berbère, chargée de veiller à la fertilité, aux naissances et à la croissance : en langue amazigh, Tinit signifie la femme enceinte, et qu’on fait d’elle, par contrepoids, la parèdre de Baal Hamon, sorte de Moloch dévoreur et brûlant. Ajoutons quela Carthage des Phéniciens honorait Tanit comme sa protectrice, et que son signe, qui figure une personne en prière levant les bras au ciel, omniprésent sur les stèles et les bornes de la ville, se retrouverait encore dansla Croix d’Agadez des Touareg. Disons enfin qu’une tradition fait de la reine Didon, dont le charme subjugua Enée, une image de Tanit. C’est dire la puissance d’envoûtement de la beauté de la femme !

Image captivante mais fugitive, qui tient l’homme prisonnier d’un rêve mais toujours prête à s’envoler, la femme qui danse − qu’elle s’appelle Jennifer, Kilinga, Helen, ou Salomé  − me renvoie sur le sol de Tunisie à ces belles Djerbiennes que chante Léopold Senghor : entrant dans la danse, sveltes, altières, longues et lisses, rythmant leurs pas au son des tam-tams et des tabalas, qu’elles frappent de leurs mains d’ébène. Revêtues de soie fine, soyeuses et souples, elles déroulent leur fuite frissonnante, gracieuse, tandis que montent leurs chants dans la nuit bleue étoilée. 

Nous savons par ailleurs que Tanit, déesse lunaire, est assimilée chez les Babyloniens à Ishtar (cf. l’article du 15/04/11). Or ne pourrait-on lire ce nom dans celui d’Esther ? et rattacher ainsi l’épisode néotestamentaire de Salomé à celui de l’Ancien Testament, et ce dernier à un avatar de la danse sacrée mésopotamienne ? Certes, dans le récit biblique, les rôles sont inversés : Esther joue de sa chaste beauté pour obtenir la tête d’un méchant. Mais l’argument de l’emprise féminine est le même : le roi Assuérus, semblable en cela à Hérode Antipas, charmé par Esther qui a organisé un banquet [on ne nous dit pas si elle y dansa], lui tient une même promesse : « Jusqu’à la moitié de mon royaume ». Sur quoi son hôtesse réclame l’exécution du ministre félon, Haman, un nom bien proche de celui de Baal… Hamon !

Ainsi glisse-t-on à petits pas, dans cet univers de la danse, de Béjart à Pygmalion, de Botticelli à Michel-Ange, de Wagner à Bizet, de Ravel à Delibes, du vaudou à Çiva, de Tanit à Ishtar, des naïades aux poupées automates, de Flaubert à Senghor, du Nouveau à l’Ancien Testament… et bientôt à Circé, l’ensorceleuse !

Helen/ Michael − Salomé /Antipas, selon Flaubert

Mardi 8 mai 2012

 Helen/ Michael − Salomé /Antipas, selon Flaubert dans Interventions de l'auteur danse-de-feu

p.480

Attraperas-tu ton rêve ?

Flaubert a été le premier à décrire la réalité de la danse des sept voiles, dans Hérodias, le dernier de ses Trois Contes. La source s’en trouve indéniablement dans un souvenir du voyage en Égypte où il avait vu la danse de Kuchiuk-Hanem, une des almées ; son tableau final s’inspire du haut-relief qu’il a observé sur le tympan de la cathédrale de Rouen ; et on en rencontre l’écho dans Salammbô lors de la cérémonie à la déesse lunaire, Tanit. C’est dire combien ce texte marque notre imaginaire, si bien que la danse d’Helen porte naturellement trace d’une telle réminiscence, terme qui signifie ombre de souvenir, et qu’il est aisé d’établir une similitude entre les protagonistes du drame.

A l’image de la danse de Salomé décrite par Flaubert, celle de notre roman connaît trois grands moments. Un prélude, gracieux, sensuel et aguichant, durant lequel Helen se livre à des poses, torsions, frôlements et esquives, tandis que Salomé, les paupières entre-closes, se tordait la taille, balançait son ventre avec des ondulations de houle, faisait trembler ses deux seins…aux sons des crotales, nom qui suggère l’image serpentine de la séduction. Comme Helen disparaissait derrière le rideau, image fugitive des fantasmes de Michael, elle s’enfuyait toujours. Elle le poursuivaitprête à s’envoler. Puis un temps de langueur voluptueuse, où les ombres et lumières sur sa peau nue renvoient encore à l’évocation des écailles de serpent, et les postures de Çiva à celles des danseuses sacrées antiques : Puis elle dansa comme les prêtresses des Indes, comme les Nubiennes des cataractes, comme les bacchantes de Lydie…L’étoffe de son dos chatoyait. Ensuite, le grand jeu pour saouler Michael de désir et le conduire au paroxysme de l’exaspération sensuelle : Ce fut l’emportement de l’amour qui veut être assouviElle tourna autour de la table d’Antipas, frénétiquement, comme le rhombe des sorcières… et il disait : « Viens ! viens ! » Elle tournait toujours… et le Tétrarque criait plus fort : « Viens ! viens ! »

On voit ici combien Michael ressemble à Antipas. Au début, il n’a en tête que l’image de la Cathy qu’il a aimée, comme l’autre, lorsque Salomé monte sur le haut de l’estrade et retire son voile, voit en elle Hérodiade comme autrefois dans sa jeunesse. Puis, quand Helen se laisse effleurer pour mieux s’échapper, qu’il perçoit un froissement d’étoffe, un souffle, un parfum mais que ses mains se referment sur le vide, exacerbant son désir au point qu’il en oublie Cathy, elle a, en réponse aux supplications de Michael : « Viens, je t’ai tant attendue ! » cette parole révélatrice : « Attraperas-tu ton rêve ? » Parole qui fait songer aux mots de Flaubert : Il se perdait dans un rêve et ne songeait plus à Hérodias. Enfin, de même qu’Antipas, subjugué, s’engage devant tous en promettant : « Tu auras la moitié de mon royaume ! », Michael sait qu’il sera, comme lui, contraint par sa parole.  Et alors que le Tétrarque abdique au « Je veux que tu me donnes », il cède au « Je veux que tu me dises » et prononce, lui aussi, les mots irréversibles dont il devra assumer les conséquences : « Helen, je t’aime. Je n’aime que toi. » Des mots, pour tous deux, fatidiques.

Helen et Salomé

Jeudi 19 avril 2012

Helen et Salomé dans Interventions de l'auteur Salomé-246x300p.480

Ce fut comme la danse de Salomé

Les évangiles de Marc et de Mathieu relatent comment Hérode Antipas, subjugué par la danse de la fille d’Hérodiade, femme de son frère, finit par faire décapiter Jean-Baptiste.

Au tympan de la cathédrale de Rouen, Salomé est représentée en acrobate qui, ainsi que la décrira Flaubert, « se jette sur les mains, les talons en l’air, parcourt ainsi l’estrade comme un grand scarabée, et s’arrête brusquement. Sa nuque et ses vertèbres font un angle droit. Les fourreaux de couleur qui enveloppent ses jambes, lui passant par-dessus l’épaule, comme des arcs-en-ciel, accompagnent sa figure, à une coudée du sol. »

C’est que l’image qu’on se fait de sa danse de séduction n’est pas de celle qu’on peut sculpter au fronton d’une église ! En témoignent les récentes interprétations de l’opéra de Richard Strauss, dont le livret suit la pièce de théâtre d’Oscar Wilde, sachant que dès 1909 Ida Rubinstein, pour entrer dans la vérité du rôle, terminait toute nue et que, depuis, l’escalade érotique n’a cessé. Bien des artistes se sont inspirés de ce récit : des écrivains, tels Laforgue, Apollinaire et Mallarmé, des peintres comme Moreau et Picasso, et même le cinéma hollywoodien qui fait danser Rita Hayworth pour obtenir la grâce du prophète !

 Salomé, perverse et consciente de ses charmes, y exécute la danse sulfureuse des sept voiles, qui ressemble à un strip-tease dont la sensualité et la sauvagerie en font une danse langoureuse, lascive et, pour tout dire, endiablée ! Comme l’écrit Huysmans, « Par la torsion de ses reins, des remous de seins, des secousses de ventre et des frissons de cuisses, elle fond la volonté du roi », son oncle et beau-père, et réveille sa lubricité au point de lui faire …perdre la tête !

Helen veut aussi amener Michael, le mari de sa meilleure amie, à perdre l’esprit et à lui dire qu’il l’aime. Elle prend des postures de danse indienne, rejette son écharpe, le frôle, s’esquive pour l’effleurer à nouveau, se laisse caresser au passage, dénoue la cordelette qui retient sa robe à son cou, enfin, pour vaincre ses dernières résistances, ôte son dernier « voile » et, complètement dénudée, déploie le grand jeu avec force « acrobaties », le rendant « saoul de désir frustré » jusqu’à le conduire « au paroxysme de l’exaspération sensuelle » et aux mots fatidiques : Helen, je t’aime.

Cœurs brisés : aimer…et mourir

Samedi 7 avril 2012

Cœurs brisés : aimer…et mourir dans Interventions de l'auteur coeur-briséHelen, Cathy, Lisbeth, Jennifer : quatre cœurs blessés à mort, et qui en incarnent tant d’autres pour lesquels j’ai une pensée en cette fin de Semaine Sainte.

Comme elle nous laisse à demi-morts, la perte de l’être aimé ! Comme elles nous abattent au point de nous ôter l’envie de vivre, certaines déceptions d’amour ! Tant il est vrai qu’aimer et vivre, c’est la même réalité.

Si forte est cette connexion entre l’amour et la vie que, devant cette atroce déchirure contre-nature qu’est la mort physique ou celle de l’amour qui jusque-là nous faisait vivre et aimer la vie, nous tombons, saisis d’effarement, dans le désarroi le plus total.

Interminables, les nuits et les journées qui suivent ! Incompréhensible, l’effondrement brutal ! Insoutenable, le poids de l’accablement ! Inimaginables, la douleur, la stupeur ! Intolérables, la solitude, la déréliction ! Le monde entier s’est écroulé ! L’espérance ? Ecrasée ! Morte ! La joie ? Éteinte ! La force de survivre ? Anéantie ! Frappés au cœur, nous gisons, crucifiés, dans le coma de la terrible désespérance : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Pour ceux qui ont tant attendu de l’amour, c’est la déception la plus cruelle qui soit. La vie n’a plus de sens ! Pas plus le passé que le temps à venir. Comment imaginer reprendre l’absurde train-train, après un tel enthousiasme, un tel bonheur de vivre aux côtés de l’aimé, dans son rayonnement ? Après l’abattement, viennent l’inquiétude, l’angoisse, la détresse, la nuit noire de la cruelle agonie. Et le risque que l’amertume ne se glisse dans le cœur, que la révolte ne le fasse éclater, et que le poison de la haine envers celui ou ce qui est venu à bout de lui ne coule dans nos veines.

Le cœur transpercé et broyé ressemble au chœur nu et dépouillé d’une église le Samedi Saint : tabernacle ouvert, icônes et statues voilées de violet, nappes ôtées. Ne reste que la matière brute : la pierre de l’autel du sacrifice. Pas même une luciole qui dit une présence. Ténèbres telles qu’elles rendent folle la foi en une aube nouvelle. Et pourtant Pâques nous dit d’espérer contre toute espérance : l’amour a vaincu la mort.

La sculpture et Michel-Ange : un rêve qui prend forme

Samedi 3 mars 2012

La sculpture et Michel-Ange : un rêve qui prend forme dans Interventions de l'auteur Cléopâtrep.473

Comme le ciseau du sculpteur libérant peu à peu un être de rêve

Le terme de « sculpture » vient d’un verbe latin qui signifie « tailler » ou « enlever des morceaux à une pierre ». Le principe de la taille est en effet de soustraire, à l’aide d’une pointerolle percutée par une massette, ou encore d’une gradine, ciseau à froid dont le tranchant est fait de dents plates, et d’une boucharde, marteau dont les têtes sont munies de pointes-de-diamant, des éclats dans une matière dure pour en dégager une forme.

La phrase du roman comparant chaque mouvement d’Helen « au coup de ciseau d’un sculpteur libérant peu à peu un être de rêve » fait allusion à la formule qu’on prête à Michel-Ange, disant que son travail consistait à « libérer la forme humaine emprisonnée à l’intérieur du bloc ». La pierre elle-même, par son aspect originel, par sa texture et sa teinte, est source d’inspiration. Devant le bloc brut, l’artiste a l’intuition d’une forme en puissance et procède, par seul retranchement, par une taille directe, sans croquis préalable ni modèle, à la faire émerger de sa gangue.

 

Ce regard, capable de voir en imagination un être idéal, est celui que porte Michael sur le corps d’Helen, caché dans la faible luminosité de la chambre aux doubles rideaux tirés. Helen l’a habilement suggestionné : « Je voudrais que tu me regardes, que tu me caresses religieusement, comme si j’étais une statue, une statue à vénérer ». Et pour exacerber le désir de l’homme, impatienté par la lente gradation qui la fera éclore sous ses yeux et fera d’elle, dans le contraste d’ombres et de lumière, une sculpture mouvante au polissage si parfait qu’il appellera à la caresse, elle ajoute : « et à émouvoir touche par touche ».

D’abord « immobile comme une statue de marbre rendue mystérieuse par le contre-jour »,  Helen se découpe à peine sur fond de lourd velours, comme dans un bas-relief. Puis, lorsqu’elle se met à onduler avec une lenteur calculée, ses mains, sa tête, son torse, presque tous ses volumes, quasiment complets quoique restant encore attachés au fond, se détachent en contre-dépouille comme dans un haut-relief. Enfin, alors qu’elle fait décrire à son buste de larges cercles, le tissu de sa robe, plaqué par la torsion du corps qui en accuse le plissé, imite le drapé d’une statue près de se dégager entièrement de la matière et de reposer nu-pieds, en ronde-bosse, sur le socle luisant du parquet.

Ainsi chacun de ses mouvements semble la faire naître sous le ciseau d’un sculpteur qui peu à peu voit son rêve prendre forme. Un rêve qui, par le jeu incertain des ombres noires mettant en valeur les modelés plus clairs de la silhouette, donne une impression de réalité, mais qui, comme Helen en prévient Michael, peut disparaître aussi vite qu’il est apparu, s’évanouir comme un songe, car il n’est que l’image fugitive de ses fantasmes.

Michael et Don Quichotte de Cervantès

Jeudi 16 février 2012

Michael et Don Quichotte de Cervantès dans Interventions de l'auteur don-quichotte-t8891-212x300p.451

Parangon de la vertu offensée, Don Quichotte de l’amour bafoué

Don Quichotte, archétype du rêveur idéaliste, du cœur pur et du justicier autoproclamé, épris d’honneur chevaleresque, joutait contre les moulins à vent de son époque, il y a quatre cents ans. Comme lui, Michael croit en politique aux puissances de l’imagination, et la chaleur de son discours montre qu’« il imagine que ce qu’il dit est comme il le dit » ; comme lui, il se veut « honnête en ses paroles, vrai dans ses actions », intègre, généreux et désintéressé.

Il se heurte au persiflage des journalistes, aux yeux de qui il passe pour un habile illusionniste ou un illuminé qui vivrait dans un univers parallèle, alors que ceux-ci incarnent la génération nouvelle qui a désappris le rêve et prétend ne plus vouloir être leurrée par les apparences séduisantes mais regarder la réalité sans déguisements ni embellissements.   

En réalité, on ne lui pardonne pas de démasquer par son intransigeance et sa franchise l’imposture de la mise en scène, véritable représentation théâtrale aux codes définis par les manipulateurs eux-mêmes, où l’interviewé n’est qu’un faire-valoir, et d’opposer à leur cynisme la sincérité de qui entre en politique comme en chevalerie. Michael veut « garder le front haut », refusant d’abaisser sa vision à leur étroitesse de vue, à une platitude et une médiocrité dignes d’un Sancho, et de se plier aux « usages » médiatiques, au ton branché de la plaisanterie mondaine qui voudrait faire passer la raillerie et les insinuations perfides pour de l’humour.

Aussi, de même que le combat de Don Quichotte est vain et promis à l’échec, que le héros lui-même est terrassé par ses visions dans l’épisode de la caverne de Montesinos, de même Michael, se refusant à céder aux pressions et à jouer le jeu bidonné des fausses questions, préférera, quitte à passer pour un parangon de vertu drapé dans sa dignité outragée, perdre la bataille plutôt que de voir son honneur bafoué. Non sans tirer une dernière salve, à la manière de notre chevalier errant qui apostrophait ducs et duchesses : « Qu’on m’appelle nigaud, je m’en réfère à vos Grandeurs ! »

Comme encore Don Quichotte, il projette sur Helen, sa Dulcinée, laquelle est dite par Cervantès « une solide garce », une image idéale « telle que la veut son désir ». Les fêlures qu’il perçoit en elle ne suffisent pas à le détromper, jusqu’au jour où la réalité s’imposera et le tuera. Le désir d’absolu ne peut s’étancher que dans la mort

Al Capone et Al…ceste en campagne

Mercredi 1 février 2012

Al Capone et Al…ceste en campagne dans Interventions de l'auteur pugilat2-8ca4b   p.450

Est dit capon, le lâche, le froussard qui fuit la bagarre. Par opposition, le ceste, gantelet dont se  servaient les athlètes antiques pour le pugilat, résonne dans le nom du Misanthrope, prêté par comparaison à Michael, comme le symbole de celui qui se coltine avec le système, prêt à rompre des lances quitte à se faire traiter de Don Quichotte partant en guerre contre des moulins à vent ! Paradoxalement Al Capone fanfaronnait et faisait trembler l’Amérique à la tête de sa mafia − comme aujourd’hui certains intouchables au sein des mafias journalistique, politique, financière ou lobbyiste − tandis qu’Alceste, l’Incorruptible, était mis sur la touche et renvoyé à sa traversée du désert.

En ces temps de campagne électorale, on peut regretter, et pour le principe et pour le spectacle, de ne pas voir se manifester de tels Alceste mordicants, qui ont de « ces haines vigoureuses que doit donner le vice aux âmes vertueuses », prêts « pour la beauté du fait » à claquer la porte plutôt que d’accepter les souples accommodements de conscience, les bénéfiques concessions et les habiles conciliations ou réconciliations, qualifiées de réal-politique !

Sur le devant de la scène pullulent les matamores et faux pourfendeurs de privilèges et d’argent roi, ces orateurs « aux roulements d’yeux et au ton radouci » qui cultivent « l’art de plaire », et tous ces « francs scélérats » et « intrigants » qui, de piston en relations, « se sont poussés dans le monde ». « Infâmes », corrompus, scandaleux libertins, « tout le monde en convient, et nul n’y contredit ». « Leurs grimaces sont, partout, bienvenues ». Sur les plateaux, « on les accueille, on leur rit », leurs bons mots sont applaudis, comme les coquetteries de Célimène l’étaient de ses courtisans, par les flagorneurs stipendiés des médias, intéressés par leurs prébendes et leur vedettariat, et tous donnant dans la pensée unique, habituels lèche-…bottes pour ne pas être plus cru !

Où sont les roboratives satires de Juvénal au spectacle « de si criants abus » ? ses indignations devant une société où « le vice n’a jamais fleuri avec une telle arrogance » ? Ah ! si Molière nous redonnait son Ballet des Incompatibles ! S’il revenait dénoncer la mise en scène des meetings, la fausse sincérité des candidats, le cœur sur la main, les complaisances aux modes et aux mœurs dénaturées, la flatterie démagogique, le mensonge éhonté, l’hypocrisie des promesses illusoires, et la surenchère de ceux qui rendent « offre pour offre et serments pour serments » ! Mais j’entends déjà la huée consensuelle : Fâcheux, esprit chagrin, dénué de toute distance humoristique ! Outrances verbales, intransigeance, intolérance ! Anachronisme, refus des normes et des « bienséances » de la société ! Pour finir par le grief suprême : « Raideurs des vieux âges » − horresco referens − la morale est de retour ! 

Alceste : le Misanthrope de Molière

Dimanche 15 janvier 2012

Alceste : le Misanthrope de Molière dans Interventions de l'auteur Alceste  p.450

Il quitta le studio {…], Alceste dans toute sa superbe.

Qui connaît la comédie de Molière, inspirée du Dyscolos de Ménandre, dénonçant par la voix d’Alceste l’hypocrisie, le paraître, la suffisance, la couardise et la compromission, sait qu’un tel combat est perdu d’avance et que le redresseur de tort sera acculé à la fuite. D’autant que Michael, comme Alceste, est dans une position de porte-à-faux : s’indignant et s’emportant à juste titre contre de déloyales insinuations, il n’est pas pour autant pur de tout soupçon, en particulier en ce qui concerne sa vie privée.

Pour reprendre le langage de Molière, disons que vouloir « purger » la société « des vices du temps » et refuser de se plier aux « usages » du politiquement correct relève de la plus grande naïveté ; prétendre « rompre en visière » au monde médiatique en affirmant la transparence, alors que subsistent des zones d’ombre, est suicidaire.

Le parallèle théâtral pourrait se poursuivre. Le studio de télévision faisant office de salon où les journalistes jouent le rôle des petits marquis, prétentieux, susceptibles et donneurs de leçons ; Michael étant leur cible et finissant, à bout de nerfs, par laisser éclater son indignation vertueuse. A la manière d’Alceste, il pourrait s’écrier :

     « Quoi ! rien de plus vil peut-il être inventé ?

      Pourquoi faut-il être de la sorte traité ?

      J’aurais droit de me plaindre, et c’est moi qu’on querelle !

      Défendre son honneur, répondre aux calomnies,

      Est-ce être atrabilaire, être réactionnaire ?  

      Vous criez à l’esclandre et oubliez l’affront ! »

Se produit alors le coup de théâtre auquel on est en droit de s’attendre, à l’instar d’Alceste se retirant « au désert » :

     « Vous vouliez un scoop. Vous l’aurez. Je vous quitte. » 

L’invité du plateau, soignant sa sortie,  prend la pose et laisse tomber de toute sa hauteur :

      « Je m’en vais. Je vous laisse à votre petitesse,

      A ce que vous êtes : de vils paparazzi ! 

     Je vous salue, Messieurs, ô ministres intègres ! »

Et, sans un regard pour quiconque, il claque la porte, Alceste dans toute sa superbe.

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