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Les journalistes : des Ponce Pilate !

Samedi 15 décembre 2012

Les journalistes : des Ponce Pilate ! dans Interventions de l'auteur pilatep.597

… leur ton détaché à la Ponce Pilate

Nous l’avons vu, les journalistes se jettent sur les scandales comme des chiens sur un os et déchirent à belles dents ceux qui y sont mêlés. Leur « puritanisme hypocrite » y puise l’émotion nécessaire pour soulever un public qui se délecte des faits infamants qu’ils font mousser. Oh ! avec les précautions d’usage ! car, à l’heure où le moindre dérapage est montré du doigt, on sait s’entourer, « sous prétexte d’objectivité, de spécieuses tournures hypothétiques » et laisser entendre − honni soit qui mal y pense − que les ragots qu’on rapporte ne sont que ce que d’autres disent. Il sera toujours temps de crier haro sur le baudet ou de participer à la curée quand on sentira l’unanimité se faire ou de crier haut et fort qu’il est « irresponsable » d’accabler, sans preuve formelle, le présumé coupable.

Ce qui s’appelle prendre le vent et plier du côté opposé où souffle l’orage pour le fuir. Ainsi était Ponce Pilate, encore que je le croie plus sincère que la plupart des journalistes aux ordres. Convaincus de ce qu’ils disent, ils oublient l’avoir soutenu dès que le cri de la foule s’élève contre eux ou qu’on leur demande : « Dis-tu cela de toi-même ? − Bien sûr que non, je ne fais que rapporter ce que les autres disent ! ». Que cette chasse à l’homme tourne mal, que leur condamnation entraîne de dramatiques conséquences, les voilà qui s’empressent de prendre le public à témoin, de se laver les mains en proclamant « d’un ton détaché » : « Je suis innocent de ce crime ! » Aujourd’hui défenseurs acharnés d’une cause, demain la condamnant avec la même virulence : est-ce indécision du jugement ? opportunisme ? hypocrisie éhontée ? sincérités successives ? ou contraintes du métier ?

Il est vrai qu’à l’instar de Ponce Pilate, ils craignent la sanction venue du divin César dont ils dépendent ! Mais plus que tout, ils n’ont la plupart du temps que leur moi en tête. Le petit moi d’un petit homme, d’un homme qui s’enorgueillit de faire sentir sa puissance sur l’opinion des masses, un vaniteux qui méprise ceux qui leur font des courbettes pour passer à l’antenne mais qui eux-mêmes plient l’échine devant le pouvoir. Tous, des Pilate qui sont comme autant de petits César, prêts à tout pourvu qu’ils continuent à dominer là où ils exercent leur influence.  

Cave canem ou ces chiens de journalistes !

Mardi 27 novembre 2012

Cave canem ou ces chiens de journalistes ! dans Interventions de l'auteur chien-aboyantp.527

Un commentateur compara la meute des journalistes à des chiens courants

« Toutes les explications du monde ne justifieront pas qu’on ait pu livrer aux chiens l’honneur d’un homme et finalement sa vie » Ainsi s’est exprimé le Président Mitterrand lors des funérailles de Pierre Bérégovoy.

Mitterrand − lequel, rappelons-le, à cette époque plus que délétère, avait maille à partir avec la presse, qui avait révélé l’affaire des mises sur écoute de journalistes sur ordre de l’Elysée − s’en prend ici directement aux accusateurs de Bérégovoy : les journalistes bien évidemment, qui, donneurs de leçons, pourfendeurs de ceux par qui le scandale arrive, dénonciateurs des turpitudes d’un gouvernement clientéliste, chiens de garde vigilants de l’éthique politique, ont livré le malheureux en pâture au public, en le mettant en cause dans des affaires où de très proches collaborateurs de celui qui était alors ministre de l’économie avaient joué un rôle trouble assimilable à du délit d’initié. Un feu croisé d’articles, considéré comme un acharnement médiatique démesuré par rapport aux « fautes » du Premier ministre. Un harcèlement coupable. Une chasse à courre terminée en hallali par une meute de chiens enivrés de leur pouvoir.

Les chiens ont aussitôt montré les crocs ! Insulte intolérable ! « Accusation infâme ! »,  « odieuse ! », qui en a « indigné » plus d’un et les a fait réagir « au nom de la liberté d’aboyer ». Et de rappeler que celui qui fustige « l’argent qui corrompt » est loin d’avoir les mains propres, passant en revue, en une impitoyable litanie, les scandales qui ont jalonné les deux septennats. Réquisitoire qui n’est pas sans fondement,  mais texte polémique qui sent la hargne et la vindicte, et ne fait que confirmer la rage des chiens. Voilà ce qui arrive quand on ne les caresse pas dans le sens du poil.

Ou qu’on touche à leur gamelle, comme ce fut le cas lorsqu’il s’est agi de passer au rabot leur avantage fiscal professionnel. En bons promoteurs de la déontologie sacrée à laquelle ils adorent se référer, ils menacèrent d’imposer un black-out médiatique à tous les députés ayant l’outrecuidance d’envisager l’arasement d’un « avantage acquis » quoique désormais sans justification, avec comme point culminant de la grogne, une journée de grève nationale où des milliers de journalistes marchèrent sur l’Assemblée, réussissant le tour de force de transformer ce banal conflit catégoriel en combat pour la liberté de la presse !

Mais on le sait le chien est un animal domestique, qui, flatté et caressé, en même temps que dressé et habilement manipulé par son maître, sait se montrer fort obéissant. Lorsque, par exemple, « les intérêts du patron coïncident avec ceux de l’information ». Ou qu’on lui jette un os à ronger, une baballe pour jouer, une estrade où faire le beau. C’est que la collusion avec le pouvoir a du bon, et le chien sait d’expérience qu’il vaut mieux lécher la main qu’il ne saurait mordre. Qu’il fasse mine de gronder, et ce sera la tenue en laisse, le « tais-toi ! couché ! à la niche ! (fiscale) », voire le collier, la muselière et le bâton, et au bout du compte le remplacement par plus docile.

Ainsi, sans trop de risques, permet-on aux chiens d’aboyer, cependant que la caravane passe, toujours aussi chargée de casseroles et d’affaires épicées…

Le fil rouge : de Freud au roman policier

Samedi 10 novembre 2012

Le fil rouge : de Freud au roman policier dans Interventions de l'auteur sigmund-freud-med-211x300  p.522

Tu vois, s’expliqua-t-elle comme si elle tirait sur un fil rouge

La première mention de cette expression se trouve dans Les affinités électives de Goethe,en 1830, sous forme de métaphore empruntée au vocabulaire de la marine britannique : « leurs cordages, nous dit-il, sont tressés de telle sorte qu’un fil rouge les parcourt tout entiers et qu’on ne peut l’en extraire, sans que l’ensemble ne se défasse ». Il leur est si intimement incorporé qu’on ne pourrait le détacher sans défaire l’unité et la solidité des câbles.
D’où le parallèle en littérature avec ce qui donne une cohérence à un ensemble disparate : lien dramaturgique qui relie les scènes successives d’une pièce de théâtre afin d’en révéler le sens profond, idée directrice autour de quoi est bâtie une histoire dont les péripéties s’entremêlent, ou encore fil conducteur d’une énigme dans un roman policier.

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Pour comprendre par quel processus ce lien logique s’établit en notre esprit, et par quel chemin la solution d’un problème parvient à notre conscience puis est acceptée ou refusée,  il est éclairant de voir ce qu’en dit Freud. De même en effet que la sagacité du lecteur de polar est mise à l’épreuve par la découverte progressive de l’intrigue, dont il lui appartient de relier les éléments apparemment décousus, de même, en psychanalyse, il est du ressort de l’analyste − ce linguiste de l’âme, disait Cocteau − de repérer puis de relier entre eux, comme autant de jalons, ce que nous nommons, depuis Freud, les formations de l’inconscient : rêve, fantasme, lapsus, acte manqué, symptôme.

Tout comme l’analyste, le lecteur tente de suivre le fil rouge qui donne consistance au cheminement d’une pensée : celle de l’enquêteur ou la sienne propre. Il fait d’abord face au surgissement de l’idée spontanée, qu’on l’appelle première impression, intuition ou flair, puis met à l’épreuve son hypothèse, et enfin pose un jugement qui mène soit à un renoncement, soit à une confirmation. Un roman policier est par excellence le lieu de la mise en chantier d’un incessant travail de repérage, de perlaboration et d’un processus d’affirmation, au cours duquel le lecteur est constamment attentif à ses perceptions, se soumet à l’épreuve de la réalité des faits, et n’hésite pas à reconsidérer sa position au fil de l’apparition d’éléments nouveaux.

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Devant les fluctuations de situations, le lecteur ressemble à l’analyste face au discours de son patient où les éléments s’agrègent par une libre association, qu’il sera toujours temps de passer au crible de la critique. Cet état d’esprit nécessite conjointement une double attitude : une attention aiguë à chaque détail, dont par définition aucun n’est gratuit, en même temps qu’une attention flottante, qui consiste pour le psychanalyste à ne pas diriger précipitamment son attention vers un mot ou une phrase, tout ce que dit le patient devant être perçu avec la même importance. Pour lui comme pour le lecteur, ce n’est que dans le déroulement de l’entretien ou du récit que le discours prendra cette valeur d’importance.

Dans notre roman, Peterson nous offre un exemple de cette double position de l’esprit. Pour ne rien laisser échapper, il saisit au vol une précision horaire ou spatiale, un mot ou un silence, un regard ou une gêne, qu’il griffonne sur son calepin, se réservant par la suite de les relier pour leur donner un sens. Travail méticuleux qui, nous dit-il, « ne s’intéresse qu’aux faits et non à leur interprétation », et élaboration patiente et prudente car il sait par expérience (p.398) que s’« il y avait dans toutes ces approches quelque chose de vrai, la vérité totale ne se laisse pas aisément circonscrire » et que, comme corollaire, « toute vérité partielle, affirmée comme totale, est déjà une erreur. »

Lorsque (p.281), sachant par le laboratoire que l’arme en possession du banquier n’a pas tiré, il parcourt ses notes d’un œil nouveau, à tous les endroits marqués M.B., la lumière se fait peu à peu dans son esprit en constatant que Michael « à aucun moment, n’avait dit : j’ai tiré ». Pour en avoir le cœur net, il lui fait raconter à nouveau la scène et fait le même constat.  

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Mais, comme un analyste, on le voit également appliquer la règle de l’attention flottante. En découvrant Burg au Darling en compagnie d’une danseuse rousse (p.297), tous ses sens sont en alerte et « des pages entières du dossier s’inscrivirent sur l’écran de son ordinateur intérieur, comme si une souris automatique choisissait pour lui selon le principe des associations d’idées ou d’images » Suivent alors les éléments hétérogènes qui trouvent leurs connexions − la rousse/John Bright/l’Indonésien/le Darling/et retour à la rousse danseuse ; de là il en vient à explorer le site Burg : le compte parallèle/l’argent sale/la drogue/l’Indonésien/John Bright/John Bright dealer/John Bright mort ; jusqu’au moment où Peterson s’écrie : « Voilà ! voilà où mon inconscient voulait me mener : Burg lié à l’histoire Bright, lié à l’affaire G. Smith, le maire assassiné ». A ce moment le processus connaît des ratées, puis s’arrête. L’écran s’éteint et Peterson ne s’entête pas à le rallumer artificiellement. Place à un tout autre processus : celui d’un plan d’action.

On retrouve cette attitude de passivité lors du suicide de Michael (p.512). Peterson est chiffonné : une chose ne colle pas, un détail certes. « A moins que… » Et « soudain une pensée traversa son esprit. Peterson reconnut les signaux que lui envoyait son ordinateur intérieur. Il s’efforça de n’en pas contrarier le mouvement et laissa s’établir les connexions. » Les éléments suivent alors un autre montage où « Tout s’enchaînait rigoureusement, poussant l’officier de police là où, malgré lui, il se défendait d’aller », à une explication machiavélique, ou à plus tordu encore : suit alors une autre hypothèse tout aussi logique.

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Comme pour l’analyste, l’engagement de l’enquêteur repose sur le principe intangible de « neutralité et bienveillance », celui d’un élément extérieur mais profondément humain de liaison et de compréhension. Interrogeant Helen sur les circonstances du drame (p.513), Peterson compatit à sa douleur, conscient de l’effort qu’elle s’impose, et « bien décidé [cependant] à surprendre la moindre connexion avec ses dernières hypothèses. » Il sait aussi l’importance du décor pour créer une ambiance, réglant l’éclairage de sorte que la lumière tombe sur son calepin, rappelant à l’interrogé que tout ce qu’il dira sera noté, mais également que les visages soient « dans une pénombre propice aux confidences ». Avec Cathy, il est plein de délicatesse, lui redit « sa sympathie », « ne veut pas raviver la plaie », « souffrant pour elle et admirant le courage de cette femme à vaincre sa pudeur ».

Tel le psy, Peterson écoute, attentif au moindre signe, évitant par le moins d’interventions possibles d’interrompre son interlocuteur (p.515) : « Je vous écoute. […] L’inspecteur ne broncha pas. Il ne voulait parasiter en rien par la moindre réflexion les phrases qu’il entendait. Il savait à quel point une intonation parfois peut se révéler capitale. »

En effet la personne interrogée, comme celle qui est analysée, suit de son côté le fil de ses souvenirs. Cathy par exemple (p.522) tâche de s’expliquer le geste fatal de son mari en raboutant les bribes de paroles qu’elle garde en mémoire, « comme si elle tirait sur un fil rouge ». Elle remarque (p.530) que, dans la lettre d’adieu de Michael, « tous les mots, hormis une allusion à la politique, ne parlent que de sentiments », et qu’ainsi elle est amenée à conclure que « seule une infidélité de la part de son mari, amèrement regrettée et regardée comme impardonnable, aurait pu lui dicter sa décision ». Elle tente bien de refouler cette horrible explication, mais, rougissante, n’en poursuit pas moins devant le Lieutenant son effort de lucidité, et « crânement elle avança vers une vérité que tout son cœur refusait » Car, malgré l’impossibilité matérielle d’un créneau de temps nécessaire à une telle aventure, « ses antennes la poussent à conclure dans le même sens. »

Il faudra à Peterson, pour chasser ce doute, plus que la puissance de son raisonnement, car « Cathy avait besoin, non de logique, mais d’évidence ». Seul, la persuadera « son sentiment d’homme », « qui sonnait plus vrai que vrai ». Mais cet engagement personnel de l’officier de police, qui déroge pour une fois au principe de neutralité, a pour effet « de le convaincre lui-même de son propre raisonnement », comme si d’analyste il était devenu analysant !

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Ainsi, suivant son propre fil rouge, l’auteur de cet article est-il lui-même amené, en conclusion, à comparer les moments d’interrogatoire aux scansions des séances psy, au terme desquelles, de détours apparents en feintes digressions, les divers éléments de sa pensée trouvent leur cohérence ! Quant au lecteur de notre roman, à la suite de Peterson ou tâchant de le devancer dans ses déductions, lui qui n’est autre que son double, il aura bien une idée spontanée sur l’identité du criminel, mais il se gardera de conclure trop hâtivement, d’autant qu’il connaît la règle du jeu qui multiplie les fausses pistes. Il devra surveiller et mémoriser même ce qui paraît insignifiant, tout en se laissant ballotter par un récit empli de péripéties et de rebondissements, qui de toute façon remettront en question ses premières conclusions, et même ses suivantes ! Comme nous l’avons écrit par ailleurs, lire un roman policier réclame de l’esprit, non seulement de la perspicacité et de la patience, mais encore des opérations, actives et passives, d’analyse et de synthèse permanentes. Et bien souvent, pour comprendre les personnages, de faire le psy !

Alliance nouvelle et réminiscence biblique

Samedi 20 octobre 2012

 

Alliance nouvelle et réminiscence biblique dans Interventions de l'auteur alliance-diamant-sertirail-a31947-1g-z-300x225

 

 

 

 

 

 

 

p.507

Un anneau serti de diamants […] pour célébrer ce qu’il avait appelé une “Alliance nouvelle”

La majuscule dans Alliance nouvelle relie expressément cette expression à la Bible. Ce terme d’alliance, berith en hébreu, possède le sens d’engagement, ou encore de pacte passé à l’égard d’une personne ou d’une communauté, le but étant d’amener les hommes à une vie de communion avec Dieu et entre eux. Ces deux sens se retrouvent dans les mots grecs diathéké et synthéké, et latins foedus et testimonium. D’où les expressions d’Ancien et Nouveau Testament, pour Ancienne et Nouvelle Alliance.

Dès la Création, Dieu fait alliance avec Adam et Eve en les faisant à sa ressemblance ; mais le couple la rompt en désobéissant aux conditions posées, tandis que Dieu reste fidèle à son engagement et promet un sauveur. L’alliance sera reprise avec Noé après le déluge, avec pour signe l’arc-en-ciel ; puis avec Abraham, avec pour signe le sang des victimes partagées en deux, et plus tard avec Moïse, avec pour signe le sacrifice de l’agneau pascal. Enfin elle trouvera son accomplissement plénier dans le sang du Christ, l’Agneau pascal s’offrant en sacrifice pour la rémission de toutes les infidélités des hommes au pacte divin.

A l’image des noces entre Dieu et l’humanité, les hommes s’engagent par amour, avec pour signe l’anneau nuptial, à une vie de communion fidèle et indissoluble. Il peut néanmoins arriver que l’un des époux manque à son engagement, que le pacte soit rompu par l’adultère, et qu’il faille, comme dans l’histoire d’Israël, en recevoir le pardon et renouveler cette promesse.

                                                         *

C’est ici le sens de l’expression dans le roman, où l’on joue sur la double signification du mot Alliance, entendu comme « promesse d’amour fidèle » et comme « anneau » matériel. Helen, pour réconforter son amie délaissée un moment par son mari, lui dit que l’alliance sertie de diamants, qu’elle vient d’acheter en réalité pour sceller son propre amour avec Michael, lui était destinée en signe de réconciliation et de nouveau départ.

 En arrière-plan, on peut penser au sang versé : Michael se donnant la mort en rédemption de son infidélité, Helen donnant sa vie pour se racheter. Pacte de sang par lequel elle s’unit dans la mort, et par-delà la mort, avec celui qu’elle aime. Cela à l’image également de la Nouvelle Alliance évangélique nous montrant sa réalisation ultime et plénière dans la perspective eschatologique de la Jérusalem céleste, où la communion entre chacun et Dieu, et entre toutes les créatures, sera parfaite et éternelle.

 

 

 

Helen / Michael : Tristan / Iseult

Vendredi 28 septembre 2012

Helen / Michael : Tristan / Iseult dans Interventions de l'auteur tristan-iseult-300x200

p.502

On les retrouverait, nouveaux Tristan et Iseult

«Seigneurs, vous plaît-il d’entendre beau conte d’amour et de mort ? »

Tristan et Iseut est assurément un des mythes littéraires parmi les plus connus de la culture occidentale. Il a inspiré des musiciens, comme Wagner dont l’opéra Tristan und Isolde est célèbre, des réalisateurs de films, dont l’exemple type reste L’Eternel Retour de Jean Delannoy écrit par Cocteau, des auteurs, parmi lesquels Denis Rougemont se distingue par sa thèse sur L’amour et l’Occident, des romanciers comme Joseph Bédier ou René Louis, des dessinateurs de bandes dessinées telle La quête de la fille aux cheveux d’or, auxquels s’ajoute la longue liste des enlumineurs, peintres, graveurs et sculpteurs.

Ce qui constitue le fondement de cette légende, c’est la réciprocité du désir et l’incapacité des deux amants à le maîtriser. Le désir n’est plus une quête passionnée, mais, sous l’effet du philtre, il est immédiatement consommé et devient une source d’angoisse plus qu’un sujet d’exaltation, car tout le fait pressentir comme destructeur. En effet l’efficience du vin herbé est telle qu’après absorption, les amants sont éternellement épris et heureux, si bien qu’une séparation ne peut que leur être intolérable, voire fatale.

La puissance du mythe tient justement au fait que ce désir se sublime dans sa nécessaire issue fatale et que la mort des amants est vécue par eux comme la réalisation suprême d’un amour qui dépasse toute norme, le faisant apparaître comme absolu et se justifiant à lui-même. Le symbole de son indéfectibilité est le rosier qui pousse et relie les deux tombes où ils ont été inhumés côte à côte, de façon si inextricable que personne ne saurait les séparer, et ce à tout jamais.

                                                     *

Dans notre roman, on peut trouver entre Tristan et Michael quelque ressemblance : l’un, fort et capable de réaliser des exploits, l’autre, entier, coulé d’une pièce ; mais tous deux en même temps vulnérables ; l’un, chevalier exemplaire et féal loyal, l’autre, homme de principes et se voulant sans compromissions ; mais tous deux manquant à leurs devoirs et aux règles morales ; l’un hésitant entre Iseult la blonde et Iseult aux blanches mains, l’autre finissant, aveuglé par le désir charnel, par confondre Helen et Cathy ; mais tous deux victimes de leur infidélité passagère.

Quant à Helen, elle est à l’évidence cette amoureuse pour qui l’amour est « un don total,  une décision sans retour », pour qui, « dès que l’amour est absolu, il justifie tout, est au-dessus de toutes les lois ». Pour elle, chacun des amants doit aller « jusqu’au bout de ses choix » : le oui qui scelle l’amour est « définitif ». Elle est de ces femmes dont Altenberg disait qu’ « il est beau de ne traverser qu’un rêve et d’en mourir ».

Mais, non exempte d’ambiguïtés ni de manœuvres mûrement élaborées, elle peut être regardée, à l’instar d’une Iseult, non plus tendant la coupe à Tristan par mégarde mais lui versant délibérément le breuvage magique, comme une de ces femmes libres qui non seulement choisissent leur destin, dût-il les mener à la mort, mais n’hésitent pas, telle Circé, pour se faire aimer, à user d’artifices.

Néanmoins, au-delà de son réalisme calculateur et de ses jeux de séduction, n’y a-t-il pas chez elle une sincérité bouleversante ? qui lui fait crier, avant de tomber à terre, inanimée : « Mon amour ! Mon seul amour !! »  N’y a-t-il pas un romantisme émouvant dans cette réminiscence qui vient à son esprit quand, se projetant dans l’héroïne qui, « corps contre corps, bouche contre bouche, rend ainsi son âme; et meurt auprès de Tristan pour la douleur de son ami », elle s’imagine « l’étreignant de tout son corps, à même le sol, avant de sombrer avec lui dans un ultime transport d’amour » ? Quand enfin, prise de l’envie irrésistible de « mourir dans la même pièce que lui, là, à ses pieds, comme elle aurait aimé y vivre », elle imagine le tableau que feraient leurs corps étroitement enlacés ? On les retrouverait tous deux, nouveaux Tristan et Iseult, et leur amour étincellerait de tous ses feux à la face du monde.  

 

 

 

 

Suppliante : une gestuelle de tragédie grecque

Lundi 10 septembre 2012

 

Suppliante : une gestuelle de tragédie grecque dans Interventions de l'auteur pleureuse-300x224

p.502

Telle une suppliante de chœur antique

La tragédie grecque nous est surtout connue à travers trois grands auteurs : Eschyle (né en 525), Sophocle (né en 495) et Euripide (né vers 485-480) dont trente-deux de leurs œuvres nous sont parvenues. La principale caractéristique formelle de ces tragédies est la distinction entre les personnages interprétés par des acteurs et le chœur. Ce dernier chante et danse en relation avec l’action, entre les scènes parlées. C’est chez Eschyle qu’il tient la plus grande place, et plus particulièrement dans les Suppliantes où le chœur implorant des Danaïdes est le personnage principal. Eschyle privilégie l’aspect spectaculaire des événements, dont il tire un monde d’angoisse et d’images intenses. Ses deux ressorts tragiques sont l’hybris, l’orgueil qui conduit à la démesure et rompt l’équilibre, et l’intervention des dieux qui égarent les orgueilleux et font peser sur eux le poids inexorable de la justice divine.

On peut se faire une idée des jeux de scène du chœur en pensant aux premiers opéras de Monteverdi et plus précisément au mélodrame qui clôt l’action. C’est en effet le moment où l’on parvient au paroxysme de la tension tragique, et où les personnages, victimes du désespoir lié au dénouement, montrent de façon lyrique les marques exaltant la douleur humaine, telles celles de l’affliction, figurée par des gestes faisant mine de déchirer les vêtements et d’arracher les cheveux.

La scène de notre roman s’inspire de cette gestuelle théâtrale. L’instant est celui qui clôt tragiquement la relation illégitime entre Helen et Michael, parvenue à son stade érotique extrême et à un choix définitif. Le décor est réduit au chambranle de la porte qui sépare le salon, où a eu lieu l’affrontement final, et le bureau, où Michael vient de se donner la mort. Helen, chancelante, s’y appuie, puis, ployant sous la douleur, s’affaisse, fléchissant à genoux et tendant les bras vers celui qu’elle a poussé à ce geste fatal, telle une suppliante antique. L’immobilité de ce geste muet, dans le silence de mort qui règne dans la pièce, prend ainsi toute son intensité dramatique. Parce que stylisé, codifié, symbolique et rituel, il acquiert une puissance évocatrice et émotionnelle qui permet à chaque lecteur de l’emplir de sa propre subjectivité affective.

 

 

Psyché et Eros : l’amour réconcilié

Mardi 28 août 2012

Psyché et Eros : l’amour réconcilié dans Interventions de l'auteur Eros-et-Psyché

Si, dans le titre même « Aimer… et mourir », Eros est intimement lié à Thanatos (cf. articles de janvier 2011), il est pourtant des amours qui finissent bien !  Le drame mythique de Psyché et d’Eros, dont l’histoire complètera l’article précédent, nous en donne un exemple.

La jeune fille, d’une beauté telle que sa perfection même effraie tout fiancé, devra, selon l’oracle consulté, être exposée sur une montagne où un monstre viendra la prendre pour épouse. Bientôt un vent léger l’emporte dans un palais magnifique. Le soir, elle sent une présence à côté d’elle, mais elle ne sait qui est là. Elle goûte intensément le plaisir d’aimer et d’être aimée, mais le mari promis l’avertit que, si elle le voit, elle le perdra à jamais. Or un jour qu’elle rend visite à sa famille, ses sœurs, jalouses, éveillent sa méfiance, et, de retour à son palais, à la lumière d’une lampe, elle regarde, endormi auprès d’elle, un bel adolescent. Hélas ! une goutte d’huile brûlante tombe sur Eros. L’Amour, ainsi découvert, s’éveille et s’enfuit. La colère d’Aphrodite s’abat sur Psyché, condamnée à subir de nombreux tourments. Mais Eros ne peut pas plus oublier Psyché qu’elle ne l’oublie elle-même, et il obtient de Zeus la permission de l’épouser, avec le consentement d’Aphrodite.

En Psyché, on peut voir Helen, tentée, malgré les appels à la raison, par l’amour qu’elle ressent pour Michael, et particulièrement par le désir de jouissance. Le palais merveilleux condense les images de ses rêves. La défense de regarder l’amant peut se lire comme le rejet délibéré de la conscience : dans l’obscurité de la chambre aux rideaux tirés, c’est l’abandon aveugle à l’aventure, aveuglement qu’elle réclame aussi de Michael en lui bandant les yeux. Mais les réactions de son amant lui ouvrent les yeux et elle le voit sous un autre jour. Certes la lumière qui se fait dans son esprit est encore tremblotante, mais suffisante pour deviner la réalité d’une relation qui ne peut que finir. Michael, brûlé par ce regard, se réveille et, voyant le côté monstrueux de cet amour, s’enfuit dans la mort, incapable lui aussi de l’oublier. Helen est alors plongée dans les affres des Enfers, mais à la différence de Psyché, elle ne trouvera l’expiation et la paix que dans des épousailles… post mortem.

 

 

Eros : l’Amour au cœur du roman

Samedi 18 août 2012

 

 Eros : l’Amour au cœur du roman dans Interventions de l'auteur Eros2

Heureuse, et peu banale, coïncidence, qui voit la 40 000ème visite au jour du 5ème anniversaire de ce blogue. Et qui plus est, pour un roman où le verbe aimer est au cœur de l’intrigue, en la fête de saint Amour ! Et puisque les réminiscences littéraires en ce moment nous transportent dans l’Antiquité, tirons de la cosmogonie ancienne quelques symboles à propos de ce sentiment qui est la raison d’être de toute vie et occupe le coeur de notre roman.

Dans la vision orphique, la Nuit et le Vide sont à l’origine  du monde : la Nuit enfante un œuf, d’où sort Amour, tandis que la Terre et le Ciel se forment des deux moitiés de la coquille brisée. Eros, le plus beau parmi les dieux, selon Hésiode, surgit ainsi de l’Abîme et se répand sur toute la Création. Il lui est comme intrinsèque : les chassés-croisés de notre roman, dans lequel tous les personnages sont conduits par la passion amoureuse, en sont l’illustration.

Le plus souvent considéré comme le fils d’Aphrodite et d’Hermès, il a, dit Platon dans le Banquet, une nature double, selon qu’il est issu d’Aphrodite Pandemos, déesse du désir brutal, ou de l’Aphrodite Ourania, celle des amours éthérées. Les deux amies intimes, Helen et Cathy, incarnent cette double face comme deux sensibilités féminines opposées ; mais cette dualité constitue aussi le drame fatal vécu par Helen et par Michael, tous deux partagés par la passion charnelle et le rêve d’un amour idéal.

Eros, disent encore les Anciens, est né symboliquement de l’union de Poros (Expédient) et de Pénia (Pauvreté) car il est toujours insatisfait, sans cesse en quête de son objet et plein de ruses pour parvenir à ses fins. C’est dire là les multiples manœuvres de séduction qui sont comme le fil de notre intrigue et qui nous ont valu bien des commentaires sur le charme, tant féminin que masculin.

Enfin on ne saurait passer sous silence cet Enfant nu, ailé, portant arc, flèches, carquois ou torche, qui se joue des humains qu’il chasse, qu’il aveugle ou qu’il enflamme. Enfant, il dit l’éternelle jeunesse de tout amour véridique, mais aussi l’irresponsabilité de ceux qui en font un jeu. Nu, il signifie un désir qui ne saurait se cacher à l’autre et qui nous révèle à nous-mêmes la vérité de notre être. On le représente même les yeux bandés, décochant sa flèche sans voir qui il atteint, voulant dire par là qu’il nous apparaît souvent comme le fruit du hasard ou du destin. Cette image rappellera par ailleurs à nos lecteurs les chapitres des Yeux bandés et des Yeux ouverts, scènes érotiques comme il se doit, psychodrame qui renvoie à son tour au drame de Psyché et d’Eros.

 

L’irréparable et la Fatalité antique

Mercredi 18 juillet 2012

L’irréparable et la Fatalité antique dans Interventions de l'auteur masquep.499

Il y avait là une sorte de fatalité antique

Ceux qui sont familiers de la culture de l’Antiquité savent combien pesait sur l’humanité le Destin, puissance inexorable à laquelle les dieux eux-mêmes étaient soumis. Opposé au Hasard ou à la Fortuna capricieuse aux yeux bandés, il représente l’ordre immuable des choses. Les Grecs l’appelaient la Nécessité et les Romains le Fatum : ce qui est dit et décrété. L’épopée homérique, les tragédies d’Eschyle et de Sophocle, et la conception même de l’histoire par les Anciens reposent sur cet irrésistible enchaînement des faits et de leurs causes, sur la concaténation dont la liberté humaine est le jouet ou la prisonnière, sur la tyrannie du Sort qui l’asservit, sur un Ordre éternel et irrévocable. Conception qui se retrouve dans les tenants d’une prédestination absolue, d’un déterminisme contraignant ou d’un « Mektoub » (c’est écrit), à quoi il n’y a qu’à se soumettre (islam).

On comprend que les passions humaines, que rien ne saurait arrêter ni tirer de leur aveuglement, ait quelque ressemblance avec cette force que notre volonté est impuissante à vaincre. La nécessité qui conduisait les événements dirige ici le cœur des hommes. En l’occurrence, elle s’applique à ce torrent de mots qui, rompant le barrage qu’Helen tente de lui imposer, va entraîner, malgré elle, des conséquences qu’en toute lucidité elle sait devoir être fatales. Dans cette scène à qui d’aucuns ont trouvé un air racinien, on mesure combien le langage, une fois le silence rompu, concrétise, retient ou dévoile les passions secrètes, accélère le déroulement de la crise et en rend inévitable l’issue funeste. On relira avec intérêt, à ce propos, les articles Les mots irréparables du 10/02/08 et La ligne du destin du 01/06/08 sans omettre les commentaires qui les suivent et les approfondissent.

Helen et Michael : un érotisme à la Rimbaud

Jeudi 5 juillet 2012

Helen et Michael : un érotisme à la Rimbaud dans Interventions de l'auteur Rimbaudp.483

…dans une débauche de sensations proche du dérèglement des sens

Dans la Lettre dite du « Voyant » adressée à Paul Demeny, le 15 mai 1871, Rimbaud, à dix-sept ans, écrivait, cherchant à échapper à la logique de la raison, et peut-être à trouver dans la folie l’insaisissable et l’indicible : « Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. » Physiquement, ses transes passèrent par la libération des interdits sexuels − Je m’encrapule − et par l’emploi, entre autres poisons, de haschisch ; intellectuellement, par la volonté de rompre avec les formes même les plus récentes de la poésie, quitte à désarticuler la grammaire, à faire se télescoper les mots et à en …dérégler les sens, à se déclarer barbare, dans l’espoir fou que de cette débauche de formes détruites aussitôt que créées, de ce chaos, de cette Alchimie surgira l’illumination.  

Helen et Michael se sont lancés à corps perdu dans les étreintes les plus sauvages, goûtant, dans toutes les formes d’amour et de folie, dans cette débauche de sensations, à d’indicibles voluptés, jusqu’à noyer leur conscience et à s’anéantir dans un état second. A l’instar de nombreux artistes qui ont souvent provoqué ce dérèglement des sens par l’utilisation de stupéfiants ou tout simplement à l’aide de déclencheurs, comme le vin et les parfums exotiques chez Baudelaire, ou comme les couleurs chez Rimbaud, où dans Voyelles elles semblent jouer un rôle hypnotique, ils y sont parvenus par une ivresse de caresses et de baisers, de mots crus et passionnés, mais aussi d’alcool.

Comme chez Rimbaud encore, il y a chez Helen une même volonté de modifier la perception de la réalité. D’abord, elle fait tout pour se substituer dans l’esprit de Michael à Cathy, au point de s’habiller, de se parfumer, de se comporter, de penser, de désirer être traitée de la même façon qu’elle, et finalement de s’identifier à elle : comme dit le poète, Je est un autre. Puis, oubliant ce jeu, lent, interminable (!) et raisonné, elle en arrive à se voir en nouvellement épousée et à se découvrir une sorte de virginité exempte de tout passé et de toute préméditation.  

Au bout du compte, on peut se demander avec Baudelaire si, au terme de leur « voyage », nos deux amants ont trouvé, en plongeant au fond du gouffre, Enfer ou Ciel. Helen, toute alanguie après le feu du plaisir et la foudre de l’illumination amoureuse, nage en plein rêve, inconsciente de l’amer réveil qui l’attend, tandis que Michael, abattu par ses excès, prend déjà conscience de sa dégradation jusqu’à l’écœurement.

Une Saison en enfer s’achève sur un constat d’échec ; dit très prosaïquement : après l’ivresse, la gueule de bois…

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