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Archive de la catégorie ‘Interventions de l’auteur’

Jennifer et l’adolescence romaine

Dimanche 28 septembre 2014

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 une sorte d’adolescence, entendue à la romaine

La logique voudrait que l’adolescence ait toujours existé. Depuis un peu plus d’un siècle, elle caractérise la fameuse crise de la puberté, durant laquelle ont lieu les transformations physiques et la recherche de son identité marquée par le désir de rompre avec les liens divers, et donc avec le rejet plus ou moins marqué de toute autorité. Mais être jeune n’a pas signifié en tout temps la même chose, même si les sociétés ont toutes formalisé le passage de l’enfance à l’âge adulte par un rite, une épreuve ou une cérémonie.

 Chez les Romains, l’adulescens n’existe que chez les garçons, les filles passant directement au statut d’uxor, de femme mariée. À l’âge approprié, selon la décision du père ou du tuteur, entre quatorze et dix-neuf ans, tous les jeunes Romains fêtaient officiellement leur majorité, en général le dix septembre, lors de la fête de Liber et Libera. La famille participait aux réjouissances. Le jeune homme dédiait ses vêtements de son enfance aux dieux du foyer et revêtait une nouvelle toge blanche, la toge virile, qui symbolisait son rang de citoyen à part entière. Sa famille l’escortait jusqu’au tribularium où il se faisait inscrire sur les registres, puis au forum où il participait à d’autres cérémonies. En général, un grand banquet était organisé le soir avec la famille et les amis de celui qui entrait ainsi dans l’adolescence.

Cette période s’étendait jusqu’à la trentaine, période pendant laquelle se continuait la formation civique et professionnelle (comme pour bien des jeunes aujourd’hui !). Il ne s’agissait en aucun cas de pré-adultes ou de post-adolescents. A trente ans, le jeune homme – qui a fini de grandir, ce que veut dire adultus, et donc devenu pleinement mâture – est jugé capable de s’engager dans des responsabilités sociales : son identité est construite et affirmée, les conditions de son indépendance acquises.

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C’est à cet aspect d’accomplissement total de sa personnalité que renvoie l’incidente de notre roman, à propos de Jennifer : « Elle incarnait parfaitement cette période où les jeunes filles ont quitté leurs études et n’ont pas encore atteint leur plénitude féminine : une sorte d’adolescence, entendue à la romaine. »

Jennifer en effet, après ses ratés affectifs et sexuels avec le dealer John Bright, et ses premiers pas comme danseuse professionnelle au Darling, a terminé ses apprentissages : à bientôt trente ans, elle a trouvé ses marques, elle a tiré un trait sur ses déboires amoureux, sans perdre ses rêves romantiques, elle impose ses conditions de travail en refusant le rôle d’hôtesse généralement lié à ce type d’emploi dans un cabaret. Rendue prudente par ses expériences passées, elle est cependant prête à s’engager, vis-à-vis de William Burg, dans une relation amoureuse stable et définitive, avec l’enthousiasme d’un cœur qui a retrouvé sa virginité, et à devenir ainsi pleinement adulte.

Genèse et conséquences d’un acte : le « cycle de l’absurde » 2/2

Mercredi 20 août 2014

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Brown fixait la pelouse, méditant sur sa responsabilité

Le cycle de l’absurde comprend, outre L’Etranger, Le Mythe de Sisyphe ainsi que les pièces de théâtre Caligula et Le Malentendu. Pour nous, ce titre sera l’occasion de prolonger l’article précédent, en nous demandant si nous ne sommes pas le jouet d’une fatalité, qui s’exprime par un enchaînement de causes et de conséquences qui nous échappent et nous entraîne indépendamment de notre volition.

En effet cette crispation de la main pour Meursault, du doigt pour Brown sur le revolver, pour insignifiante et involontaire qu’elle soit, n’en constitue pas moins un instant fatal. Il suffit d’un instant, comme le dit Sartre en exergue, pour faire basculer le destin ; et comme le dit Brown : « d’une fraction de seconde, d’un coup de feu comme sorti du néant pour que tout bascule irrémédiablement…Il suffisait d’un acte, voulu ou non,… pour mettre en route l’engrenage. »

 A ce qui nous apparaît comme un acte relevant de l’« absurde », au terme d’un enchaînement purement aléatoire – ce qui nous interroge sur la part de liberté qui subsiste dans l’instant de l’acte posé, ou sur l’illusion que nous aurions d’être libres – répond cependant une genèse obscure, évoquée à la p.76.  « Ce geste de vengeance était né de sa colère, sa colère de sa jalousie, sa jalousie… » – le lecteur achèvera la phrase à sa place : de sa méprise lors d’une conversation téléphonique mal interprétée, et ce parce que rendue ambiguë par le mensonge de la secrétaire, mensonge et interprétation rendus plausibles par le dîner qui a précédé et par le comportement empressé de sa femme, elle-même jouant cet empressement selon un plan établi par une autre.

 Il en va de même de la réaction en chaîne des effets, directs et collatéraux, inévitablement engendrés par cet acte. « C’est la faute du soleil » déclarera Meursault aux juges. De son côté, Brown, comparant son geste à « une pichenette entraînant la chute en cascades, inéluctable, de tous les dominos », se demande à quel point il est responsable et coupable de conséquences, non expressément voulues et imprévisibles. « C’est là, fait dire Camus à son héros, que tout a commencé… J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour… » En écho, Brown s’interroge : « Qu’avait-il dérangé dans l’ordre mystérieux du monde ? Quel processus avait-il enclenché ? Se pouvait-il qu’il fût capable de provoquer à son insu une réaction en chaîne incontrôlable ? »

 Ami lecteur, n’êtes-vous pas d’accord maintenant avec ce qu’écrivait Camus dans ses Carnets ? : « Si tu veux être philosophe, écris des romans »  Ou relis Aimer… et mourir !

Brown et Meursault : L’Etranger de Camus 1/2

Mercredi 23 juillet 2014

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Sans doute avait-il appuyé par réflexe, comme ça, seulement par l’enchaînement mécanique d’un doigt crispé. 

 Cet article, le 80ème à  prendre place dans la Page des Réminiscences littéraires de notre roman, pourrait être l’occasion de relire L’Etranger, ou du moins de rouvrir ce bon vieux Lagarde et Michard sagement rangé dans votre bibliothèque. En effet nombreux sont les lecteurs qui ont vu, avec raison, dans le geste de Brown un écho de celui de Meursault dans le roman de Camus.

 Arrêtons-nous au passage mémorable où Meursault, par un enchaînement fatal de circonstances et par le jeu de sensations subies dans une sorte d’hébétude, devient « meurtrier ». « Je n’avais qu’un demi-tour à faire… Mais j’ai fait un pas, un seul pas en avant… La lumière a giclé sur l’acier… des gouttes de sueur m’ont aveuglé… C’est alors que tout a vacillé… J’ai crispé ma main… La gâchette a cédé… » Un pas en avant, alors qu’il aurait pu tout aussi bien faire demi-tour ; un éclat de soleil sur la lame ; des gouttes de sueur dans les yeux, une crispation de la main sur une arme, qu’il avait prise à son ami justement pour l’empêcher de tuer quelqu’un : autant d’impondérables qui lui sont « étrangers ».

 Puis relisons notre passage où Brown raconte son geste à l’inspecteur. Les analogies sautent aux yeux : « Le coup était parti tout seul… sans qu’il en ait vraiment conscience… sans doute avait-il appuyé sur la queue de détente par réflexe, comme ça, seulement par l’enchaînement mécanique d’un bras tendu, d’un doigt crispé… » Sautons à la p. 281 où l’inspecteur relit ses notes : Qu’avait dit Brown en effet ? Le coup parti « tout seul », lui-même « surpris », n’a pas eu « vraiment conscience », « par réflexe », « comme ça », « sans clairement le décider », « par un enchaînement mécanique »  et même à la vue d’un bouquet de roses « rouge sang » : «A ce moment,  j’ai vu rouge ».

 Dans les deux cas, y a-t-il là volonté délibérée ou simple réflexe en réaction à une succession de stimuli extérieurs ? « Comme ça, sans raison, par une sorte d’aveuglement… Des secondes absurdes » Vus ainsi, les deux personnages sont bien « étrangers » au geste posé dans une semi-conscience, et étrangers à eux-mêmes.

La vie est songe : Calderón (2/2)

Lundi 2 juin 2014

songe du chevalierp.289 : Tout n’était que rêve.

S’interroger sur la réalité ou l’apparence des choses est un thème vieux comme le monde, qui dépasse celui de l’instabilité des êtres et … et des choses, de l’illusion des sens et de la fascination des valeurs trompeuses de ce monde, de la fugacité de la vie, bref du néant de la condition humaine, de ses activités et de ses ambitions : vanitas vanitatum, et omnia vanitas , dit l’Ecclésiaste ; ne mento mori : n’oublie pas que tu es mortel ; et pulvis es : et que tu es poussière. C’est une question métaphysique : le monde a-t-il une réalité objective ? et ce que nous en percevons, à travers notre conscience, correspond-il à ce qu’elle est ?

Les philosophes grecs débattaient déjà de l’être et du néant, du réel et de l’apparence. La tour où Sigismond est enfermé rappelle la caverne de Platon où l’homme ne voit que des ombres. Socrate dans le Gorgias dit : « La vie est juste un rêve dont le réveil est la mort ». Montaigne écrit : « Nous veillons dormant, nous dormons veillant » et Pascal : « La vie est un songe, un peu moins inconsistant ». Corneille s’en souviendra en écrivant L’Illusion comique. Shakespeare dans La Tempête : « Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves, et notre petite vie est entourée d’un sommeil ». Les mêmes questions surgissent aujourd’hui où les paradis artificiels abondent, où le monde virtuel contamine la réalité : Et si tout n’était qu’illusion ? Si rien n’existait ? Et si la vie est réellement songe, la mort serait-elle le réveil de la vie ? la sortie de l’illusion ? Serions-nous un dormeur éveillé ? ou bien l’endormi est-il « le réveillé de l’ombre » ?

                                                        *

Quel rapport avec notre personnage ? …Des rêves brisés…des illusions déçues… La vie n’est que songe creux… et moi, un jobard… Telle est l’amère réflexion de Michael, écho de tous les cœurs pour qui l’amour donne à la vie sa pleine réalité et qui le voient détruit par la tromperie de l’être aimé : la nouvelle réalité s’impose, l’ancienne devient un songe dont il se réveille, détrompé. Le bandeau tombe de ses yeux : la branche merveilleuse sur laquelle s’étaient cristallisés ses rêves montre à nu sa dure réalité : un bout de bois mort. Déception cruelle, désillusion, désenchantement. Il a vécu comme en rêve, ou il a rêvé éveillé, mais le retour au réel est implacable : tout était faux. 

« Non ! se défend Cathy, l’amour que j’ai montré n’est pas un songe. Les preuves sont là, tangibles. Regarde-les : je t’ai tout donné, mon corps vierge, mon cœur, mes pensées, tout mon être. Ce don de toute ma personne, jour après jour, pendant dix ans, voilà la réalité. » Mais la jalousie de Michael le rend aveugle et lui fait prendre pour réalité ce qui n’est, en fait, qu’un soupçon infondé. Car lui aussi détient des preuves, et matérielles celles-là, irréfutables ; il les a sous les yeux : les photos ! qu’il lui jette au visage. Là est la réalité. Tout le reste est illusion. Le passé ? duperie ; tout geste amoureux présent ou à venir ? leurre, manigance et simagrées.

Et la conclusion tombe : j’ai été un jobard. Mot qui lui-même fait allusion à Job qui, riche et heureux, voyait dans son bonheur la bénédiction de Dieu et qui, tombé brutalement dans la pire misère, est moqué de tous : Et tu te croyais aimé de Dieu ! Tu rêvais ! Jusqu’au jour où Michael aura la preuve que ses « preuves » n’en étaient pas, il ouvrira les yeux, et la réalité qu’il découvrira, il ne la supportera pas. Chacun sait qu’on ne réveille pas un somnambule…

La vie est songe : Calderón (1/2)

Lundi 5 mai 2014

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…Des rêves brisés…des illusions déçues… La vie n’est que songe creux… et moi, un jobard…

Ce passage de notre roman fait allusion à la pièce de théâtre, écrite en 1635 par Calderón, dramaturge du Siècle d’or espagnol, La vida es sueño La vie est songe. Le sujet, inspiré d’un épisode des Mille et une nuits, celui d’Abul’Hasam ou le dormeur éveillé, tourne autour de l’idée que toute réalité n’est qu’illusion trompeuse.

L’histoire est celle de Sigismond, dont on a prédit au père qu’il serait un tyran s’il régnait. On l’a donc maintenu au cachot. Mais, avant de mettre quelqu’un d’autre sur le trône, le père veut s’en assurer. Pour le tester, on le drogue et on l’emmène dans son sommeil au palais royal où il est traité comme l’héritier du trône, qu’il est. Il commet effectivement des violences et même un meurtre, et on le ramène, par le même biais, dans sa tour. Il a donc « vécu deux rêves ». Mais alors, que croire ? A-t-il rêvé cette journée au pouvoir ou rêve-t-il qu’il est emprisonné ? La réalité est-elle une fiction ou la fiction vécue durant son sommeil est-elle la réalité ? D’autant que l’expérience étant renouvelée, le prince, qui a tiré la leçon de son premier comportement, s’y montre un roi exemplaire !

Nous comprenons bien que le fait d’avoir été endormi puis réveillé à plusieurs reprises fausse son rapport à la réalité et interpelle sa raison comme si son esprit était incapable de discerner le vrai du faux. Mais en jouant ainsi de cet aller-retour, Calderón va au-delà de la subjectivité de chacun, il pose la question ontologique de l’irréalité de la réalité.

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Calderón est contemporain de Cervantès qui peint un Don Quichotte qui prend de vulgaires auberges pour des châteaux, des paysannes pour des princesses, et des moulins à vent pour des géants… avant de retrouver la raison, et de Velasquez, qui aimait les jeux de miroir – nous sommes en plein baroque – où réalité et reflet se répondent, où la jeune femme, en contemplant sa beauté, voit le squelette d’une vieille. Ce qui trouve un écho dans un film (1986) de Raoul Ruiz, Dans un miroir : « Vivre ne serait qu’un sommeil, peuplé de rêves ».

« Qu’est-ce donc que la vie ? se demande Sigismond. Un délire, une ombre, une fiction, et le plus grand bien est peu de chose, car toute la vie est un songe et les songes sont des songes…” Et il conclut : « Puisque la vie est si courte, rêvons, mon âme, rêvons une fois encore, mais que ce soit en prenant garde et en considérant que nous devons au moment le plus imprévu nous réveiller de ce bonheur ; si en effet nous nous souvenons de cela, la désillusion sera moindre ».

Cathy et la Vierge au cœur navré

Dimanche 6 avril 2014

 

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Un  air de Madone éplorée : et de fait, elle avait le cœur  percé d’un glaive de douleur amère.

Nous sommes au moment pathétique où, tandis que Cathy, libérée du danger du maître chanteur, prépare un dîner de fête, son mari Michael découvre des photos qui lui donnent la certitude que sa femme le trompe.

Cathy a mis au frais une bonne bouteille, sorti les candélabres en argent et les verres en cristal de Saxe ; elle s’est habillée d’un fourreau de satin Liberty sur laquelle brille un collier de turquoise. Elle s’apprête à s’étourdir de ces petites attentions mutuelles comme en ont les amoureux, avant de connaître une nuit d’amour inoubliable. Las ! Michael entre, le visage fermé et les lèvres pincées. Au sourire joyeux et plein de désir amoureux de Cathy, il répond d’un ton froid et méprisant : « Cesse ces simagrées ! »

Comme un soldat qu’une balle vient de frapper en pleine poitrine continue d’avancer alors que la mort est entrée en lui, elle souffle alors une à une les bougies, chacune dans son extinction emportant un lambeau de son cœur. « Tu m’as odieusement menti ! » s’entend-elle reprocher par son mari. Elle fixe sans comprendre celui qu’elle aime, mais de qui, elle le pressent, va venir son malheur. Il lui jette à la figure le paquet de photos, et elle comprend. Alors les larmes coulent, brûlantes, sur ses joues poudrées, creusant des sillons lamentables qui lui donnent des airs de Madone éplorée : et de fait, elle avait le cœur percé d’un glaive de douleur amère.

La Madone éplorée fait penser à la Vierge se tenant debout, en pleurs, au pied de la Croix, la Mère au cœur navré que chante le Stabat Mater, et le glaive de douleur à la prédiction du vieillard Syméon le jour de la Présentation de Jésus au temple : « Cet enfant sera un signe en butte à la contradiction, et toi-même, une épée te transpercera l’âme » Car le cœur, en hébreu, dit non seulement le siège des sentiments, mais aussi celui des souvenirs et des idées, des projets et des décisions. Il est regardé comme le centre de l’être, la source même de sa personnalité où se joue son destin.

Ce qu’illustrent les comparaisons à venir « des pans de château intérieur qui s’écroulent, et du palais féerique changé en décombres, par les mains mêmes qui l’avaient construit. » Ce que traduit Michael en ironisant : « Oui, je connais la chanson. Je saccage notre amour, ce que nous avons de plus beau, nos promesses, nos souvenirs, nos rêves…» Et ce que confirme le passage qui suit immédiatement cette diatribe : « Le cœur de Cathy se serra, près d’éclater. Non, elle ne pouvait entendre dénier tout ce qui avait été sa raison d’être », elle qui lui avait donné « son corps intact, son cœur, ses pensées, son être tout entier ». On juge par là du choc qu’elle reçoit – annoncé comme un séisme, un terrible tsunami qui ne laissera plus rien debout – et de la douleur poignante qui l’atteint au plus profond d’elle-même.

Jennifer, tel un cygne vu par les Parnassiens

Mardi 4 mars 2014

 

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Elle s’avança tel un cygne, qui lui évoqua Heredia

 

Poète, peintre, graveur, sculpteur, musicien, quel artiste n’a-t-il pas évoqué le cygne, dont la blancheur, la puissance et la grâce séduisent le plus simple des mortels ! Symbole – qu’il soit blanc ou noir – de la femme dans la splendeur de sa nudité, dont il incarne la pureté, la beauté, l’élégance et la noblesse, ou être céleste prenant sa forme pour pénétrer dans notre monde, il est intimement lié, comme chez Novalis ou Bachelard, à l’amour, à la volupté, au désir, lesquels trouvent leur apogée dans son chant, le chant du cygne, dans l’ombre de la mort.

Au Darling, William est fasciné par un duo de danseuses, l’une revêtue d’une combinaison de soie blanche, l’autre d’un justaucorps noir, qui auraient pu lui faire penser au Lac des cygnes de Tchaïkovski ou au Cygne de Saint-Saëns ; leurs formes, épurées chez l’une, sensuelles chez l’autre, auraient pu évoquer en lui le souvenir de Baudelaire, voyant passer devant ses yeux Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins / Polis comme de l’huile, onduleux comme un cygne… Et son ventre et ses seins s’avancer Pour troubler le repos où son âme s’est mise.

Mais, en esthète plus sensible à la plastique des corps qu’à la musique, quoiqu’aiguillonné par le désir, il évoque José Maria de Heredia, lequel prônait avant tout le culte de la perfection formelle, un des maîtres de la poésie parnassienne aux lignes pures et sculpturales. La danse de Jennifer, surgissant dans un halo lumineux comme une Pavlova auréolée selon les mots d’Ezra Pound, et multipliant, au milieu du cercle magique tracé par le spot, entrechats, jetés-battus et pirouettes, trouve de nombreuses correspondances avec le style d’Heredia, qui multiplie de son côté, rimes, coupes, enjambements, rejets et allitérations, en une science subtile du rythme où les verbes de mouvement accusent par contraste la netteté du dessin.

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On relira pour s’en convaincre Le Cygne de Sully Prudhomme. L’image d’un cygne « mirant sa blancheur dans l’eau sombre d’un lac aux reflets de lune », qui a provoqué chez William cette réminiscence littéraire, se retrouve chez cet autre Parnassien, qui le décrit à la lumière diurne et nocturne, se plaisant aux jeux de miroir. Le duvet de ses flancs est pareil / A des neiges d’avril qui croulent au soleil. Sans bruit, il glisse sur et sous le miroir des lacs, Il dresse son beau col au-dessus des roseaux / Le plonge, le promène allongé sur les eaux. Le voilà qui serpente, voguant Tantôt le long des pins, séjour d’ombre et de paix, tantôt poussant au large, choisissant La place éblouissante où le soleil se mire, jusqu’à l’heure où, alors que la luciole au clair de lune luit, et que sous lui se reflète / La splendeur d’une nuit lactée et violette, il Dort, la tête sous l’aile, entre deux firmaments.

Il est aisé de retrouver sous cette métaphore la silhouette de la danseuse, ferme et d’un blanc mat, son port de tête, sa chevelure, son épaule ; ses mouvements gracieux qui enchaînent les verticales, les horizontales, les courbes, les ondulations ; sa fierté narcissique : sa blancheur qu’il admire, et son choix d’une place éblouissante qui l’isole et la met en valeur. On comprend aussi pourquoi William, séduit aussi bien par sa beauté solaire sous la herse que par le romantisme du clair de lune final, verra en elle un être mi-déesse, mi-humaine, médiatrice entre deux firmaments.

Convaincre et persuader selon Blaise Pascal

Dimanche 5 janvier 2014

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A ce stade, l’interlocuteur était convaincu : restait à le persuader.

 Au Darling, William Burg est dans une position des plus inconfortables : il doit convaincre Mr. Edouard, le patron mafieux, qu’il a versé l’argent qu’il lui devait à son commissionnaire, alors qu’il a égorgé ce dernier et lui a raflé sa mallette de came. En guise de preuves, il lui montre les extraits d’opérations en Bourse faites le jour même, les numéros de billets, qu’il prétend avoir retirés de son coffre, et un reçu contresigné par un prêteur, qui porte lui aussi la date du jour de livraison. « Fort bien, répond l’autre, mais qu’est-ce qui me prouve que vous avez bien remis cette somme à mon homme ? –  J’ai à mon cabinet les sachets qu’il m’a remis en échange et que vous pouvez faire analyser ».

Voilà pour le stade de l’argumentation directe, appuyée sur des faits irrécusables en apparence, dont l’objectif consiste, en réponse à de prévisibles objections, à agir sur le jugement de l’adversaire pour lui faire adopter un point de vue dont il doute. « Convaincre, écrit Pascal, c’est triompher d’un adversaire, c’est une contrainte exercée par une intelligence sur une autre. » Il s’agit donc en cela de définir la stratégie la plus efficace, la plus habile pour démontrer avec rigueur, ordre et progression, afin de dissiper la méfiance ou l’indécision, et finir par faire admettre son point de vue, au moins comme étant le plus vraisemblable. William, en bon avocat, explicite cette tactique : « se mettre dans la logique de l’autre, l’enfermer dans un raisonnement quasi mathématique en posant soi-même les prémisses, en distinguant des hypothèses, et en les ramenant à la fin à des conclusions dont la nécessité s’impose ». Voilà pour l’esprit de géométrie pascalien. A ce stade, l’interlocuteur est convaincu : reste à le persuader.

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Car, pour l’emporter vraiment, il convient d’aller au-delà de l’appel à la raison, aux facultés d’analyse et de raisonnement, à l’esprit critique de l’autre : il est encore nécessaire de le persuader. Désormais il faut jouer, au-delà de la logique, sur sa sensibilité, par des effets de présentation, de mise en perspective, de procédés oratoires, « comme un avocat de prétoire surveillant les réactions des jurés, conscient du pouvoir de sa rhétorique ».

William, en position d’accusé, retourne fort habilement le rapport de force en prenant la direction de la discussion, grâce à une question qui pique la curiosité de Mr. Edouard, à laquelle il a bien entendu une réponse toute prête, faite d’analyse d’autres solutions plausibles. Comme il le dit, en se félicitant de la tournure qu’avait pris l’entretien, « Si on savait intriguer l’autre » et par là le décentrer de son point de vue, « lui donner l’impression de jouer à un jeu subtil » et par là flatter la finesse de son esprit, « et aligner des suppositions et des déductions qu’on lui prête » et par là l’impliquer, en lui faisant considérer, par un phénomène d’identification aux vues qu’on lui expose, que ce point de vue ne peut être que le sien, « alors c’était chose faite ».

Pascal, doué également d’esprit de finesse, le dit mieux qu’aucun autre : « On se persuade mieux, pour l’ordinaire, par les raisons qu’on a soi-même trouvées, que par celles qui sont venues dans l’esprit des autres. » ou encore : « On peut essayer de convaincre les hommes par ses propres raisons, on ne les persuade que par les leurs. »

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On le voit, cette volonté de persuader, de prendre le contrôle de l’adversaire en le flattant, appartient au domaine de l’influence et entretient un rapport plus qu’ambigu avec la manipulation : en liant la persuasion à la raison, on donne l’impression d’un consentement libre et authentique chez le « persuadé ». Les articles et commentaires sur l’influence persuasive des mass-médias ne manquent pas dans ce blog – septembre et octobre 2008 – Restons vigilants : il est extrêmement rare qu’il n’y ait, derrière tout discours, « une pensée de derrière » !

L’illusion du bonheur et Leibniz

Lundi 9 décembre 2013

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Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles

Quel soulagement pour nos deux héroïnes ! Pensez donc, un maître chanteur tente d’extorquer dix mille livres sterling à l’innocente Cathy, en la menaçant de montrer d’elle, à son jaloux de mari, des photos qu’elle juge fort compromettantes et susceptibles d’amener la rupture de leur couple. Heureusement la fidèle amie, l’ingénieuse Helen, est là pour veiller au grain. Sitôt au courant de la situation, elle élabore un plan de contre-attaque. Face à notre homme, qu’elle suspecte d’être aussi l’assassin recherché, Cathy n’en mène pas large. Elle se rend de nuit au rendez-vous avec l’argent demandé, cependant qu’Helen se cache à proximité. L’homme, grimé, sort de l’ombre : « Donnez ! ». Cathy tend l’enveloppe, réclame en contrepartie photos et négatifs et, pour parer à toute reprise du chantage, menace à son tour : « N’y revenez pas. J’ai de quoi désormais vous empêcher de nuire ».

Un instant désarçonné, l’autre n’a pas le temps de réagir. Déjà Helen a surgi et l’a assailli de flashes sous toutes les coutures, avant de s’élancer dans l’épaisseur des fourrés. Mieux vaut tenir que courir après elle, se dit notre escroc, qui empoche l’argent et s’esquive en disant : « Soyez rassurée, je ne vous embêterai plus. » Helen, revenue, exulte de joie : « Tu vois que ça a marché ! Nous le tenons. Dès demain, tu porteras la pellicule à la Police. Ce sale type sera démasqué et nous serons tranquilles. » Reste à ce que le mari jaloux ne tombe pas sur les photos récupérées, qu’il faut cependant garder comme preuves du chantage. Helen les fourre dans la boîte à gants de sa voiture, en s’exclamant : « Personne n’ira les chercher là ! » Sur quoi nos deux amies éclatent d’un rire libérateur. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Leibniz

Cette dernière phrase qui clôt l’épisode rappelle la célèbre formulation de Voltaire, réductrice et volontairement déformée de la philosophie de Leibniz. Ce dernier, illustre mathématicien, inventeur du calcul infinitésimal, qui permet de lever les indéterminations, et travaillant sur les convergences dans son traité de l’art combinatoire, lit dans le cosmos un ordre universel dans lequel règne une harmonie totale, préétablie par le Créateur. Dans sa Théodicée, pour répondre au problème du mal au sein de cette harmonie universelle, il raisonne ainsi : Dieu, absolument parfait, ne pouvait que créer un monde inférieur à Lui, le moins imparfait de tous les mondes imparfaits, le monde le mieux adapté aux fins suprêmes qu’Il s’est fixées, et dans lequel le mal a sa place providentielle : il existe pour un bien plus grand, bien que nous ne le percevions pas encore.

Voltaire, dans son conte Candide, s’en prend, par la bouche de Pangloss, aux métaphysiciens, à travers lesquels il vise Rousseau. Il ironise : Comment, face aux guerres, aux injustices et autres malheurs qui accablent l’humanité, peut-on prétendre que nous vivons dans le meilleur des mondes possibles ? A quoi sert d’attendre le bonheur d’une Providence qui ne soucie pas de ceux qui sont embarqués dans cette galère ? Ne nous berçons pas d’illusions en tombant dans un optimisme béat. Laissons cela à la métaphysico-théologo-cosmolonigologie ! Ce n’est pas en raisonnant que nous mettrons fin à nos maux, mais en organisant par nous-mêmes la vie terrestre par le travail, en cultivant notre jardin. Alors, oui, au regard de ce qui, concrètement, est de l’ordre du possible, c’est le mieux qu’il nous soit donné d’accomplir !

                                                        *

Et de fait, ceux qui ont lu notre roman, le savent : Helen et Cathy sont loin de se douter que le drame est enclos dans leur plan même, qu’elles croient être la solution idéale pour échapper à leurs problèmes, mais qui mettra fin, définitivement, à leurs illusions de bonheur.

Les yeux de Chimène ou le regard de l’amour

Lundi 9 septembre 2013

Les yeux de Chimène ou le regard de l’amour dans Interventions de l'auteur les-yeux-300x120p.454

Mais elle le voyait avec les yeux de Chimène

On le sait : « Elle a de beaux yeux, Chimène ! », des billes noires et brillantes de Castillane au charme envoûtant, et sans doute une voix de soprano dramatique, comme dans l’opéra de Massenet, à faire se pâmer tous les Rodrigue de la Terre. De doux yeux ? On peut en douter au vu de son caractère ! sauf pour son chéri. Mais il ne s’agit ici ni de leur couleur ni de leur expression, mais du regard amoureux que Chimène porte sur Rodrigue, fût-il le meurtrier de son père. De tels yeux sont ceux du cœur, dont on dit qu’eux seuls voient bien. Ou au contraire que l’amour aveugle. Aussi peut-on aussi bien dire avoir pour Rodrigue les yeux de Chimène qu’à l’inverse avoir pour Chimène les yeux de Rodrigue, comme dans le célèbre vers de Boileau à propos du Cid : « Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue ».

 

Tout en effet est question de regard. Il suffit pour cela de se remémorer les regards croisés de nos protagonistes lors du passage à la télévision de Michael, présenté comme l’homme providentiel aux élections de Southland, puis mis à mal par les provocations des journalistes avides de sensationnel, et annonçant, d’un coup, qu’il retirait sa candidature.

Lisbeth, qui espérait beaucoup de cette prestation pour son avenir, rêvant d’être le bras droit du futur élu, voit l’image séductrice voler en éclats, en reste sur le moment interloquée, interdite, pétrifiée et comme anéantie, mais a vite fait d’inverser sa vision des choses : Michael devient un homme qui l’a méprisée et ne l’a utilisée que comme un marchepied !

Helen, qui avait vu en lui un homme brillant, capable de séduire le public autant que les investisseurs, qui avait applaudi à chacune de ses répliques, avait admiré son élégance et le charme de sa personne, le traite maintenant d’idiot, de susceptible comme un pou, de dénué de réalisme et d’humour. L’image se fendille de partout, l’homme politique est mort, reste l’amant à ne pas perdre. Elle aussi, comme Lisbeth, a vite fait de dresser un autre plan. Pour s’apercevoir à la fin que l’image  de l’amant rêvé ne correspond pas à la réalité, alors que la secrétaire tombe sous le charme de l’homme.

Un mot au passage sur Tony Lawson dont le projet d’usine reposait sur l’élection du banquier. Enthousiaste comme les autres, voyant déjà la partie gagnée et ses espérances réalisées, il comprend que tous ses espoirs s’écroulent, et que cette fois c’est la faillite assurée, c’est sa fin, sa mort. Le sauveur devient un assassin qui tue deux mille emplois et autant de familles, qui entraîne les sociétés qui gagent le projet dans la ruine. Un salaud, un monstre d’égoïsme, voilà la vérité !

Reste Cathy, qui le voyait avec les yeux de Chimène : fière de son mari, qui domine la scène de toute sa prestance et de son autorité, sûr de lui et possédant une hauteur de vue impressionnante, capable par la puissance de son verbe de faire surgir de façon tangible usine, complexe industriel et demeures de charme au bord d’une Tamise réconciliée avec l’écologie. Lorsque survient l’incident qui engendre la rupture, l’image idéalisée tient bon, en sort même renforcée. C’est contre les autres que se soulèvent sa colère et son indignation, ce sont eux les coupables : monde politique et monde médiatique, tout à l’heure vus comme tremplin, devenus aussi pourris l’un que l’autre, exécrables de bassesse, de coups bas et d’hypocrite servilité. Son Rodrigue, en claquant la porte, sort vainqueur du combat et garde son auréole d’homme d’honneur qui ne leur lèche pas les pieds, d’être généreux et désintéressé, de mari amoureux (alors même qu’il la trompe) tel qu’elle le voit dans le miroir ébloui de sa jeunesse.

Ainsi en va-t-il de notre perception des choses. C’est un truisme de dire que notre vision dépend du point de vue où l’on se tient. Le lecteur de roman policier le sait, lui devant les yeux de qui l’auteur met des images qui le conduisent à de fausses interprétations, lui qui ne peut voir que ce qu’on veut bien lui montrer, sous l’angle et dans la lumière qui conviennent au dessein poursuivi, lui qu’on amène à avoir les yeux de Chimène pour l’assassin !

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