Désir et satisfaction

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 Pour lui, le désir avait autant d’importance que la satisfaction du désir

Les lecteurs d’Aimer…et mourir savent que George, le maire assassiné, est, aux dires même de Lisbeth, sa jeune maîtresse, « un peu trop séducteur, bon vivant, et porté… sur les conquêtes féminines ». C’est d’ailleurs ce goût pour une nouvelle aventure qui le conduira à la mort. Lorsqu’il se rend au rendez-vous, qu’il croit galant, il roule tranquillement en direction des North Downs, prenant le temps de goûter au passage les jeux de lumière miroitant sur les marais qui bordent la Tamise, puis la douceur du relief des collines, à cette heure exquise où le soleil rend toute chose pimpante et comme rajeunie. Tant il est vrai que des yeux amoureux perçoivent des beautés insaisissables aux autres !

Pourquoi roule-t-il au ralenti, alors que la belle Cathy l’attend ? : « Il voulait retarder le plaisir qu’il savait maintenant si proche : pour lui, le désir avait autant d’importance que la satisfaction du désir ». Retarder le plaisir, quand on est assuré qu’il sera très bientôt assouvi, est une manière de l’exciter. On peut, à ce propos, relire Les Nourritures terrestres de Gide « Viens, Nathanaël, je te parlerai des attentes ».

C’est que, sans désir, la vie nous paraîtrait si morne qu’elle générerait l’Ennui, si proche de « la tristesse », selon Sagan, « cette convalescence incurable » selon Cioran, cette mort lente qui rend l’existence insupportable, et même absurde. La vie est une eau vive ‒ plus ou moins impétueuse ‒ et non une eau morte, stagnante et croupissante. Elle est tension et mouvement vers : ce qui lui donne un sens. Le désir étant, d’un point de vue psychologique, cette tendance devenue consciente d’elle-même, qui s’accompagne de la représentation du but à atteindre et souvent d’une volonté de mettre en œuvre les moyens d’atteindre ce but. Car « Qu’est-ce qu’un désir qui n’est pas efficace ? » (Gide) Aussi comprend-on que, dans la quête du bonheur, l’homme cherche ce qui comblera sa vie.

Mais qui dit combler suppose un vide. Comme le dit Platon dans Le Banquet, « on ne désire que ce dont on manque ». Vu ainsi, le désir porte en lui-même la marque de notre incomplétude et peut être ressenti, dans l’effort même de réduction de sa tension, comme une forme d’insatisfaction, et parfois comme une source de souffrance. D’autant que, par nature, il tend à s’épuiser, soit que nous nous lassions ou qu’il nous apparaisse hors d’atteinte au vu des obstacles rencontrés ‒ encore que Corneille observe que « le désir s’accroît quand l’effet se recule » ‒ soit que sa satisfaction, l’éteignant, nous relance dans une course sans fin, à l’instar de Don Juan.

Cependant, si l’on peut dire que la satisfaction tue le désir, on peut aussi le regarder positivement en considérant l’objet désiré comme source de plaisir, procurant une sensation agréable et passagère qui, par le souvenir qu’il laisse demande à être renouvelé ; ou, lorsque le plaisir escompté est obtenu, de contentement, lequel engendre un apaisement plus durable quoique également partiel et ponctuel ; ou mieux, de satisfaction, sentiment plus profond et plus plénier ‒ le désir est comblé ‒ suffisamment long pour ne pas être immédiatement renouvelé ; voire de bonheur, lequel requiert une parfaite sérénité fondée sur l’espérance que rien ne le remettra en cause et qu’il gardera la même intensité.

« Il n’est [donc] pas moins essentiel pour le bonheur de conserver des désirs que de les satisfaire », a-t-on écrit au XVIIIe siècle, mais aussi de prendre garde à « ce jour, comme l’écrit Jouhandeau, où nous manque une seule chose et ce n’est pas l’objet de votre désir, c’est le désir. Il ne s’agit plus de boire, mais d’avoir soif ».

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