Archive pour juin 2015

Le sort en est jeté et le passage du Rubicon

Dimanche 28 juin 2015

Alea Jacta est p. 40

 Le sort en était jeté

Alea jacta est ! Cette parole prêtée à César au moment de franchir le Rubicon, c’est-à-dire de se mettre hors la loi, est devenue synonyme d’un choix irrévocable, d’une prise de risque consciente, contenant à la fois une part de fatalité ‒ advienne que pourra ‒ et une détermination à en assumer les conséquences induites. Aux carrefours des routes, les Romains plaçaient une divinité : un pas dans telle direction, et tout est autre.

A vrai dire, tout polar, toute histoire, toute vie reposent sur des coups de dés, qu’il s’agisse d’une direction que nous n’avons pas délibérément choisie, que nous appelons destin ou hasard, ou d’une décision, mûrement réfléchie. Le sort en est jeté : tel est le titre du chapitre 4 d’Aimer…et mourir. Tel aurait pu s’intituler le roman lui-même.

Les premières pages résonnent de ces trois coups qui annoncent au théâtre le début d’une tragédie. La machination, ourdie par Helen, qui doit piéger le maire, est mise en place ; Carl, renvoyé de son poste, rumine sa vengeance et guette le moment d’accomplir le geste qu’il a prémédité ; Michael, se croyant trompé, franchit le pas : « il irait jusqu’au bout, dût-il tout perdre ! » Lisbeth, qui soupçonne le maire de la trahir avec une autre, décide de le suivre : « le sort en est jeté ! » Lawson, qui se croit berné par le maire, ne décolère pas : « et tant pis s’il devait en arriver là ! » Cathy, en s’apprêtant pour séduire le maire, pense : « Notre plan a bien marché » ;  William, l’opposant du maire, ne sait au juste ce qui se trame, mais il est « fermement décidé à mettre son adversaire, une fois pour toutes, hors course » ; Bradley, l’adjoint au maire, qui voit la réélection perdue par la faute du maire, crie à qui veut l’entendre qu’ « il faut se débarrasser coûte que coûte du félon » ; enfin, le maire lui-même, avant de s’engager dans ce qu’il croit une aventure galante ‒ ce mot si chargé d’un avenir incertain ‒ s’écrie : « Eh bien ! au diable Lawson ! » et quitte son bureau. Chacun a franchi son Rubicon. En exergue du chapitre est écrit : « Etait-ce ruse des dieux ou aveuglement fatal des passions ? »

La suite ne fera que suivre la chute inéluctable des dominos. Car, une fois les dés jetés, « les choses, comme le dira Helen, sont maintenant irréversibles ». De ce moment, dira Michael, « tout a basculé dans l’inconnu, engendrant immanquablement une série de conséquences qu’il ne pouvait qu’ignorer, mais qui s’ensuivraient inévitablement ».

Le sort en est jeté : « Il suffit d’un acte, voulu ou non, pour déclencher un processus, pour déranger l’ordre du monde, pour  provoquer, sciemment ou non, une réaction en chaîne incontrôlable ».

Qui dira l’étendue de la liberté humaine ? Une vie, d’aucuns disent une éternité, dépend d’un oui ou d’un non.