Archive pour mai 2015

La danse de Jennifer et le « Tombeau d’Edgar Poe » de Mallarmé

Vendredi 22 mai 2015

Edgar Poe P 296

 Enclose à tout jamais dans sa beauté formelle

Les lecteurs d’Aimer… et mourir, ou ceux de ce blogue, se souviendront des variations de tableaux décrivant la danse de Jennifer au Darling, montrant Coppélia, immobile comme un jouet, puis esquissant des mouvements mécaniques, jusqu’à devenir une véritable danseuse, rêve fait chair ; puis imitant la naissance de Vénus, sortant nue de la mer à la manière de Botticelli, pour enfin redevenir progressivement semblable à une statue, « enclose à tout jamais dans sa beauté formelle », définitivement hors d’atteinte.

Il y a là une allusion au premier vers du poème de Mallarmé, Le Tombeau d’Edgar Poe, qu’il a écrit, comme il l’a fait pour Verlaine, en hommage à celui qu’il considérait comme l’un de ses maîtres, à l’occasion de l’érection d’un monument en l’honneur de ce dernier à Baltimore. Le terme de tombeau a ici le double sens de monument funéraire et d’éloge, comme on peut le trouver dans la musique « Le Tombeau de François Couperin » ou « Tombeau » de Pierre Boulez dans Pli selon pli, portrait de Mallarmé.

 Ce vers, Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change, peut faire penser à l’auteur mettant, lui aussi après de multiples variations, un point final à son texte et l’envoyant à un éditeur qui, le livrant au public, le fixe dans sa forme définitive, texte ne varietur à jamais gravé dans le marbre.

Mais cela va bien plus loin.

Il nous dit, avec une solennité grave, que la mort fige désormais la pensée et l’expression du poète, mais en même temps les révèle. Car pour Mallarmé, empreint d’idéalisme platonicien, le poète est en quête d’un monde idéal, au sens de monde des idées, d’un monde de l’ordre au-delà du chaos apparent, qu’il appelle les « splendeurs situées derrière le tombeau ».

On y retrouve aussi, en écho à la pensée de Hegel pour qui « le Ciel est mort », l’idée que le néant est un point de départ qui conduit au Beau et à l’Idéal, « Pureté, que n’obscurcit plus même le reflet du Temps ». Car à sa manière, le poème, sorti du néant de la page blanche, « pur glacier de l’Esthétique », est, à l’image du tombeau, un monde fermé d’où surgit, par la force des mots, une vision nouvelle appelée à être intemporelle.

 Enfin, pour en revenir à Jennifer, « Vénus sculptée dans du marbre », vue par William Burg « comme une habitante d’un monde enchanté, mi-déesse, mi-extraterrestre », on peut imaginer que le monument de Baltimore, simple bloc de pierre brute, sans sculptures, symbolise la condition du poète, aérolithe tombé sur la terre.