La chair est triste hélas ! selon Mallarmé

Le rêve p.295

La chair est triste…Le rêve seul est désir

      La chair est triste, hélas !

Ainsi commence Brise Marine, un des plus célèbres poèmes de Mallarmé, dans lequel la lassitude des plaisirs des sens, ainsi que la vaine curiosité de l’esprit, invitent à fuir le quotidien et à s’embarquer pour un ailleurs.

Cet émoussement des sens et ce désabusement du jouisseur revenu de tout, les Romains les avaient déjà exprimés, plus crûment, dans leur vieil adage tristis homo post coïtum. Quel noceur n’en a-t-il pas fait la décevante expérience ? Quel débauché ne s’est-il pas écrié : hélas ! ? en constatant la vérité de ces autres vers de Mallarmé dans le poème Angoisse : Car le Vice, rongeant ma native noblesse / M’a comme toi marqué de sa stérilité. Quel Faust, désespéré autant que nostalgique, n’a-t-il pas gémi, comme dans le monologue qui ouvre la tragédie : « Habe nun, ach… », écho de la Sehnsucht, cette langueur, ce vague à l’âme, qui imprègne la littérature allemande ?

En effet l’ardeur avec laquelle nous courons après les plaisirs de la chair, pour tenter de combler le manque qui nous prive du bonheur, n’a d’égale que l’écœurement et l’amère déception éprouvés, quand arrive la saturation et, parfois même, à peine le plaisir satisfait. Comment la chair serait-elle joyeuse si elle a ce pouvoir de nous révéler ce pur ennui de vivre en quoi consiste l’angoisse qui nous saisit, précisément, dans l’expérience de la satiété ? Car quoi de plus terrible que de ne plus pouvoir espérer, désirer, quoi que ce soit ? Que serait la vie sans désir ?

 Comment échapper à cette tristesse, à cet « Ennui » – la majuscule est du poète – né de la désillusion, « désolé par les cruels espoirs » ? Mallarmé nous dit : « Fuir ! là-bas fuir ! » Certains, nous l’avons vu – comme notre personnage W. Burg, le politicien revenu de tout, et d’abord de lui-même – fuient dans des paradis artificiels ; d’autres, aveuglés, se précipitent dans un surcroît de sexe, et la chair leur devient un lieu de fuite encore plus triste. Et il y a toujours des habiles pour exploiter la « concupiscence de la chair », comme au cabaret de strip-tease, le Darling, « où l’on vend du rêve… Car le rêve seul est désir, ou désir de désir », et que « les rêves sont comme des phénix qui renaissent sans cesse ».

 Il en est cependant – à l’image de William, de Mallarmé ou de Baudelaire – chez qui subsiste un besoin d’Idéal qui « obsède le mendiant d’azur jusqu’à le hanter » (Azur), mais, hélas aussi, trop vague pour être jamais accessible.  Car ce « là-bas fuir ! », s’il traduit par sa répétition un besoin pressant de rupture, une nécessité même, est surtout marqué par l’indéfinition de la destination, comme l’ailleurs de « L’Invitation au voyage ». Un voyage qui, pour répondre à l’appel de l’inconnu, symbolisé par la brise marine, est censé mener vers un ailleurs infini et rêvé, mais se termine « perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…« 

Sous cet angle, que peut espérer celui qui, en proie à la tristesse de la chair et charmé par le chant des matelots, croit au changement et aux lendemains qui chantent ? sinon de nouvelles désillusions, sinon le « naufrage » qui clôt le poème ?

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