Les paradis artificiels et Baudelaire

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« Pour un tel jardin d’Eden, je veux bien renoncer à un paradis artificiel »

 William Burg, depuis quelques années, s’est laissé entraîner, lors de soirées roses à Londres, à consommer de la drogue. Dans l’ambiance, on en prenait sans s’en rendre compte, et il y avait pris goût. D’abord à petite dose, puis il en était venu à la cocaïne, avec au bout, le spectre de la spirale infernale du manque et l’avilissement physique et moral. Sa femme, Helen, ne s’y était pas trompée : il avait bien vu dans ses yeux une muette interrogation, puis un doute, puis une sorte de pitié. Elle le voyait dégringoler. Alors, certains soirs, pour la reconquérir, il se dopait, pour flamber le temps d’un assaut sans délicatesse. Il passait ainsi par des moments d’euphorie, suivis de périodes d’abattement entrecoupées de réactions lubriques bestiales. Une inéluctable descente aux enfers : telle était en réalité son voyage aux paradis artificiels. Jusque-là, il n’a pas trouvé la force d’arrêter, mais la rencontre avec Jennifer la lui donne : « Pour un tel jardin d’Eden, je veux bien renoncer à un paradis artificiel ».

 Cette expression, paradis artificiels, qui depuis a fait florès, nous vient de l’essai que fit paraître Baudelaire en 1860, où il étudie les effets du haschisch, « cette pommade verdâtre » qu’il découvre au « Club des Haschischins », et les Enchantements et tortures d’un mangeur d’opium. S’inspirant de son expérience et de ses observations sur les réactions de ses amis, il décrit avec force détails cliniques les altérations psychiques que provoquent ces psychotropes. « Le Paradis est là et ses noirs artifices, fruits de l’herbe et du pavot… »

 Partant du principe « que les choses de la terre n’existent que bien peu, que la vraie réalité n’est que dans les rêves », il espère trouver dans la drogue les moyens de satisfaire son « besoin d’infini », « de fuir, ne fût-ce que pour quelques heures, son habitacle de fange », de se contempler « comme dans un miroir magique où l’homme est invité à se voir en beau, c’est-à-dire tel qu’il devrait et pourrait être » et « d’emporter le paradis d’un seul coup». Tel est donc l’objectif de la prise d’opium : permettre aux hommes de se transcender pour rejoindre l’idéal auquel ils aspirent. Dit autrement : « A nous deux, nous ferons un Dieu, et nous voltigerons vers l’infini. »

Opium et haschisch

 Le poète n’en oublie pas cependant son art et traite de l’impact des drogues sur le processus de création artistique et sur les perceptions sensorielles. Il reconnaît, avec les poètes maudits, que si la drogue – ses successeurs parleront d’hallucinogènes comme la mescaline et le LSD – stimule la créativité poétique et l’invention d’images inédites dues à la distorsion du réel et du temps, elle met aussi dans des d’états de griserie, d’inertie, de mélancolie ou d’angoisse, qui font perdre à l’artiste toute volonté de travail.

 En moraliste, Baudelaire nous met en garde. Les expériences de drogue touchent à la quête de l’infini dans un monde où la volonté et la volupté entrent en concurrence. Or chez un créateur, l’inspiration n’est pas tout, il lui faut y ajouter beaucoup d’énergie. Notre esprit, affirme-t-il, est naturellement capable de faire triompher une lumière supérieure en se refusant à l’abandon trop facile à de fantasmagoriques jouissances. Alors, Enfer ou Paradis ? C’est là que l’adjectif « artificiels » prend sa pleine valeur de dénigrement : en démêlant, avec lucidité, tout ce qu’il entre de remords et de plaisir, de démence et de pureté, dans cette ivresse qui porte en elle sa propre désillusion, Baudelaire en réalité décrit, page après page, une inéluctable descente aux enfers : « Je peux prouver que les chercheurs de paradis font leur enfer, le préparent, le creusent avec un succès dont la prévision les épouvanterait peut-être ».

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