Ce qui est écrit est écrit : Verba volant, scripta manent

060408_110039_PEEL_8CP6Rm3 p.281 <vous avez raison : ce qui est écrit est écrit

Toute enquête passe par des procès-verbaux, des dépositions, des prises de notes telles que notre Inspecteur Peterson en inscrit sur son calepin. Comme il le dit à Helen, cela permet des recoupements, des convergences qui, pointillés par pointillés, finissent par tracer un vecteur, ou au contraire conduisent à exclure une hypothèse de départ.

C’est ce qui arrive lors de l’interrogatoire de Michael à la suite des examens de l’arme avec laquelle il est persuadé avoir tiré alors que les analyses du labo sont formelles : l’arme n’a pas servi.

« Oui ou non, avez-vous assassiné Mr. Smith ?

– Relisez mes dépositions dans votre carnet : c’est écrit noir sur blanc.

– Vous avez raison : ce qui est écrit est écrit.

Et en effet, en parcourant tous les endroits se rapportant au banquier, la lumière se fait peu à peu dans l’esprit de l’inspecteur. A aucun moment le suspect n’a dit formellement : j’ai tiré. Pour confirmation, le policier fait à nouveau raconter la scène en guettant chaque mot et arrive à la même conclusion : « Vous n’avez pas tiré. Matériellement, vous n’êtes pas un assassin »

Une illustration, à sa manière, de la célèbre citation sur les mots qui s’envolent tandis que les écrits demeurent : verba volant, scripta manent, employée pour désigner l’avantage décisif apporté à l’écrit par sa permanence alors que l’oral n’est que transitoire. Ce pourquoi, dans notre société, l’écrit est la base des contrats, comme preuve indubitable et irrévocable. Fixé une fois pour toutes à la manière du panneau inscrit sur la Croix par Pilate : « quod scripsi scripsi », ce que j’ai écrit, je l’ai écrit !

 verba volant

Encore faut-il savoir lire : tout le problème est là. Car deux difficultés se présentent à l’intelligence du lecteur. La lettre, au lieu de mettre en lumière sa signification, est un voile qui la masque, et son caractère figé arrive à en tuer l’esprit.

On se rappellera à ce propos le passage des Actes des Apôtres (VIII, 27-35) où l’Ethiopien lit le prophète Isaïe sans comprendre ce qu’il lit car l’esprit du texte lui reste obscur, et où Philippe, en mesure de dévoiler et d’expliciter cet « esprit », lui sert de guide et l’éclaire. On pensera également à tous les traducteurs qui s’attachent à l’esprit du texte plutôt qu’au mot et à la littéralité. A des poètes comme Mallarmé pour qui le mot, vidé de sa substance, n’est plus qu’une coque sonore. A saint Paul (II Cor., 3-6) qui met en garde : il y a un Esprit qui vivifie, et une lettre qui tue.

Dans cette configuration, la hiérarchie du mot écrit et du mot oralisé est inversée : les mots écrits «demeurent» parce qu’ils sont silencieux, prisonniers de leur page, et comme endormis, sclérosés, voire morts. C’est la lecture (et l’explication) qui les libèrera et qui les transmuera en ces mots parlés, vivants et qui sont l’esprit même. Ainsi en va-t-il de l’interprétation de la formule Verba volant, scripta manent qu’il faut elle-même expliciter ! De la même façon que, pour avoir la compréhension d’un livre, il ne convient pas de le déchiffrer page par page, mais d’en embrasser toutes les pages d’un seul regard.

 Mektoub

Le monde a toujours été confronté à ce problème. On peut faire d’un même texte des lectures différentes. Le Code civil a besoin de jurisprudence. Face aux Saintes Ecritures, ceux pour qui il n’y a pas d’autre Loi que celle de Moïse – bien qu’elle ait connu des développements et des approfondissements – ou bien ne démordent pas de la tradition des Anciens, comme les scribes et les pharisiens de l’Evangile, ou bien peinent  à concilier l’esprit et le lettre, l’observance scrupuleuse des préceptes au iota près et le dépassement de l’économie ancienne vers sa perfection, « l’accomplissement de la Loi ». La même ligne de partage se retrouve entre les tenants de l’Ecriture seule, et ceux qui allient Ecriture et Tradition vivante ; entre les intégristes, les traditionalistes et les tenants de la nouveauté ; ou encore entre les fondamentalistes pour qui on ne doit toucher à la moindre lettre du Coran et ceux qui se risquent à l’interpréter en fonction de l’histoire. On pourrait aller plus loin, au problème fondamental de la prédestination et de notre liberté : Mektoub : c’est écrit. Et à la « soumission » qui en découle…

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