100 000 visites : au jour des saints Innocents

3_innocents  L’innocence rend le crime plus noir. Et quelle plus noire cruauté que celle du massacre des ces tout-petits à Bethléem ? La mise à mort d’enfants innocents n’est-elle pas la pire des barbaries ? Mais qui est ce criminel ? Quels mobiles l’ont poussé à commettre un tel acte ? C’est ce que tout polar s’attache à pénétrer, en fouillant le cœur des personnages – car c’est en lui que toute passion prend sa source, nous le savons – et en analysant le milieu dans lequel ils évoluent. Et n’en sera-t-il pas puni, à la fin, l’auteur de ce crime odieux entre tous ?

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Chez Hérode, la toile de fond est politique : une situation complexe, qui le coince, en tant qu’Iduméen, entre Juifs et Romains et l’oblige à louvoyer, à flatter, à ruser, souvent même à employer la violence. Ainsi, pour célébrer le divin Auguste, avait-il fait ériger au-dessus de la grande porte du Temple une aigle impériale en or ; mais le Sanhédrin, jugeant cela comme un blasphème, la fit détruire par une quarantaine de jeunes gens, qui s’étaient fait descendre du toit, lesquels comparurent devant Hérode et furent brûlés vifs ainsi que les docteurs de la Loi ; les autres prisonniers furent livrés aux bourreaux. En politique, la fin justifie les moyens : d’aucuns appellent cela le maintien de l’ordre, d’autres la raison d’Etat, d’autres encore le pouvoir totalitaire.

Seulement – rappelons-nous l’épée de Damoclès – tout tyran vit dans la crainte permanente de la trahison et de l’assassinat. Aussi prend-il les devants : Hérode, selon l’historien de son temps Flavius Josèphe, fit ainsi noyer son beau-frère Aristobule devenu trop populaire, assassiner son beau-père Hircan II, et Costobar, son autre beau-frère, sans reculer devant le meurtre de sa propre femme Marianne. Il fit encore occire ses enfants Alexandre et Aristobule et, cinq jours avant sa mort, Antipatros, son autre fils, désigné jusque-là comme son successeur. Finalement, il ordonna qu’à sa mort, des notables du royaume soient exécutés, afin que les gens de Judée, envers et contre tout, pleurent à sa mort.

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Dans le massacre des Innocents, à la paranoïa engendrée par la soif du pouvoir s’ajoutent la jalousie et la colère. « Comment ! un rival, un Roi des Juifs, serait né ! Un prodige dans le ciel aurait conduit ces Mages astronomes jusqu’ici ! et les Ecritures disent que ce fils de la lignée royale de David sera le Libérateur, et qu’il doit naître à Bethléem, à huit kilomètres de mon palais ! » La ruse aussitôt : « Allez, enquérez-vous de lui, et revenez me dire où il est pour que moi aussi j’aille l’adorer ». Sur ces entrefaites, il part à Rome se justifier des moyens expéditifs de sa politique. A son retour, six mois plus tard, il a quelque peu oublié cette histoire, mais voilà que l’on raconte des choses étonnantes. D’abord sur Jean, qui, menacé, va se cacher au désert, jusqu’au jour où pour faire avouer à Zacharie où est son fils, il met le vieillard en prison, où il meurt. Puis sur ce Jésus qu’ont reconnu deux prophètes : Syméon et Anne de Phanuel. Et ces Mages, qui se sont tirés par un autre chemin et l’ont joué ! Colère épouvantable ! Le calcul est vite fait « selon la date dont il s’était soigneusement enquis auprès des mages » : le temps pour venir en Palestine, plus son séjour à Rome, on arrondit : deux ans. « Et il envoya tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethléem et dans tout son territoire. »

 Combien furent-ils ? Selon le récit de la mystique Maria Valtorta : 320 en tout (188 à Bethléem même et 132 dans les campagnes environnantes), ce qui est déjà une boucherie monumentale. Parmi ces tués, précise-t-elle, il y eut 64 petites filles, que les sicaires n’ont pas identifiées comme telles, car ils tuèrent dans l’obscurité, la confusion et la frénésie d’agir vite. Est-ce à cette tuerie que fait référence l’historien Macrobe (395-436) qui parle d’un massacre d’enfants par Hérode, mais en Syrie ? Or, raconte-t-il, « parmi les enfants de Syrie de moins de deux ans qu’Hérode Roi des Juifs avait fait tuer, se trouvait son propre fils » !

 Un tel « polar politique » ne peut finir que par le châtiment du coupable. L’agonie d’Hérode fut affreuse : son esprit hanté par les visions cauchemardesques de ses crimes, son âme torturée par le désespoir, et son corps dévoré tout vivant par les vers. L’épilogue est tout aussi noir : Hérode Antipas, son fils, séduit par la danse de Salomé, fit décoller saint Jean-Baptiste, et son successeur Hérode Agrippa tua saint Jacques et emprisonna saint Pierre. Jérusalem fut détruite et il ne resta pas pierre sur pierre de ce qui en fut la splendeur et l’orgueil : le Temple.

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Cependant toute histoire ne se contente pas de raconter : elle nous interpelle. Si le massacre des innocents rejoint l’interrogation de tout homme face au mystère du mal et de la souffrance, il pose un doigt accusateur sur tout système totalitaire, dont Hannah Arendt a rappelé qu’il se caractérise par le refus de la naissance : il n’admet pas que chaque nouveau-conçu soit de l’ordre de l’inconcevable, que chaque venue au monde soit le commencement d’un monde nouveau, imprévisible.

Face à la vie, qui est essentiellement liberté, le totalitarisme ne peut qu’user de violence : par exemple, dans sa volonté d’insérer la naissance dans un programme (un enfant quand je veux et comme je veux) ; dans sa vision matérialiste, où la conception n’est plus un événement irréductible, avec son secret angélus, mais un rouage apte ou non à s’engrener sur la vaste machine. Avec sa conséquence inéluctable : l’être humain produit comme un matériau, et supprimé si déficient, gênant ou jugé dangereux pour le système. Ainsi en va-t-il d’Hérode : il refuse la nouveauté de Noël ; il nie l’inespéré dans l’œuf ; il est l’homme du planning total, le prince d’une société fermée à tout inattendu, et à cause de cela tenant de la culture de mort.

L’histoire a connu bien des Hérode ; notre époque n’en manque pas, au point qu’on croirait que toute politique, qu’elle soit ou non démocratique, est porteuse par nature de totalitarisme. L’interdiction des crèches dans l’espace public, au nom d’une laïcité politique, en est un récent écho ; la limitation imposée du nombre d’enfants, un signe éloquent de planification ; les tueries d’enfants en Palestine, au Soudan ou au Pakistan, une nécessité auto-justifiée par le principe de la terreur ; et l’avortement, érigé en droit attribué à la propre mère de l’enfant, un renouvellement en pire, à l’échelle mondiale, du massacre des Innocents.

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