William et l’art d’être grand-père selon V. Hugo

Vincent Colin et Héloïse Godet p.273 

 Elle appréciait cet art d’être « grand-père »

Qui, passé par le lycée – il est vrai il y a quelques décennies ! – ignorerait le titre, à défaut de l’avoir lu, du recueil poétique de Victor Hugo, L’Art d’être grand-père ? Lautréamont écrivait en 1870, sept ans avant la parution de ce recueil : « De Hugo il ne restera que les poésies sur les enfants … » S’il se trompait sur le reste, il avait raison sur ce point. Victor Hugo, dans Océan, le dit lui-même : « Moi je suis fait pour la société des enfants ».

 C’est là le testament d’Hugo, ses derniers vers, alors qu’il était plongé dans le vide laissé par la disparition de sa femme, de ses fils, et par l’internement de sa fille. Laissé seul, à Guernesey, en présence de ses deux petits-enfants, il écrit ces poèmes, conjointement à L’Année terrible – histoire où apparaissent les deux enfants – opposant aux terreurs du moment les promesses de l’avenir. Il y a là comme un voile de deuil, mais sous lequel la vie palpite ; de la grandeur, et beaucoup de bonté, de tendresse ; de lucidité et d’humilité : on y apprend qu’il faut faire confiance aux petits, aux humbles, aux démunis. Aux enfants. Et l’on y savoure la beauté de la langue.

Si l’on peut y lire le rôle irremplaçable de passeurs, joué par les anciens, dans l’avènement du monde de demain, on y voit à l’évidence les anciens retrouver, grâces aux petits, une âme d’enfant. Aussi, à une époque, la nôtre, où le monde des adultes regarde parfois avec angoisse celui des jeunes, il est bon de relire L’Art d’être grand-père, où l’enfant est beaucoup plus qu’un homme en devenir : l’indispensable maillon, le précieux nœud qui relie l’humain au reste de la Création et au Ciel, lui qui, encore ivre du paradis, a gardé quelque chose d’angélique.

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Dans notre roman, cette allusion littéraire concerne les rapports entre William et Jennifer : Elle n’a pas trente ans ; il a dépassé la cinquantaine, mais leur connivence est totale.  

Lui, a un passé lourd de choses inavouables, sent le poids de ses écarts de conduite, connaît la lente désintégration de son mariage, trempe dans des histoires pas très claires, est menacé de mort, en somme comme Hugo « est plongé dans le vide » mais, au contact de la jeune femme, qu’il voit comme un être mi-céleste mi-terrestre, il se sent renaître, éprouve comme une vigueur et une innocence retrouvées : La torsion du mal est soudain apaisée / Par d’innocents regards purs comme la rosée !  Et plus son intimité avec Jennifer se resserrera, plus seront vraies les deux sentiments qu’exprime le poète : Je finis par ne plus aimer que l’innocence et Je n’ai point d’autre affaire ici-bas que d’aimer.

 De son côté, elle voit chez ce monsieur aux cheveux argentés, soigné de sa personne, conscient de leur écart d’âge, un homme dont le regard est chargé d’admiration et de tendresse, et quoique non exempt de désir, reste discrètement galant ; un homme posé, dont l’âge, sous un voile de lassitude physique, n’a pas entamé la fougue ; un homme cultivé, plein de tact et attentif à la laisser s’exprimer sans pour autant se montrer indiscret ; un homme qui la respecte, qui la considère comme une personne, et même comme un mystère. Ce qu’elle résume en disant qu’elle apprécie chez lui… cet art d’être « grand-père ».

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