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Genèse et conséquences d’un acte : le « cycle de l’absurde » 2/2

Mercredi 20 août 2014

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Brown fixait la pelouse, méditant sur sa responsabilité

Le cycle de l’absurde comprend, outre L’Etranger, Le Mythe de Sisyphe ainsi que les pièces de théâtre Caligula et Le Malentendu. Pour nous, ce titre sera l’occasion de prolonger l’article précédent, en nous demandant si nous ne sommes pas le jouet d’une fatalité, qui s’exprime par un enchaînement de causes et de conséquences qui nous échappent et nous entraîne indépendamment de notre volition.

En effet cette crispation de la main pour Meursault, du doigt pour Brown sur le revolver, pour insignifiante et involontaire qu’elle soit, n’en constitue pas moins un instant fatal. Il suffit d’un instant, comme le dit Sartre en exergue, pour faire basculer le destin ; et comme le dit Brown : « d’une fraction de seconde, d’un coup de feu comme sorti du néant pour que tout bascule irrémédiablement…Il suffisait d’un acte, voulu ou non,… pour mettre en route l’engrenage. »

 A ce qui nous apparaît comme un acte relevant de l’« absurde », au terme d’un enchaînement purement aléatoire – ce qui nous interroge sur la part de liberté qui subsiste dans l’instant de l’acte posé, ou sur l’illusion que nous aurions d’être libres – répond cependant une genèse obscure, évoquée à la p.76.  « Ce geste de vengeance était né de sa colère, sa colère de sa jalousie, sa jalousie… » – le lecteur achèvera la phrase à sa place : de sa méprise lors d’une conversation téléphonique mal interprétée, et ce parce que rendue ambiguë par le mensonge de la secrétaire, mensonge et interprétation rendus plausibles par le dîner qui a précédé et par le comportement empressé de sa femme, elle-même jouant cet empressement selon un plan établi par une autre.

 Il en va de même de la réaction en chaîne des effets, directs et collatéraux, inévitablement engendrés par cet acte. « C’est la faute du soleil » déclarera Meursault aux juges. De son côté, Brown, comparant son geste à « une pichenette entraînant la chute en cascades, inéluctable, de tous les dominos », se demande à quel point il est responsable et coupable de conséquences, non expressément voulues et imprévisibles. « C’est là, fait dire Camus à son héros, que tout a commencé… J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour… » En écho, Brown s’interroge : « Qu’avait-il dérangé dans l’ordre mystérieux du monde ? Quel processus avait-il enclenché ? Se pouvait-il qu’il fût capable de provoquer à son insu une réaction en chaîne incontrôlable ? »

 Ami lecteur, n’êtes-vous pas d’accord maintenant avec ce qu’écrivait Camus dans ses Carnets ? : « Si tu veux être philosophe, écris des romans »  Ou relis Aimer… et mourir !