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La vie est songe : Calderón (2/2)

Lundi 2 juin 2014

songe du chevalierp.289 : Tout n’était que rêve.

S’interroger sur la réalité ou l’apparence des choses est un thème vieux comme le monde, qui dépasse celui de l’instabilité des êtres et … et des choses, de l’illusion des sens et de la fascination des valeurs trompeuses de ce monde, de la fugacité de la vie, bref du néant de la condition humaine, de ses activités et de ses ambitions : vanitas vanitatum, et omnia vanitas , dit l’Ecclésiaste ; ne mento mori : n’oublie pas que tu es mortel ; et pulvis es : et que tu es poussière. C’est une question métaphysique : le monde a-t-il une réalité objective ? et ce que nous en percevons, à travers notre conscience, correspond-il à ce qu’elle est ?

Les philosophes grecs débattaient déjà de l’être et du néant, du réel et de l’apparence. La tour où Sigismond est enfermé rappelle la caverne de Platon où l’homme ne voit que des ombres. Socrate dans le Gorgias dit : « La vie est juste un rêve dont le réveil est la mort ». Montaigne écrit : « Nous veillons dormant, nous dormons veillant » et Pascal : « La vie est un songe, un peu moins inconsistant ». Corneille s’en souviendra en écrivant L’Illusion comique. Shakespeare dans La Tempête : « Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves, et notre petite vie est entourée d’un sommeil ». Les mêmes questions surgissent aujourd’hui où les paradis artificiels abondent, où le monde virtuel contamine la réalité : Et si tout n’était qu’illusion ? Si rien n’existait ? Et si la vie est réellement songe, la mort serait-elle le réveil de la vie ? la sortie de l’illusion ? Serions-nous un dormeur éveillé ? ou bien l’endormi est-il « le réveillé de l’ombre » ?

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Quel rapport avec notre personnage ? …Des rêves brisés…des illusions déçues… La vie n’est que songe creux… et moi, un jobard… Telle est l’amère réflexion de Michael, écho de tous les cœurs pour qui l’amour donne à la vie sa pleine réalité et qui le voient détruit par la tromperie de l’être aimé : la nouvelle réalité s’impose, l’ancienne devient un songe dont il se réveille, détrompé. Le bandeau tombe de ses yeux : la branche merveilleuse sur laquelle s’étaient cristallisés ses rêves montre à nu sa dure réalité : un bout de bois mort. Déception cruelle, désillusion, désenchantement. Il a vécu comme en rêve, ou il a rêvé éveillé, mais le retour au réel est implacable : tout était faux. 

« Non ! se défend Cathy, l’amour que j’ai montré n’est pas un songe. Les preuves sont là, tangibles. Regarde-les : je t’ai tout donné, mon corps vierge, mon cœur, mes pensées, tout mon être. Ce don de toute ma personne, jour après jour, pendant dix ans, voilà la réalité. » Mais la jalousie de Michael le rend aveugle et lui fait prendre pour réalité ce qui n’est, en fait, qu’un soupçon infondé. Car lui aussi détient des preuves, et matérielles celles-là, irréfutables ; il les a sous les yeux : les photos ! qu’il lui jette au visage. Là est la réalité. Tout le reste est illusion. Le passé ? duperie ; tout geste amoureux présent ou à venir ? leurre, manigance et simagrées.

Et la conclusion tombe : j’ai été un jobard. Mot qui lui-même fait allusion à Job qui, riche et heureux, voyait dans son bonheur la bénédiction de Dieu et qui, tombé brutalement dans la pire misère, est moqué de tous : Et tu te croyais aimé de Dieu ! Tu rêvais ! Jusqu’au jour où Michael aura la preuve que ses « preuves » n’en étaient pas, il ouvrira les yeux, et la réalité qu’il découvrira, il ne la supportera pas. Chacun sait qu’on ne réveille pas un somnambule…