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La vie est songe : Calderón (1/2)

Lundi 5 mai 2014

la vie est songep.245

…Des rêves brisés…des illusions déçues… La vie n’est que songe creux… et moi, un jobard…

Ce passage de notre roman fait allusion à la pièce de théâtre, écrite en 1635 par Calderón, dramaturge du Siècle d’or espagnol, La vida es sueño La vie est songe. Le sujet, inspiré d’un épisode des Mille et une nuits, celui d’Abul’Hasam ou le dormeur éveillé, tourne autour de l’idée que toute réalité n’est qu’illusion trompeuse.

L’histoire est celle de Sigismond, dont on a prédit au père qu’il serait un tyran s’il régnait. On l’a donc maintenu au cachot. Mais, avant de mettre quelqu’un d’autre sur le trône, le père veut s’en assurer. Pour le tester, on le drogue et on l’emmène dans son sommeil au palais royal où il est traité comme l’héritier du trône, qu’il est. Il commet effectivement des violences et même un meurtre, et on le ramène, par le même biais, dans sa tour. Il a donc « vécu deux rêves ». Mais alors, que croire ? A-t-il rêvé cette journée au pouvoir ou rêve-t-il qu’il est emprisonné ? La réalité est-elle une fiction ou la fiction vécue durant son sommeil est-elle la réalité ? D’autant que l’expérience étant renouvelée, le prince, qui a tiré la leçon de son premier comportement, s’y montre un roi exemplaire !

Nous comprenons bien que le fait d’avoir été endormi puis réveillé à plusieurs reprises fausse son rapport à la réalité et interpelle sa raison comme si son esprit était incapable de discerner le vrai du faux. Mais en jouant ainsi de cet aller-retour, Calderón va au-delà de la subjectivité de chacun, il pose la question ontologique de l’irréalité de la réalité.

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Calderón est contemporain de Cervantès qui peint un Don Quichotte qui prend de vulgaires auberges pour des châteaux, des paysannes pour des princesses, et des moulins à vent pour des géants… avant de retrouver la raison, et de Velasquez, qui aimait les jeux de miroir – nous sommes en plein baroque – où réalité et reflet se répondent, où la jeune femme, en contemplant sa beauté, voit le squelette d’une vieille. Ce qui trouve un écho dans un film (1986) de Raoul Ruiz, Dans un miroir : « Vivre ne serait qu’un sommeil, peuplé de rêves ».

« Qu’est-ce donc que la vie ? se demande Sigismond. Un délire, une ombre, une fiction, et le plus grand bien est peu de chose, car toute la vie est un songe et les songes sont des songes…” Et il conclut : « Puisque la vie est si courte, rêvons, mon âme, rêvons une fois encore, mais que ce soit en prenant garde et en considérant que nous devons au moment le plus imprévu nous réveiller de ce bonheur ; si en effet nous nous souvenons de cela, la désillusion sera moindre ».