Archive pour mars 2014

Jennifer, tel un cygne vu par les Parnassiens

Mardi 4 mars 2014

 

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Elle s’avança tel un cygne, qui lui évoqua Heredia

 

Poète, peintre, graveur, sculpteur, musicien, quel artiste n’a-t-il pas évoqué le cygne, dont la blancheur, la puissance et la grâce séduisent le plus simple des mortels ! Symbole – qu’il soit blanc ou noir – de la femme dans la splendeur de sa nudité, dont il incarne la pureté, la beauté, l’élégance et la noblesse, ou être céleste prenant sa forme pour pénétrer dans notre monde, il est intimement lié, comme chez Novalis ou Bachelard, à l’amour, à la volupté, au désir, lesquels trouvent leur apogée dans son chant, le chant du cygne, dans l’ombre de la mort.

Au Darling, William est fasciné par un duo de danseuses, l’une revêtue d’une combinaison de soie blanche, l’autre d’un justaucorps noir, qui auraient pu lui faire penser au Lac des cygnes de Tchaïkovski ou au Cygne de Saint-Saëns ; leurs formes, épurées chez l’une, sensuelles chez l’autre, auraient pu évoquer en lui le souvenir de Baudelaire, voyant passer devant ses yeux Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins / Polis comme de l’huile, onduleux comme un cygne… Et son ventre et ses seins s’avancer Pour troubler le repos où son âme s’est mise.

Mais, en esthète plus sensible à la plastique des corps qu’à la musique, quoiqu’aiguillonné par le désir, il évoque José Maria de Heredia, lequel prônait avant tout le culte de la perfection formelle, un des maîtres de la poésie parnassienne aux lignes pures et sculpturales. La danse de Jennifer, surgissant dans un halo lumineux comme une Pavlova auréolée selon les mots d’Ezra Pound, et multipliant, au milieu du cercle magique tracé par le spot, entrechats, jetés-battus et pirouettes, trouve de nombreuses correspondances avec le style d’Heredia, qui multiplie de son côté, rimes, coupes, enjambements, rejets et allitérations, en une science subtile du rythme où les verbes de mouvement accusent par contraste la netteté du dessin.

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On relira pour s’en convaincre Le Cygne de Sully Prudhomme. L’image d’un cygne « mirant sa blancheur dans l’eau sombre d’un lac aux reflets de lune », qui a provoqué chez William cette réminiscence littéraire, se retrouve chez cet autre Parnassien, qui le décrit à la lumière diurne et nocturne, se plaisant aux jeux de miroir. Le duvet de ses flancs est pareil / A des neiges d’avril qui croulent au soleil. Sans bruit, il glisse sur et sous le miroir des lacs, Il dresse son beau col au-dessus des roseaux / Le plonge, le promène allongé sur les eaux. Le voilà qui serpente, voguant Tantôt le long des pins, séjour d’ombre et de paix, tantôt poussant au large, choisissant La place éblouissante où le soleil se mire, jusqu’à l’heure où, alors que la luciole au clair de lune luit, et que sous lui se reflète / La splendeur d’une nuit lactée et violette, il Dort, la tête sous l’aile, entre deux firmaments.

Il est aisé de retrouver sous cette métaphore la silhouette de la danseuse, ferme et d’un blanc mat, son port de tête, sa chevelure, son épaule ; ses mouvements gracieux qui enchaînent les verticales, les horizontales, les courbes, les ondulations ; sa fierté narcissique : sa blancheur qu’il admire, et son choix d’une place éblouissante qui l’isole et la met en valeur. On comprend aussi pourquoi William, séduit aussi bien par sa beauté solaire sous la herse que par le romantisme du clair de lune final, verra en elle un être mi-déesse, mi-humaine, médiatrice entre deux firmaments.