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Archive pour décembre 2013

L’illusion du bonheur et Leibniz

Lundi 9 décembre 2013

 optimismep.165

Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles

Quel soulagement pour nos deux héroïnes ! Pensez donc, un maître chanteur tente d’extorquer dix mille livres sterling à l’innocente Cathy, en la menaçant de montrer d’elle, à son jaloux de mari, des photos qu’elle juge fort compromettantes et susceptibles d’amener la rupture de leur couple. Heureusement la fidèle amie, l’ingénieuse Helen, est là pour veiller au grain. Sitôt au courant de la situation, elle élabore un plan de contre-attaque. Face à notre homme, qu’elle suspecte d’être aussi l’assassin recherché, Cathy n’en mène pas large. Elle se rend de nuit au rendez-vous avec l’argent demandé, cependant qu’Helen se cache à proximité. L’homme, grimé, sort de l’ombre : « Donnez ! ». Cathy tend l’enveloppe, réclame en contrepartie photos et négatifs et, pour parer à toute reprise du chantage, menace à son tour : « N’y revenez pas. J’ai de quoi désormais vous empêcher de nuire ».

Un instant désarçonné, l’autre n’a pas le temps de réagir. Déjà Helen a surgi et l’a assailli de flashes sous toutes les coutures, avant de s’élancer dans l’épaisseur des fourrés. Mieux vaut tenir que courir après elle, se dit notre escroc, qui empoche l’argent et s’esquive en disant : « Soyez rassurée, je ne vous embêterai plus. » Helen, revenue, exulte de joie : « Tu vois que ça a marché ! Nous le tenons. Dès demain, tu porteras la pellicule à la Police. Ce sale type sera démasqué et nous serons tranquilles. » Reste à ce que le mari jaloux ne tombe pas sur les photos récupérées, qu’il faut cependant garder comme preuves du chantage. Helen les fourre dans la boîte à gants de sa voiture, en s’exclamant : « Personne n’ira les chercher là ! » Sur quoi nos deux amies éclatent d’un rire libérateur. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Leibniz

Cette dernière phrase qui clôt l’épisode rappelle la célèbre formulation de Voltaire, réductrice et volontairement déformée de la philosophie de Leibniz. Ce dernier, illustre mathématicien, inventeur du calcul infinitésimal, qui permet de lever les indéterminations, et travaillant sur les convergences dans son traité de l’art combinatoire, lit dans le cosmos un ordre universel dans lequel règne une harmonie totale, préétablie par le Créateur. Dans sa Théodicée, pour répondre au problème du mal au sein de cette harmonie universelle, il raisonne ainsi : Dieu, absolument parfait, ne pouvait que créer un monde inférieur à Lui, le moins imparfait de tous les mondes imparfaits, le monde le mieux adapté aux fins suprêmes qu’Il s’est fixées, et dans lequel le mal a sa place providentielle : il existe pour un bien plus grand, bien que nous ne le percevions pas encore.

Voltaire, dans son conte Candide, s’en prend, par la bouche de Pangloss, aux métaphysiciens, à travers lesquels il vise Rousseau. Il ironise : Comment, face aux guerres, aux injustices et autres malheurs qui accablent l’humanité, peut-on prétendre que nous vivons dans le meilleur des mondes possibles ? A quoi sert d’attendre le bonheur d’une Providence qui ne soucie pas de ceux qui sont embarqués dans cette galère ? Ne nous berçons pas d’illusions en tombant dans un optimisme béat. Laissons cela à la métaphysico-théologo-cosmolonigologie ! Ce n’est pas en raisonnant que nous mettrons fin à nos maux, mais en organisant par nous-mêmes la vie terrestre par le travail, en cultivant notre jardin. Alors, oui, au regard de ce qui, concrètement, est de l’ordre du possible, c’est le mieux qu’il nous soit donné d’accomplir !

                                                        *

Et de fait, ceux qui ont lu notre roman, le savent : Helen et Cathy sont loin de se douter que le drame est enclos dans leur plan même, qu’elles croient être la solution idéale pour échapper à leurs problèmes, mais qui mettra fin, définitivement, à leurs illusions de bonheur.