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Archive pour novembre 2013

Jennifer et les Filles du feu de Nerval

Samedi 16 novembre 2013

Jennifer et les Filles du feu de Nerval danse-du-feu_500x5001-219x300 p.144 et 250

 Il évoqua une fille d’un roux flamboyant, une fille de feu comme disait Nerval

 William Burg, talonné par Mr. Edouard, chef de la mafia locale, à qui il doit de très fortes sommes et incapable de les rembourser à temps, songe à s’enfuir et à refaire sa vie ailleurs. Pour échapper à son angoisse, il évoque une fille, radicalement différente de sa femme Helen, qui serait d’un roux flamboyant, dans le style de la secrétaire de mairie Lisbeth : une fille de feu comme disait Nerval.

Or, cette fille rêvée, il la rencontrera au Darling où elle est danseuse : elle s’appelle Jennifer. S’il est un moment, dans notre roman, où celle-ci mérite particulièrement d’être appelée une fille de feu, c’est celui où, nue dans une obscurité presque totale, elle termine son numéro, transformée, par un brusque jet de lumière, en torche vivante : chevelure, carnation, toison, tout est alors feu dansant, torsion de flammes, le corps ensuite, ramassé au sol, devenant semblable à un tison incandescent, agité de tressaillements comme d’autant de flammèches, et s’arquant en une dernière gerbe de feu, avant d’être rendu à l’immobilité minérale.

Cette réminiscence littéraire ne se borne pas à rappeler le titre du recueil nervalien Les Filles du feu, mais vise bien des occurrences rencontrées au fil des nouvelles qui le composent.

 

Tout d’abord, de la même façon que, dans sa vie, Nerval, en fréquentant assidûment un théâtre, s’est épris d’une cantatrice qui s’y produisait, Jenny Colon – dont il se souviendra dans Aurélia –  ou encore qui a été marqué par sa rencontre avec la pianiste Marie Pleyel – laquelle lui inspirera la Pandora – c’est en se rendant, sur l’injonction de Mr. Edouard, dans un cabaret, et au son de la musique du Boléro de Ravel, que William sera subjugué par Jennifer, jolie rousse d’une trentaine d’années, dont il tombera follement amoureux. Lorsqu’il lui avouera son passé, il aurait pu reprendre mot à mot la phrase de l’écrivain : Alors je lui racontai tout; je lui dis la source de cet amour entrevu dans les nuits, rêvé plus tard, réalisé en elle. Et nous savons que, pour tous deux, ces rencontres scellent leur destin, un destin qui les mènera à la mort.  

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Ensuite, dans ses nouvelles, nous trouvons Angélique, une héroïne qui s’enfuit en Italie avec son amant, de même que William compte s’enfuir à l’étranger avec sa conquête. A l’image de Nerval qui, dans Sylvie, rêve d’un voyage à Cythère avec son amie d’enfance, William rêve d’emmener celle dont il est épris en France ou dans quelque autre pays idyllique. Les deux femmes ont des traits communs : Sylvie est une fille solide, les pieds ancrés sur sa terre natale, une fille solaire, belle comme une œuvre antique, qui incarne la douce réalité ; Jennifer, une femme que sa vie difficile a rendue réaliste et qui, dans son show, est comparée à une statue de Vénus.

Pareille aussi à celles que Nerval met en opposition à Sylvie, Adrienne et Aurélie, actrices, femmes de théâtre et d’illusion, femmes suggestives et évanescentes, qui incarnent l’idéal sublime, Jennifer appartient au milieu frelaté du spectacle qui vend du rêve, mais que William compare à un être qui ré-enchante son monde, mi-déesse, mi-extraterrestre, descendu ici-bas que pour lui : ce qu’écrit Nerval : Je me sentais vivre en elle, et elle vivait pour moi seul. Eclairée par un spot qui l’isole dans son halo de rêve, elle est pour lui comme Aurélie dans le clair de lune naissant tombant sur elle seule, isolée de notre cercle attentif.[ De même en effet qu’Adrienne est dite une fleur de la nuit éclose à la pâle clarté de la lune, et qu’Aurélia, la comédienne, est une apparition, qui illuminait la scène, prise sous les feux de la rampe, pâle comme la nuit et brillant dans l’ombre, notre danseuse évolue dans la clarté lunaire, ombre inquiétante poursuivie par un faisceau de lumière qui fait briller son costume argenté.

Comme pour Nerval encore, pour qui ces deux filles de feu opposées forment les deux moitiés d’un seul amour, Jennifer réunit en elle, aux yeux de William, l’habitante du monde enchanté de la nuit et la jeune femme bien réelle du jour. Ajoutons qu’à son propos, on peut également évoquer d’autres filles du feu, telles Jemmy, l’Irlandaise, Octavie, rencontrée comme dans un rêve, Isis, reflet de la déesse lunaire au charme envoûtant, Emilie, dont le père a été tué à la guerre par celui qui l’aime, de même que l’ex petit ami de Jennifer a été tué par William. 

Enfin, si toutes ces femmes rêvées, couronnées par le poème Les Chimères, représentent l’impossible nervalien, pour qui le vrai pays est l’ailleurs, univers indécis et fantasmé, trouble et ambigu; univers où ombres et rêves ont l’apparence de la réalité, où tout se brise et se recompose perpétuellement, à partir d’un feu primordial où naîtraient les âmes, on peut dire qu’il en va de même pour William : devant la fantasmagorie que lui offre Jennifer, tour à tour félin, prêtresse, ondine et feu, facettes multiformes d’une unique femme unifiées par le thème inlassablement répété du Boléro, il a l’impression que toutes les femmes qu’il a connues avant elle, se ramènent à elle, qu’elles ont été comme des aspects divers de la beauté, et que Jennifer les incarne toutes, en les sublimant. Pour nos deux hommes, elle est La Femme inspiratrice, mi-terrestre, mi-céleste, qui incarne l’énergie primordiale des mondes visibles et invisibles : le feu.