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Archive pour octobre 2013

In cauda venenum ou la flèche du Parthe

Samedi 5 octobre 2013

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Quand, dans son dos, telle la flèche perfide du Parthe, il lui décocha un dernier trait.

La flèche du Parthe – pour ceux qui l’ignoreraient – désigne la pique assassine par laquelle celui qu’on croit vaincu prend soudainement et traîtreusement le dessus, la phrase ironique lâchée au dernier moment, quand l’adversaire rompt la conversation et s’éloigne, une manière de remporter un combat d’arrière-garde à la fin d’une discussion en lançant un dernier trait acéré juste avant de se retirer.

Cette expression fait allusion à la ruse des guerriers parthes, qui faisaient mine de fuir et surprenaient l’ennemi par des flèches tirées en arrière et par dessus l’épaule, tactique, jugée perfide, qui s’est illustrée, entre autres, lors de la bataille de Carrhes, le 9 juin 53 av. J-C, lourde défaite infligée aux légions romaines placées sous les ordres du général Crassus, par les Parthes conduits par le général Suréna. Le même Suréna dont Corneille fit une tragédie.

 

Comme dans un roman noir, le destin fatal de Crassus est marqué par une série de signes annonciateurs du désastre. Alors qu’il est sur le point de quitter Rome, un de ses adversaires organise une cérémonie lugubre au cours de laquelle de puissantes malédictions (en latin, dirae, imprécations mortelles) sont prononcées contre lui ; puis, dans le port de Brindes, s’élève le cri d’un marchand de figues, « Cauneas ! » dans lequel on voit un présage oral où se serait fait entendre l’avertissement « Cave ne eas ! », « Attention, n’y va pas ! » Encore une fois lorsque, pour financer la longue campagne qui s’annonce, Crassus s’empare de l’or conservé dans le sanctuaire de la déesse Atargatis à Hiérapolis et dans le temple de Jérusalem, le sacrilège s’accompagne de deux nouveaux mauvais augures : en sortant du sanctuaire, son fils, qui tombera sous les flèches des Parthes, glisse sur le seuil et tombe, et lui-même, qui le suit, tombe à son tour. Enfin le jour où il établit un pont de bateaux pour franchir l’Euphrate, à Zeugma, là où Alexandre le Grand l’avait lui-même franchi, une bourrasque arrache du sol les enseignes militaires, ce qui est interprété comme un mauvais signe de plus.

Pourtant le rapport des forces en présence semble assurer la victoire aux légions romaines qui disposent de 50 000 à 70 000 hommes, tandis que l’armée de Suréna n’en compte que 10 000, dont une escorte de mille cavaliers lourds, les cataphractaires, équipés d’une lance pouvant atteindre quatre mètres qui sert à repousser l’ennemi : entièrement caparaçonnés, sans étriers, ils chargent tous ensemble pour effectuer une percée meurtrière. Quant aux fameux archers montés, ils sont dotés d’un arc composite, renforcé de lames de cornes de chèvre sauvage et de tendons de cerf ou de gazelle, arc redoutable qui décoche des flèches au moins deux fois plus loin que celui des archers hellénistiques et romains.

Mais, dans cet affrontement, ne manquent ni traîtres ni ruses. Alors que Crassus s’apprête à longer le cours de l’Euphrate, un chef local, faux allié des Romains qui mène un double jeu, l’en dissuade et le dirige sur une zone de plaine désertique, avec des bois et des inégalités propices à dissimuler des troupes, où [attendent les forces de Suréna. Quand l’ennemi apparaît, on ne voit pas luire ses armes sous le soleil, et Crassus croit avoir affaire à une simple avant-garde. Les Parthes ont en effet recouvert leurs armes de housses et de gaines de peau. Au signal du combat donné par Crassus, Suréna fait gronder ses tambours à sonnailles, dans un tumulte assourdissant, et fait soudainement dévoiler ses cataphractaires, tandis que ses archers à cheval, entamant leur tactique habituelle, une manœuvre d’encerclement, harcèlent à distance, évitant tout contact, et font pleuvoir leurs flèches. En tir à cadence soutenue, un archer épuise sa réserve de flèches en quelques minutes, ce qu’attendent les Romains. Mais les archers parthes vont à tour de rôle se réapprovisionner à l’arrière, auprès de chameaux chargés de flèches, et entretiennent un tir ininterrompu. Les Romains se protègent tant bien que mal de la pluie de flèches en se formant en tortue, mais les cataphractaires les chargent à coup de lances, les forçant à se disperser : les légionnaires trébuchent sur les morts et les blessés, sont aveuglés par la poussière soulevée par les chevaux et exposés aux jets de flèches. Le massacre dure jusqu’à la tombée de la nuit et, au retrait parthe, 20 000 soldats romains sont morts et 10 000 faits prisonniers

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Dans notre roman, l’expression marque la fin de l’entrevue houleuse entre Lawson et Bradley. Le premier, voyant son projet d’usine compromis par l’entêtement de l’adjoint au maire, tout puissant depuis la mort du maire, est déterminé à faire sauter « le dernier verrou » Il passe à l’attaque en lui disant qu’il a été témoin de sa présence et de celle de l’ingénieur, sur les lieux du crime ; l’autre en reste groggy. L’industriel savoure sa revanche et lui lance un ultimatum : ou bien l’autre lui signe sur-le-champ son accord, ou bien il le dénoncera à la police.

Dans l’intervalle, Bradley a repris ses esprits et il contre-attaque : « La police ? mais elle sera sûrement contente d’apprendre que vous avez transporté le cadavre ailleurs ! – Ce délit, réplique l’industriel, sera vite oublié au bénéfice d’un dossier clos sur l’arrestation du meurtrier ! » Cette fois Bradley est K-O. Il gémit que ce n’est pas lui le coupable ; donc, se voit-il rétorquer, « Vous êtes complice ! Vos électeurs apprécieront ! » Ces derniers mots sont les mots de trop. L’adjoint se rebiffe : « Je ne céderai pas à ce chantage. Je ne signerai jamais. L’entretien est clos. Sortez ! »

Lawson se rend compte qu’il a été trop loin et se radoucit, suggère un compromis, supplie à son tour, plaide son dossier ; ironique, Bradley réplique : « Laissez aux électeurs le soin d’en juger ! » et, lui montrant la porte, le nargue : « Je ne vous reconduis pas. » Là-dessus, tandis que Lawson, découragé, se dirige vers la porte, Bradley lui décoche dans le dos, telle la flèche perfide du Parthe, un dernier trait : « Et ne vous avisez surtout pas de… » Sur quoi, Lawson, blessé dans son orgueil, fait volte-face : « Me raviser ? Non pas. » Et, à son tour, lance sa flèche : « Puisque vous m’y poussez, je vais de ce pas tout raconter à la police. C’est vous qui l’aurez voulu ! »

Ainsi peuvent se retourner les flèches…le Parthe n’étant pas toujours celui que l’on suppose, mais toujours le dernier à parler !