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Archive pour septembre 2013

Les yeux de Chimène ou le regard de l’amour

Lundi 9 septembre 2013

Les yeux de Chimène ou le regard de l’amour dans Interventions de l'auteur les-yeux-300x120p.454

Mais elle le voyait avec les yeux de Chimène

On le sait : « Elle a de beaux yeux, Chimène ! », des billes noires et brillantes de Castillane au charme envoûtant, et sans doute une voix de soprano dramatique, comme dans l’opéra de Massenet, à faire se pâmer tous les Rodrigue de la Terre. De doux yeux ? On peut en douter au vu de son caractère ! sauf pour son chéri. Mais il ne s’agit ici ni de leur couleur ni de leur expression, mais du regard amoureux que Chimène porte sur Rodrigue, fût-il le meurtrier de son père. De tels yeux sont ceux du cœur, dont on dit qu’eux seuls voient bien. Ou au contraire que l’amour aveugle. Aussi peut-on aussi bien dire avoir pour Rodrigue les yeux de Chimène qu’à l’inverse avoir pour Chimène les yeux de Rodrigue, comme dans le célèbre vers de Boileau à propos du Cid : « Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue ».

 

Tout en effet est question de regard. Il suffit pour cela de se remémorer les regards croisés de nos protagonistes lors du passage à la télévision de Michael, présenté comme l’homme providentiel aux élections de Southland, puis mis à mal par les provocations des journalistes avides de sensationnel, et annonçant, d’un coup, qu’il retirait sa candidature.

Lisbeth, qui espérait beaucoup de cette prestation pour son avenir, rêvant d’être le bras droit du futur élu, voit l’image séductrice voler en éclats, en reste sur le moment interloquée, interdite, pétrifiée et comme anéantie, mais a vite fait d’inverser sa vision des choses : Michael devient un homme qui l’a méprisée et ne l’a utilisée que comme un marchepied !

Helen, qui avait vu en lui un homme brillant, capable de séduire le public autant que les investisseurs, qui avait applaudi à chacune de ses répliques, avait admiré son élégance et le charme de sa personne, le traite maintenant d’idiot, de susceptible comme un pou, de dénué de réalisme et d’humour. L’image se fendille de partout, l’homme politique est mort, reste l’amant à ne pas perdre. Elle aussi, comme Lisbeth, a vite fait de dresser un autre plan. Pour s’apercevoir à la fin que l’image  de l’amant rêvé ne correspond pas à la réalité, alors que la secrétaire tombe sous le charme de l’homme.

Un mot au passage sur Tony Lawson dont le projet d’usine reposait sur l’élection du banquier. Enthousiaste comme les autres, voyant déjà la partie gagnée et ses espérances réalisées, il comprend que tous ses espoirs s’écroulent, et que cette fois c’est la faillite assurée, c’est sa fin, sa mort. Le sauveur devient un assassin qui tue deux mille emplois et autant de familles, qui entraîne les sociétés qui gagent le projet dans la ruine. Un salaud, un monstre d’égoïsme, voilà la vérité !

Reste Cathy, qui le voyait avec les yeux de Chimène : fière de son mari, qui domine la scène de toute sa prestance et de son autorité, sûr de lui et possédant une hauteur de vue impressionnante, capable par la puissance de son verbe de faire surgir de façon tangible usine, complexe industriel et demeures de charme au bord d’une Tamise réconciliée avec l’écologie. Lorsque survient l’incident qui engendre la rupture, l’image idéalisée tient bon, en sort même renforcée. C’est contre les autres que se soulèvent sa colère et son indignation, ce sont eux les coupables : monde politique et monde médiatique, tout à l’heure vus comme tremplin, devenus aussi pourris l’un que l’autre, exécrables de bassesse, de coups bas et d’hypocrite servilité. Son Rodrigue, en claquant la porte, sort vainqueur du combat et garde son auréole d’homme d’honneur qui ne leur lèche pas les pieds, d’être généreux et désintéressé, de mari amoureux (alors même qu’il la trompe) tel qu’elle le voit dans le miroir ébloui de sa jeunesse.

Ainsi en va-t-il de notre perception des choses. C’est un truisme de dire que notre vision dépend du point de vue où l’on se tient. Le lecteur de roman policier le sait, lui devant les yeux de qui l’auteur met des images qui le conduisent à de fausses interprétations, lui qui ne peut voir que ce qu’on veut bien lui montrer, sous l’angle et dans la lumière qui conviennent au dessein poursuivi, lui qu’on amène à avoir les yeux de Chimène pour l’assassin !