Archive pour août 2013

Le symbole du tissage chez les Berbères et ailleurs

Samedi 3 août 2013

 

Sur la suggestion d’un lecteur, je voudrais, dans le droit « fil » de notre dernier article, me faire l’écho de la tradition du tissage dans le monde berbère, monde que j’ai connu et que j’aime, pour en montrer l’originalité, et l’étendre à d’autres modes de pensée afin de faire mesurer l’universalité des symboles liés au filage et au tissage.

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Pour les Imazighen – mes amis me pardonneront de ne pas l’écrire en tifinagh – le métier à tisser symbolise la structure et le mouvement de l’univers. Quatre morceaux de bois y figurent l’univers : l’ensouple du haut, dite ensouple du Ciel, où s’attachent les fils de la chaîne, celle du bas, où s’enroule la toile, représentant la Terre. Soit dit au passage, la tunique de Jésus « sans couture, tout entière d’un seul tissu…» (Jn 19:23), exigeait un mode de tissage très en vogue en Egypte : il fallait monter une double chaîne et tisser les deux faces, alternativement, avec le même fil de trame.

Leur originalité est de regarder le travail du tissage non seulement comme une création, où toutes les formes à naître sont possibles, mais mieux encore, comme un enfantement. Lorsque le tissu est achevé, la tisserande coupe les fils qui le retiennent au métier et, ce faisant, prononce la formule de bénédiction que dit la sage-femme en coupant le cordon ombilical du nouveau-né. Filer et tisser, travail à l’origine exclusivement féminin, sont pour la femme berbère ce que labourer est pour l’homme : s’associer à l’œuvre créatrice. Alors que le Talmud considère le tissage comme la plus vile des professions, et que, généralement, on aurait tendance à penser, comme dans la Bible (Esa 38:12) : «le fil de ma vie a été retranché, comme les fils que le tisserand coupe de la toile».

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Ce n’est donc pas un hasard si Platon a recours au tissage pour représenter le monde par un fuseau, tournant d’un mouvement uniforme et entraînant la rotation de l’ensemble de l’univers, dont le peson, divisé en huit cercles concentriques, figure les champs planétaires. Ni si Porphyre, dans l’Antre des Nymphes, disait : « Quel symbole conviendrait mieux que le métier à tisser aux âmes qui descendent dans la génération ?

 Tissu, fil, métier à tisser, instruments servant à filer ou à tisser : fuseau, quenouille, rouet, duite, sont tous autant de symboles du destin. Les expressions « ourdir ou tramer un complot » en dérivent. Ils servent à exprimer tout ce qui commande ou intervient dans notre destinée : la lune tisse les destins ; l’araignée tisse sa toile, image des forces qui tissent notre histoire ; les fileuses évoquées dans l’article précédent, divinités lunaires, nouent les destins individuels et cosmiques.

Le fil apparaît comme le lien entre les trois niveaux, infernal, terrestre et céleste, autant qu’entre les plans psychologiques, inconscient, subconscient et conscient. Fil à plomb suspendu au sommet d’un arceau et touchant le sol, il représente l’axe cosmique qui du pôle céleste descend au pôle terrestre, marquant ainsi l’action directrice du Créateur. Ce qui faisait dire à Le Corbusier que toute construction doit se faire « en verticale avec le ciel ».

 

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Il n’est donc pas étonnant qu’en mode taoïste, le souffle de vie soit associé au va-et-vient de la navette sur le métier : état de vie et état de mort, expansion et résorption de la manifestation, ni que le concept de l’éternel retour soit imagé par la rotation continue du fuseau ou du rouet, dont le mouvement perpétuel et nécessaire, de la naissance à la mort, manifeste la contingence des êtres périssables, dans une création elle-même soumise au devenir.

Le tissage achevé de jour et défait de nuit, comme dans le mythe de Pénélope, se retrouve dans le Rig-Véda pour symboliser, une fois encore, le rythme vital, l’alternance de la respiration, comme celle du jour et de la nuit. Ce qui trouve son équivalent dans le mythe japonais de la Déesse solaire : le tissage d’Amaterasu détruit par Susano-wo-no-Mikoto.

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En conclusion, je ne puis que vous renvoyer aux articles et commentaires du mois de décembre 2008 : vous aurez de la lecture pour vos vacances !

Un au-delà des mots : le symbole ; La richesse du symbole ; Un blog symbolique ! ; Symbole et polar ; Le symbole et sa dynamique ; L’apport précieux du symbole ; Subjectivité des symboles ; La pensée moderne et le symbole ; Sympathie nécessaire ; Cosmos et symboles ; Raison et symbole réconciliés ; L’universalité des symboles.