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Archive pour juillet 2013

Le crin de Damoclès et le fil des Parques

Samedi 13 juillet 2013

 Le crin de Damoclès et le fil des Parques dans Interventions de l'auteur fates-227x300

 p.314

Dans la mythologie, au crin qui retient l’épée de Damoclès répond le fil des Parques, auquel est suspendue la vie humaine, tous deux aussi ténus que fragiles : “La vie ne tient qu’à un fil”.

Il était d’usage dans la mythologie que la vie des mortels se finissait lorsque les Parques, en latin, ou les Moires, nom qui en grec signifie « portions de destin assignées à chaque homme », coupaient le fil représentant la vie humaine. Filles de Zeus et de la Titanide Thémis(la Justice), ces trois sœurs personnifient la justice en tant que, incarnant une loi que même les dieux ne peuvent transgresser sans mettre l’ordre du monde en péril, elles en appliquent sans fléchir les décrets irréfragables. Ce sont Lachésis, la Répartitrice, qui « tire au sort » le lot de chacun et chante le passé ; Clothô, la Fileuse, qui « enroule le fil » et chante le présent ; et Atropos, l’« inévitable », l’Implacable ou l’Inflexible, qui chante le futur et coupe le fil de la vie, image fort répandue à la Renaissance et qu’évoque La Fontaine dans son « Epître à M. de Turenne« .

Selon La République de Platon, elles sont filles de la Nécessité, laquelle tient le fuseau qui fait tourner toutes les sphères, et du Destin. On y voit un hiérophante, porte-parole de Lachésis, offrir à chacun, à tour de rôle, le libre choix de son sort et de son modèle de vie. Nous souvenant de Damoclès, nous remarquerons, non sans sourire au passage, que le premier à se présenter choisit immédiatement la vie d’un tyran. Mais, après avoir choisi, il s’aperçoit que cette vie comprend un grand nombre de maux et maudit le hasard, les génies qui l’aident à être fidèle à son choix, et « tout sauf lui-même » !

Au plan cosmique, il est de tradition de distinguer le fil de chaîne, qui relie entre eux les mondes et les états, du fil de trame, qui représente le développement temporel de chacun d’eux. Aussi ces divines et infatigables filandières sont dites veiller non seulement sur le sort des mortels, mais encore sur le mouvement des sphères célestes et l’harmonie du monde. Elles ont un palais où les destinées des hommes sont gravées sur le fer et sur l’airain, de sorte que rien ne peut les effacer. Immuables dans leurs desseins, elles tiennent ce fil mystérieux, symbole du cours de la vie, et rien ne peut les fléchir ni les empêcher d’en couper la trame. Les Anciens les représentaient sous la forme de trois femmes au visage sévère, accablées de vieillesse, avec des couronnes au feuillage sempervirent symbolisant la pérennité, l’immuabilité entre la vie et la mort.

Elles sont comparables aux Nornes de la mythologie nordique, nom dont l’origine, incertaine, pourrait en effet être dérivée d’un mot signifiant « tresser », et se référer ainsi au fait qu’elles tissent les fils du destin. Elles se nomment Skuld « ce qui devrait arriver » au sens d’obligation et non de probabilité, Verdandi, « ce qui est en train de se dérouler » et  Urd, « ce qui est advenu ». Elles apparaissent dans le premier tableau du prologue du Crépuscule des dieux de Richard Wagner, et dans un magnifique poème de Leconte de Lisle, La légende des Nornes.

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Le symbolisme du fil se retrouve dans toutes les civilisations. Songeons aux Grandes Déesses tenant en main fuseaux et quenouilles, comme chez les Hittites par exemple. Dans les Upanishad, le fil (sûtra) est dit relier ce monde et l’autre et tous les êtres, où  tout, se trouvant rattaché au centre principal, nécessite que le fil soit en toutes choses suivi à la trace. On peut aussi penser aux fils qui, dans le théâtre japonais, relient les marionnettes à la volonté centrale de celui qui les anime. Ou encore au tantra chinois, mot qui dérive de la notion de fil et de tissage, à la fois fil de l’interdépendance des choses, des causes et des effets, mais aussi fil d’Ariane dans le labyrinthe de la quête spirituelle, ce qui rejoint ce que nous disions du fil rouge dans l’analyse freudienne ou simplement le fil d’une intrigue policière.

Ajoutons qu’en Extrême-Orient le mariage est symbolisé par la torsion, entre les doigts d’un génie céleste, de deux fils de soie rouge, soulignant que la destinée des époux ne fait plus qu’une, et qu’au Sud-est asiatique, on noue aux poignets des mariés un même fil de coton blanc, fil de leur destinée commune. Et l’on sait combien le mariage aujourd’hui ne tient souvent qu’à un fil !

En somme, ces divines fileuses du temps dominent la création, où toute vie est mortelle, et revêtent ainsi l’aspect dur et impitoyable de la nécessité, cette loi qui ordonne le changement continuel et universel des êtres et d’où procède la variété infinie des formes. Le tissu chatoyant du monde se découpe ainsi sur un fond de souffrance, auquel président ces tisserandes qui ouvrent et ferment indéfiniment les cycles individuels, historiques et cosmiques. A son tout petit niveau, tout roman policier noue un écheveau où les destins s’entremêlent, puis en déroule les fils, non sans coupures que sont les morts qui se succèdent, pour enfin y mettre un terme : en résumé, Aimer… et mourir !