Archive pour juin 2013

Suspense et épée de Damoclès

Vendredi 28 juin 2013

Suspense et épée de Damoclès dans Interventions de l'auteur 220px-damocles-westallpc20080120-8842a-235x300 p.231 et 233

Rappelez-vous l’épée de Damoclès !

Tout le monde connaît l’expression « Avoir une épée de Damoclès au-dessus de la tête ». Elle fait référence à un épisode légendaire de l’histoire grecque antique, que nous raconte Cicéron dans ses Tusculanes, ouvrage par lequel elle a pénétré notre culture.

Denys l’Ancien, tyran de Syracuse, dans la crainte constante d’être empoisonné, trahi par les siens ou victime de complots dirigés contre sa vie, vivait retranché dans une forteresse d’où il ne sortait quasiment jamais.et sous la surveillance constante de nombreux gardes. Damoclès, roi des orfèvres, ébloui par le pouvoir absolu du tyran et le faste avec lequel il était reçu, le flattait, comme tout bon courtisan, sur la chance qu’il avait d’être le maître de Syracuse.

Celui-ci, pour lui faire comprendre la précarité du bonheur des puissants, menacés par une insécurité permanente, lui proposa de prendre sa place le temps d’une journée. Au milieu du banquet, Damoclès, revêtu des habits royaux et entouré des plus belles courtisanes, leva les yeux et s’aperçut qu’une épée était suspendue, la pointe en bas, au-dessus de sa tête, retenue seulement par un crin de cheval. Il mesura ainsi que, si la position d’un tyran procurait richesse et sentiment de toute-puissance, ce privilège se payait du risque continuel, imprévisible et quasi inévitable, d’une mort brutale et soudaine, pouvant frapper à tout instant.

*

Dans notre roman, cette menace imminente, qui plane au-dessus de William, vient de Mr. Edouard et de ses sbires. La marge de manœuvre du politicien est quasi nulle car, en restant à Londres, il risque d’être tué et met en péril celle qu’il aime, et, quand bien même parviendrait-il à fuir, il resterait exposé à l’organisation tentaculaire de la mafia. De connaître l’identité et le visage du caïd équivaut en effet à « un arrêt de mort en suspens » et tenter de s’échapper serait inutile car: « vous aurez toujours quelqu’un derrière vous » Ce qui amène Mr. Edouard à conclure ironiquement : « Cela vous fera deux épées de Damoclès ! »

 On peut étendre la portée de cette expression en l’appliquant au suspense inhérent au polar, et particulièrement au thriller, genre dans lequel l’angoisse est permanente et les dangers vus par les yeux horrifiés des victimes. Le suspense en effet tient à ce que tout y est « suspendu à un fil ». A chaque page ou presque, un rien peut, en une fraction de seconde, faire tout  basculer dans l’inconnu. Un mensonge, et la piste se brouille ; une présomption envolée, et les hypothèses les plus subtilement échafaudées s’effondrent ; un indice nouveau, et tout repart dans une direction inattendue ; le coupable lui-même, qui croit à la solidité de son plan, est à la merci d’un raté surgi d’où il ne s’attendait pas ; un coup de téléphone, une lettre anonyme, et le drame est là ; un coup de feu, et la mort fulgurante fauche une vie ; une pichenette, et les châteaux de cartes s’écroulent ;  un hasard, un impondérable, et c’est l’instant fatal. En somme, on attend c’est là le sens même du mot suspense – la rupture du crin et… la mort.