Archive pour mai 2013

Au cœur du polar : l’instant fatal selon Sartre

Vendredi 24 mai 2013

 

Au cœur du polar : l’instant fatal selon Sartre  dans Interventions de l'auteur sartre-portrait2-243x300Exergue

Qui dit instant dit instant fatal

Il suffit d’un instant pour détruire, pour jouir, pour tuer ou se faire tuer

Cette citation de Sartre mise en exergue constitue comme une définition du  polar. L’intrigue d’un polar en effet est conçue comme une succession haletante de surgissements d’instants, de revirements inopinés, de rebondissements inattendus : ce qui en fait le suspense, et où chaque instant,  par sa densité et sa charge destructive, est un instant fatal : ce qui crée l’angoisse. Or qu’est-ce qu’un instant ? Une réalité temporelle resserrée à l’égal d’un point dans l’espace, et « suspendue entre deux néants » comme l’écrivait Bachelard. Pure contingence, infime laps de temps, hasard, où la vie peut, de façon dérisoire et absurde, basculer tragiquement dans un drame « noir ». 

Selon Sartre, l’existence d’un homme est un mouvement de dépassement, de négation du donné immédiat et de l’instant présent. Il définit l’homme comme pro-jet, (se jeter en avant), négation ininterrompue de tout ce qui est, à commencer par lui-même. Le désir lui est donc inhérent, provoquant une insatisfaction perpétuelle, puisqu’il ne trouve jamais d’objet à sa mesure. Aussi, traduite en histoire policière, sa quête ne peut que se heurter aux interdictions de la loi et aux tabous de la morale, braver ces limites et, insatiable, aller crescendo en une spirale qui fait monter la pression du face à face entre la police et le criminel et fait commettre à ce dernier la faute qui le perdra. Nous touchons par là aux mobiles, à ces raisons obscures cachées au fond des cœurs, à ces passions qui sont à l’origine des crimes, et retrouvons le célèbre adage de l’enquêteur : « Chercher à qui le crime profite »

Mais, poursuit Sartre, notre liberté, tout absolue qu’elle soit par définition, ne peut pas faire totalement abstraction de ce qui nous entoure, et qu’il appelle globalement la « situation ». Tout homme est « en situation ». A cause de cette relation et de cette dépendance que nous entretenons avec notre entourage, surtout si les personnages vivent dans un microcosme, « à huis clos », il suffit qu’un autre que nous pose un acte, et nous voilà, entraînés malgré nous et parfois à notre insu, comme des dominos tombant en cascade, dans des conséquences que nous ne pouvons que subir. Tout polar est une illustration du mot de Pascal : les personnages sont « embarqués » dans une situation, sans l’avoir choisi. C’est là qu’interviennent, dans la vision du polar, les mots clés de destin, de fatalité, d’engrenage aveugle, de machine infernale ou de réactions en chaîne, propres à susciter chez le lecteur des émotions fortes.

Cependant, ajoute-t-il, il nous reste encore la liberté de donner un sens personnel à l’événement et de réagir à notre façon, différente de celle du voisin. Voilà qui ouvre à l’auteur bien des possibilités pour typer ses personnages ou faire bifurquer l’enquête : devant cette réalité nouvelle qui a des répercussions sur chacun d’eux, faire un choix est inéluctable, car plus une situation est pressante, difficile, tragique, plus urgent est le choix. Et cela à chaque instant, à chaque retournement de « situation », d’autant plus qu’elle évolue rapidement et de façon de plus en plus complexe. La curiosité du lecteur est ainsi tenue en éveil, l’obligeant, en fonction des choix effectués, à de perpétuelles révisions de ses hypothèses.

Le désir au féminin selon J.B. Gresset

Vendredi 10 mai 2013

Le désir au féminin selon J.B. Gresset  dans Interventions de l'auteur coeur-feu-_1-294x300Exergue

Désir de femme est un feu qui dévore

Jean-Baptiste Gresset a commencé par exercer son talent dans la poésie badine. Son chef-d’œuvre, dans le genre, est le poème Vert-Vert, ou les voyages du perroquet de Nevers (1734) dans lequel il raille et s’amuse de la vie des couvents, comme on peut en juger par le vers qui rime avec celui choisi en exergue : Désir de nonne est cent fois pire encore.

Dressé à chanter les louanges du Seigneur, ledit « perroquet dévot » est envoyé en cadeau aux Sœurs de Nantes. Mais, sur la gabare qui descend la Loire, il aura tôt fait d’apprendre le langage, vert ! et fort peu édifiant, des mariniers. Horresco referens !

Ce poème, « spirituel et malicieux », donné pour un « phénomène littéraire », à la fois pour l’époque et le talent, connaît à sa parution un succès considérable. Au point que Napoléon disait prendre plaisir à le lire à Ste-Hélène et que les aventures du perroquet nivernais inspireront de nombreux artistes, comme Offenbach avec son opéra-comique Vert-Vert (1869), ou encore le peintre lyonnais « troubadour », Fleury Richard.

Au moment où il l’écrit, l’auteur est encore novice chez les jésuites, professe les humanités à Tours (!). Sur la plainte des Visitandines de Nevers, il sera relégué au collège de La Flèche (!). Il ne sera pas ordonné prêtre, sera reçu à l’Académie française, se mariera sur le tard et, de ce jour, dénoncera ses poèmes de jeunesse comme des « bagatelles rimées » écrites « d’un ton peu réfléchi ».

Il n’empêche ─ au moins pour le vers qui nous occupe ! ─ que la vérité énoncée à propos du désir féminin est un fait d’expérience vérifié au long des siècles. Notre roman, dans lequel la passion des personnages féminins est au cœur du drame policier, s’en fait l’écho à sa manière. Quatre femmes : quatre manières d’aimer, mais avec la même ardeur. Qu’il s’agisse de Jennifer, la danseuse au corps fluide d’ondine, de Lisbeth, la secrétaire au tempérament incendiaire, de Cathy, l’épouse vibrante au visage de Madone, ou d’Helen, l’amante à la sensualité débordante, toutes ces femmes conçoivent et vivent leur amour comme un feu dévorant, et pourraient dire, avec J.B. Gresset :

Que des pleurs, des baisers de flamme

Fassent passer toute mon âme

Dans celui qu’elle doit toucher.