Archive pour avril 2013

Helen et la statue de Condillac

Samedi 20 avril 2013

Helen et la statue de Condillac dans Interventions de l'auteur la-quete-des-sens-199x300p.472

comme si j’étais une statue… à émouvoir touche par touche

Lorsqu’Helen demande à Michael de la regarder, de la caresser, « religieusement, comme si elle était une statue à vénérer », elle cherche à ressembler à Cathy, dont elle veut prendre la place, sachant combien son amie s’est attaché son mari par un comportement extrêmement pudique. Mais l’expression qui suit : « une statue à émouvoir touche par touche » va au-delà du jeu érotique : elle fait allusion à l’Homme statue de Condillac, philosophe des Lumières.

S’inspirant de la pensée de Locke, Condillac, dans son ouvrage du Traité des sensations,  affirme que notre seule source de connaissance est la sensation. D’elle, dit-il, dérivent, par simple transformation, combinaison, comparaison et association d’idées, la réflexion, le raisonnement, l’attention et le jugement. Pour illustrer ses assertions, il imagine que l’homme arrivant au monde est comme une statue, qu’aucune sensation ni perception n’a jamais pénétré et qui, éprouvant successivement les sensations tirées de ses cinq sens ─ par un processus qui passe donc par une élaboration progressive, touche par touche ─ s’éveille à la conscience et… au plaisir.

Cette fiction n’est pas sans rappeler la métamorphose de la statue de marbre sculptée par Pygmalion (article du 1/5/2011) lequel, émerveillé de sa beauté, s’éprend de son œuvre et lui donne par la puissance de son amour d’être vivante.

Helen, mariée depuis dix ans à William et initiée par lui à l’érotisme, se présente ainsi comme une femme vierge de tout passé amoureux, qui, ayant tout à apprendre, s’ouvre au monde du plaisir sous les caresses de son amant. Ce serait donc à lui, normalement, d’être inventif pour éveiller progressivement les sens d’Helen et la conduire à la volupté, mais ce sera elle qui, en réalité, mènera le jeu ─ multipliant les « variations » tout aussi méthodiquement que Condillac ! ─  au terme duquel l’amant, conduit au paroxysme du plaisir, ouvrira les yeux sur un monde qu’il n’imaginait pas !