Archive pour mars 2013

« Calomniez, calomniez ! Il en restera toujours quelque chose ! »

Samedi 9 mars 2013

« Calomniez, calomniez ! Il en restera toujours quelque chose ! » dans Interventions de l'auteur 62275439-300x259 p.463

Après le grand air de la calomnie qu’elle s’apprêtait à jouer

L’« air de la Calomnie », interprété par le personnage de Don Bazile (basse) dans l’acte I, scène 8, est un des airs célèbres du Barbier de Séville, l’opéra de Rossini, écrit d’après la pièce de Beaumarchais et créé en1816 à Rome.

La calomnie se présente d’abord comme une petite brise légère, subtile, un murmure imperceptible qui, piano, piano, enfle, se glissant dans les oreilles, s’insinuant dans les esprits, y couvant comme un feu empoisonné jusqu’à ce que la bouche aille répétant, en l’amplifiant, l’absurde fiction. Elle vole maintenant de bouche en bouche, et tel un torrent qui déborde, charriant pêle-mêle mensonges et affabulations, fait entendre un vacarme si retentissant que, devant le chorus universel, le doute n’est plus permis. Et l’innocente victime, sous la réprobation et la vindicte de l’opinion publique ainsi orchestrée, n’a plus qu’à courber l’échine, terrassée, proscrite, à jamais humiliée.

Notre ami Michael, présenté comme « l’homme providentiel » à l’élection municipale, en fait l’amère expérience. Sous les coups répétés d’attaques directes ou de sous-entendus à peine déguisés, il doit faire face à des accusations de corruption, de tractations secrètes du genre donnant-donnant, d’enrichissement personnel sous couvert de l’intérêt public, de liaisons illégitimes et de manœuvres de séduction par femmes interposées, autant de perfidies puisant dans l’imaginaire populaire chez qui argent, pouvoir et sexe sont nécessairement liés à la politique.  

Traduit en langage médiatique, lors d’une « affaire » récente, on dira, selon que l’on a déjà pris le parti qu’il s’agit de « propos dénués de tout fondement », que la scène politique est « submergée par les eaux boueuses d’histoires glauques, on parlera de « logorrhée qui pervertit  le débat public » et qui profite « à qui l’on sait », de déclarations qui « font bouillir une marmite puante » et, de leur colporteur complaisant, on se scandalisera qu’il « crache dans la soupe aux ragots » et « véhicule des rumeurs nauséabondes ». A moins, écrivent les prudents, qu’il n’y ait dans ces turpitudes opportunément dénoncées, et jusque-là tues par une presse complice, suffisamment de vrai pour constituer une « bombe à fragmentation » capable de provoquer « un incendie violent ». Et de réclamer du présumé coupable « le jeu de la transparence » ! Ainsi marche-t-on sur la corde raide, coincé entre le devoir d’informer et celui de ne pas tomber sous le coup de la diffamation.

Comme nous le montre l’essai, fourmillant de documents savoureux et accablants, sur L’Art de la calomnie en France de 1650 à 1800 de l’historien américain Robert Darnton, ce phénomène, loin d’être nouveau dans la vie politique française, est un trait culturel qui remonte à l’Ancien Régime. Que l’on songe, aux origines de la Révolution française, aux sociétés de pensée et à tous ces plumitifs faméliques du genre Neveu de Rameau qui, de Brissot à Saint-Just, fabricants et colporteurs de calomnies en tous genres, multipliaient à l’envi depuis Londres feuilles et libelles contre l’Ancien Régime.

Tout comme ceux d’hier, les journalistes et blogueurs d’aujourd’hui, qui cultivent non sans talent l’art de l’allusion, surfent sur la vague du « Tous pourris », mobilisant cet imaginaire constant, selon lequel la détention du pouvoir est inséparable de la dépravation sexuelle et de la corruption, de l’existence de caisses noires et de comptabilité parallèle, de financements occultes et de magouilles juteuses qui profitent aux « amis ». Encore n’est-ce là, laisse-t-on entendre, même « si rien n’est avéré pour l’heure », que la pointe visible de l’iceberg.

Quoi qu’il en soit du bien-fondé de telles assertions, elle n’est jamais très loin cette fausse logique, perverse et si répandue, qui prétend qu’il n’y a pas de fumée sans feu, que quand on fait courir un bruit sur quelqu’un, c’est qu’il a bien un fondement, que tout n’est jamais totalement faux… Ce qui est particulièrement pervers, car même si le malheureux calomnié arrive à prouver son innocence, il restera souvent un rien de suspicion : s’il a été ainsi traîné dans la boue, il avait quand même bien dû faire quelque chose de pas tout à fait convenable ou, pire – l’air de la calomnie n’étant jamais épuisé – on murmurera que, grâce à ses appuis cachés, il a fait pression sur la Justice et muselé la presse ! On connaît la suite : le murmure, de piano, ira rinforzando puis crescendo