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Archive pour novembre 2012

Cave canem ou ces chiens de journalistes !

Mardi 27 novembre 2012

Cave canem ou ces chiens de journalistes ! dans Interventions de l'auteur chien-aboyantp.527

Un commentateur compara la meute des journalistes à des chiens courants

« Toutes les explications du monde ne justifieront pas qu’on ait pu livrer aux chiens l’honneur d’un homme et finalement sa vie » Ainsi s’est exprimé le Président Mitterrand lors des funérailles de Pierre Bérégovoy.

Mitterrand − lequel, rappelons-le, à cette époque plus que délétère, avait maille à partir avec la presse, qui avait révélé l’affaire des mises sur écoute de journalistes sur ordre de l’Elysée − s’en prend ici directement aux accusateurs de Bérégovoy : les journalistes bien évidemment, qui, donneurs de leçons, pourfendeurs de ceux par qui le scandale arrive, dénonciateurs des turpitudes d’un gouvernement clientéliste, chiens de garde vigilants de l’éthique politique, ont livré le malheureux en pâture au public, en le mettant en cause dans des affaires où de très proches collaborateurs de celui qui était alors ministre de l’économie avaient joué un rôle trouble assimilable à du délit d’initié. Un feu croisé d’articles, considéré comme un acharnement médiatique démesuré par rapport aux « fautes » du Premier ministre. Un harcèlement coupable. Une chasse à courre terminée en hallali par une meute de chiens enivrés de leur pouvoir.

Les chiens ont aussitôt montré les crocs ! Insulte intolérable ! « Accusation infâme ! »,  « odieuse ! », qui en a « indigné » plus d’un et les a fait réagir « au nom de la liberté d’aboyer ». Et de rappeler que celui qui fustige « l’argent qui corrompt » est loin d’avoir les mains propres, passant en revue, en une impitoyable litanie, les scandales qui ont jalonné les deux septennats. Réquisitoire qui n’est pas sans fondement,  mais texte polémique qui sent la hargne et la vindicte, et ne fait que confirmer la rage des chiens. Voilà ce qui arrive quand on ne les caresse pas dans le sens du poil.

Ou qu’on touche à leur gamelle, comme ce fut le cas lorsqu’il s’est agi de passer au rabot leur avantage fiscal professionnel. En bons promoteurs de la déontologie sacrée à laquelle ils adorent se référer, ils menacèrent d’imposer un black-out médiatique à tous les députés ayant l’outrecuidance d’envisager l’arasement d’un « avantage acquis » quoique désormais sans justification, avec comme point culminant de la grogne, une journée de grève nationale où des milliers de journalistes marchèrent sur l’Assemblée, réussissant le tour de force de transformer ce banal conflit catégoriel en combat pour la liberté de la presse !

Mais on le sait le chien est un animal domestique, qui, flatté et caressé, en même temps que dressé et habilement manipulé par son maître, sait se montrer fort obéissant. Lorsque, par exemple, « les intérêts du patron coïncident avec ceux de l’information ». Ou qu’on lui jette un os à ronger, une baballe pour jouer, une estrade où faire le beau. C’est que la collusion avec le pouvoir a du bon, et le chien sait d’expérience qu’il vaut mieux lécher la main qu’il ne saurait mordre. Qu’il fasse mine de gronder, et ce sera la tenue en laisse, le « tais-toi ! couché ! à la niche ! (fiscale) », voire le collier, la muselière et le bâton, et au bout du compte le remplacement par plus docile.

Ainsi, sans trop de risques, permet-on aux chiens d’aboyer, cependant que la caravane passe, toujours aussi chargée de casseroles et d’affaires épicées…

Le fil rouge : de Freud au roman policier

Samedi 10 novembre 2012

Le fil rouge : de Freud au roman policier dans Interventions de l'auteur sigmund-freud-med-211x300  p.522

Tu vois, s’expliqua-t-elle comme si elle tirait sur un fil rouge

La première mention de cette expression se trouve dans Les affinités électives de Goethe,en 1830, sous forme de métaphore empruntée au vocabulaire de la marine britannique : « leurs cordages, nous dit-il, sont tressés de telle sorte qu’un fil rouge les parcourt tout entiers et qu’on ne peut l’en extraire, sans que l’ensemble ne se défasse ». Il leur est si intimement incorporé qu’on ne pourrait le détacher sans défaire l’unité et la solidité des câbles.
D’où le parallèle en littérature avec ce qui donne une cohérence à un ensemble disparate : lien dramaturgique qui relie les scènes successives d’une pièce de théâtre afin d’en révéler le sens profond, idée directrice autour de quoi est bâtie une histoire dont les péripéties s’entremêlent, ou encore fil conducteur d’une énigme dans un roman policier.

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Pour comprendre par quel processus ce lien logique s’établit en notre esprit, et par quel chemin la solution d’un problème parvient à notre conscience puis est acceptée ou refusée,  il est éclairant de voir ce qu’en dit Freud. De même en effet que la sagacité du lecteur de polar est mise à l’épreuve par la découverte progressive de l’intrigue, dont il lui appartient de relier les éléments apparemment décousus, de même, en psychanalyse, il est du ressort de l’analyste − ce linguiste de l’âme, disait Cocteau − de repérer puis de relier entre eux, comme autant de jalons, ce que nous nommons, depuis Freud, les formations de l’inconscient : rêve, fantasme, lapsus, acte manqué, symptôme.

Tout comme l’analyste, le lecteur tente de suivre le fil rouge qui donne consistance au cheminement d’une pensée : celle de l’enquêteur ou la sienne propre. Il fait d’abord face au surgissement de l’idée spontanée, qu’on l’appelle première impression, intuition ou flair, puis met à l’épreuve son hypothèse, et enfin pose un jugement qui mène soit à un renoncement, soit à une confirmation. Un roman policier est par excellence le lieu de la mise en chantier d’un incessant travail de repérage, de perlaboration et d’un processus d’affirmation, au cours duquel le lecteur est constamment attentif à ses perceptions, se soumet à l’épreuve de la réalité des faits, et n’hésite pas à reconsidérer sa position au fil de l’apparition d’éléments nouveaux.

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Devant les fluctuations de situations, le lecteur ressemble à l’analyste face au discours de son patient où les éléments s’agrègent par une libre association, qu’il sera toujours temps de passer au crible de la critique. Cet état d’esprit nécessite conjointement une double attitude : une attention aiguë à chaque détail, dont par définition aucun n’est gratuit, en même temps qu’une attention flottante, qui consiste pour le psychanalyste à ne pas diriger précipitamment son attention vers un mot ou une phrase, tout ce que dit le patient devant être perçu avec la même importance. Pour lui comme pour le lecteur, ce n’est que dans le déroulement de l’entretien ou du récit que le discours prendra cette valeur d’importance.

Dans notre roman, Peterson nous offre un exemple de cette double position de l’esprit. Pour ne rien laisser échapper, il saisit au vol une précision horaire ou spatiale, un mot ou un silence, un regard ou une gêne, qu’il griffonne sur son calepin, se réservant par la suite de les relier pour leur donner un sens. Travail méticuleux qui, nous dit-il, « ne s’intéresse qu’aux faits et non à leur interprétation », et élaboration patiente et prudente car il sait par expérience (p.398) que s’« il y avait dans toutes ces approches quelque chose de vrai, la vérité totale ne se laisse pas aisément circonscrire » et que, comme corollaire, « toute vérité partielle, affirmée comme totale, est déjà une erreur. »

Lorsque (p.281), sachant par le laboratoire que l’arme en possession du banquier n’a pas tiré, il parcourt ses notes d’un œil nouveau, à tous les endroits marqués M.B., la lumière se fait peu à peu dans son esprit en constatant que Michael « à aucun moment, n’avait dit : j’ai tiré ». Pour en avoir le cœur net, il lui fait raconter à nouveau la scène et fait le même constat.  

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Mais, comme un analyste, on le voit également appliquer la règle de l’attention flottante. En découvrant Burg au Darling en compagnie d’une danseuse rousse (p.297), tous ses sens sont en alerte et « des pages entières du dossier s’inscrivirent sur l’écran de son ordinateur intérieur, comme si une souris automatique choisissait pour lui selon le principe des associations d’idées ou d’images » Suivent alors les éléments hétérogènes qui trouvent leurs connexions − la rousse/John Bright/l’Indonésien/le Darling/et retour à la rousse danseuse ; de là il en vient à explorer le site Burg : le compte parallèle/l’argent sale/la drogue/l’Indonésien/John Bright/John Bright dealer/John Bright mort ; jusqu’au moment où Peterson s’écrie : « Voilà ! voilà où mon inconscient voulait me mener : Burg lié à l’histoire Bright, lié à l’affaire G. Smith, le maire assassiné ». A ce moment le processus connaît des ratées, puis s’arrête. L’écran s’éteint et Peterson ne s’entête pas à le rallumer artificiellement. Place à un tout autre processus : celui d’un plan d’action.

On retrouve cette attitude de passivité lors du suicide de Michael (p.512). Peterson est chiffonné : une chose ne colle pas, un détail certes. « A moins que… » Et « soudain une pensée traversa son esprit. Peterson reconnut les signaux que lui envoyait son ordinateur intérieur. Il s’efforça de n’en pas contrarier le mouvement et laissa s’établir les connexions. » Les éléments suivent alors un autre montage où « Tout s’enchaînait rigoureusement, poussant l’officier de police là où, malgré lui, il se défendait d’aller », à une explication machiavélique, ou à plus tordu encore : suit alors une autre hypothèse tout aussi logique.

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Comme pour l’analyste, l’engagement de l’enquêteur repose sur le principe intangible de « neutralité et bienveillance », celui d’un élément extérieur mais profondément humain de liaison et de compréhension. Interrogeant Helen sur les circonstances du drame (p.513), Peterson compatit à sa douleur, conscient de l’effort qu’elle s’impose, et « bien décidé [cependant] à surprendre la moindre connexion avec ses dernières hypothèses. » Il sait aussi l’importance du décor pour créer une ambiance, réglant l’éclairage de sorte que la lumière tombe sur son calepin, rappelant à l’interrogé que tout ce qu’il dira sera noté, mais également que les visages soient « dans une pénombre propice aux confidences ». Avec Cathy, il est plein de délicatesse, lui redit « sa sympathie », « ne veut pas raviver la plaie », « souffrant pour elle et admirant le courage de cette femme à vaincre sa pudeur ».

Tel le psy, Peterson écoute, attentif au moindre signe, évitant par le moins d’interventions possibles d’interrompre son interlocuteur (p.515) : « Je vous écoute. […] L’inspecteur ne broncha pas. Il ne voulait parasiter en rien par la moindre réflexion les phrases qu’il entendait. Il savait à quel point une intonation parfois peut se révéler capitale. »

En effet la personne interrogée, comme celle qui est analysée, suit de son côté le fil de ses souvenirs. Cathy par exemple (p.522) tâche de s’expliquer le geste fatal de son mari en raboutant les bribes de paroles qu’elle garde en mémoire, « comme si elle tirait sur un fil rouge ». Elle remarque (p.530) que, dans la lettre d’adieu de Michael, « tous les mots, hormis une allusion à la politique, ne parlent que de sentiments », et qu’ainsi elle est amenée à conclure que « seule une infidélité de la part de son mari, amèrement regrettée et regardée comme impardonnable, aurait pu lui dicter sa décision ». Elle tente bien de refouler cette horrible explication, mais, rougissante, n’en poursuit pas moins devant le Lieutenant son effort de lucidité, et « crânement elle avança vers une vérité que tout son cœur refusait » Car, malgré l’impossibilité matérielle d’un créneau de temps nécessaire à une telle aventure, « ses antennes la poussent à conclure dans le même sens. »

Il faudra à Peterson, pour chasser ce doute, plus que la puissance de son raisonnement, car « Cathy avait besoin, non de logique, mais d’évidence ». Seul, la persuadera « son sentiment d’homme », « qui sonnait plus vrai que vrai ». Mais cet engagement personnel de l’officier de police, qui déroge pour une fois au principe de neutralité, a pour effet « de le convaincre lui-même de son propre raisonnement », comme si d’analyste il était devenu analysant !

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Ainsi, suivant son propre fil rouge, l’auteur de cet article est-il lui-même amené, en conclusion, à comparer les moments d’interrogatoire aux scansions des séances psy, au terme desquelles, de détours apparents en feintes digressions, les divers éléments de sa pensée trouvent leur cohérence ! Quant au lecteur de notre roman, à la suite de Peterson ou tâchant de le devancer dans ses déductions, lui qui n’est autre que son double, il aura bien une idée spontanée sur l’identité du criminel, mais il se gardera de conclure trop hâtivement, d’autant qu’il connaît la règle du jeu qui multiplie les fausses pistes. Il devra surveiller et mémoriser même ce qui paraît insignifiant, tout en se laissant ballotter par un récit empli de péripéties et de rebondissements, qui de toute façon remettront en question ses premières conclusions, et même ses suivantes ! Comme nous l’avons écrit par ailleurs, lire un roman policier réclame de l’esprit, non seulement de la perspicacité et de la patience, mais encore des opérations, actives et passives, d’analyse et de synthèse permanentes. Et bien souvent, pour comprendre les personnages, de faire le psy !