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Archive pour septembre 2012

Helen / Michael : Tristan / Iseult

Vendredi 28 septembre 2012

Helen / Michael : Tristan / Iseult dans Interventions de l'auteur tristan-iseult-300x200

p.502

On les retrouverait, nouveaux Tristan et Iseult

«Seigneurs, vous plaît-il d’entendre beau conte d’amour et de mort ? »

Tristan et Iseut est assurément un des mythes littéraires parmi les plus connus de la culture occidentale. Il a inspiré des musiciens, comme Wagner dont l’opéra Tristan und Isolde est célèbre, des réalisateurs de films, dont l’exemple type reste L’Eternel Retour de Jean Delannoy écrit par Cocteau, des auteurs, parmi lesquels Denis Rougemont se distingue par sa thèse sur L’amour et l’Occident, des romanciers comme Joseph Bédier ou René Louis, des dessinateurs de bandes dessinées telle La quête de la fille aux cheveux d’or, auxquels s’ajoute la longue liste des enlumineurs, peintres, graveurs et sculpteurs.

Ce qui constitue le fondement de cette légende, c’est la réciprocité du désir et l’incapacité des deux amants à le maîtriser. Le désir n’est plus une quête passionnée, mais, sous l’effet du philtre, il est immédiatement consommé et devient une source d’angoisse plus qu’un sujet d’exaltation, car tout le fait pressentir comme destructeur. En effet l’efficience du vin herbé est telle qu’après absorption, les amants sont éternellement épris et heureux, si bien qu’une séparation ne peut que leur être intolérable, voire fatale.

La puissance du mythe tient justement au fait que ce désir se sublime dans sa nécessaire issue fatale et que la mort des amants est vécue par eux comme la réalisation suprême d’un amour qui dépasse toute norme, le faisant apparaître comme absolu et se justifiant à lui-même. Le symbole de son indéfectibilité est le rosier qui pousse et relie les deux tombes où ils ont été inhumés côte à côte, de façon si inextricable que personne ne saurait les séparer, et ce à tout jamais.

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Dans notre roman, on peut trouver entre Tristan et Michael quelque ressemblance : l’un, fort et capable de réaliser des exploits, l’autre, entier, coulé d’une pièce ; mais tous deux en même temps vulnérables ; l’un, chevalier exemplaire et féal loyal, l’autre, homme de principes et se voulant sans compromissions ; mais tous deux manquant à leurs devoirs et aux règles morales ; l’un hésitant entre Iseult la blonde et Iseult aux blanches mains, l’autre finissant, aveuglé par le désir charnel, par confondre Helen et Cathy ; mais tous deux victimes de leur infidélité passagère.

Quant à Helen, elle est à l’évidence cette amoureuse pour qui l’amour est « un don total,  une décision sans retour », pour qui, « dès que l’amour est absolu, il justifie tout, est au-dessus de toutes les lois ». Pour elle, chacun des amants doit aller « jusqu’au bout de ses choix » : le oui qui scelle l’amour est « définitif ». Elle est de ces femmes dont Altenberg disait qu’ « il est beau de ne traverser qu’un rêve et d’en mourir ».

Mais, non exempte d’ambiguïtés ni de manœuvres mûrement élaborées, elle peut être regardée, à l’instar d’une Iseult, non plus tendant la coupe à Tristan par mégarde mais lui versant délibérément le breuvage magique, comme une de ces femmes libres qui non seulement choisissent leur destin, dût-il les mener à la mort, mais n’hésitent pas, telle Circé, pour se faire aimer, à user d’artifices.

Néanmoins, au-delà de son réalisme calculateur et de ses jeux de séduction, n’y a-t-il pas chez elle une sincérité bouleversante ? qui lui fait crier, avant de tomber à terre, inanimée : « Mon amour ! Mon seul amour !! »  N’y a-t-il pas un romantisme émouvant dans cette réminiscence qui vient à son esprit quand, se projetant dans l’héroïne qui, « corps contre corps, bouche contre bouche, rend ainsi son âme; et meurt auprès de Tristan pour la douleur de son ami », elle s’imagine « l’étreignant de tout son corps, à même le sol, avant de sombrer avec lui dans un ultime transport d’amour » ? Quand enfin, prise de l’envie irrésistible de « mourir dans la même pièce que lui, là, à ses pieds, comme elle aurait aimé y vivre », elle imagine le tableau que feraient leurs corps étroitement enlacés ? On les retrouverait tous deux, nouveaux Tristan et Iseult, et leur amour étincellerait de tous ses feux à la face du monde.  

 

 

 

 

Suppliante : une gestuelle de tragédie grecque

Lundi 10 septembre 2012

 

Suppliante : une gestuelle de tragédie grecque dans Interventions de l'auteur pleureuse-300x224

p.502

Telle une suppliante de chœur antique

La tragédie grecque nous est surtout connue à travers trois grands auteurs : Eschyle (né en 525), Sophocle (né en 495) et Euripide (né vers 485-480) dont trente-deux de leurs œuvres nous sont parvenues. La principale caractéristique formelle de ces tragédies est la distinction entre les personnages interprétés par des acteurs et le chœur. Ce dernier chante et danse en relation avec l’action, entre les scènes parlées. C’est chez Eschyle qu’il tient la plus grande place, et plus particulièrement dans les Suppliantes où le chœur implorant des Danaïdes est le personnage principal. Eschyle privilégie l’aspect spectaculaire des événements, dont il tire un monde d’angoisse et d’images intenses. Ses deux ressorts tragiques sont l’hybris, l’orgueil qui conduit à la démesure et rompt l’équilibre, et l’intervention des dieux qui égarent les orgueilleux et font peser sur eux le poids inexorable de la justice divine.

On peut se faire une idée des jeux de scène du chœur en pensant aux premiers opéras de Monteverdi et plus précisément au mélodrame qui clôt l’action. C’est en effet le moment où l’on parvient au paroxysme de la tension tragique, et où les personnages, victimes du désespoir lié au dénouement, montrent de façon lyrique les marques exaltant la douleur humaine, telles celles de l’affliction, figurée par des gestes faisant mine de déchirer les vêtements et d’arracher les cheveux.

La scène de notre roman s’inspire de cette gestuelle théâtrale. L’instant est celui qui clôt tragiquement la relation illégitime entre Helen et Michael, parvenue à son stade érotique extrême et à un choix définitif. Le décor est réduit au chambranle de la porte qui sépare le salon, où a eu lieu l’affrontement final, et le bureau, où Michael vient de se donner la mort. Helen, chancelante, s’y appuie, puis, ployant sous la douleur, s’affaisse, fléchissant à genoux et tendant les bras vers celui qu’elle a poussé à ce geste fatal, telle une suppliante antique. L’immobilité de ce geste muet, dans le silence de mort qui règne dans la pièce, prend ainsi toute son intensité dramatique. Parce que stylisé, codifié, symbolique et rituel, il acquiert une puissance évocatrice et émotionnelle qui permet à chaque lecteur de l’emplir de sa propre subjectivité affective.