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Archive pour juillet 2012

L’irréparable et la Fatalité antique

Mercredi 18 juillet 2012

L’irréparable et la Fatalité antique dans Interventions de l'auteur masquep.499

Il y avait là une sorte de fatalité antique

Ceux qui sont familiers de la culture de l’Antiquité savent combien pesait sur l’humanité le Destin, puissance inexorable à laquelle les dieux eux-mêmes étaient soumis. Opposé au Hasard ou à la Fortuna capricieuse aux yeux bandés, il représente l’ordre immuable des choses. Les Grecs l’appelaient la Nécessité et les Romains le Fatum : ce qui est dit et décrété. L’épopée homérique, les tragédies d’Eschyle et de Sophocle, et la conception même de l’histoire par les Anciens reposent sur cet irrésistible enchaînement des faits et de leurs causes, sur la concaténation dont la liberté humaine est le jouet ou la prisonnière, sur la tyrannie du Sort qui l’asservit, sur un Ordre éternel et irrévocable. Conception qui se retrouve dans les tenants d’une prédestination absolue, d’un déterminisme contraignant ou d’un « Mektoub » (c’est écrit), à quoi il n’y a qu’à se soumettre (islam).

On comprend que les passions humaines, que rien ne saurait arrêter ni tirer de leur aveuglement, ait quelque ressemblance avec cette force que notre volonté est impuissante à vaincre. La nécessité qui conduisait les événements dirige ici le cœur des hommes. En l’occurrence, elle s’applique à ce torrent de mots qui, rompant le barrage qu’Helen tente de lui imposer, va entraîner, malgré elle, des conséquences qu’en toute lucidité elle sait devoir être fatales. Dans cette scène à qui d’aucuns ont trouvé un air racinien, on mesure combien le langage, une fois le silence rompu, concrétise, retient ou dévoile les passions secrètes, accélère le déroulement de la crise et en rend inévitable l’issue funeste. On relira avec intérêt, à ce propos, les articles Les mots irréparables du 10/02/08 et La ligne du destin du 01/06/08 sans omettre les commentaires qui les suivent et les approfondissent.

Helen et Michael : un érotisme à la Rimbaud

Jeudi 5 juillet 2012

Helen et Michael : un érotisme à la Rimbaud dans Interventions de l'auteur Rimbaudp.483

…dans une débauche de sensations proche du dérèglement des sens

Dans la Lettre dite du « Voyant » adressée à Paul Demeny, le 15 mai 1871, Rimbaud, à dix-sept ans, écrivait, cherchant à échapper à la logique de la raison, et peut-être à trouver dans la folie l’insaisissable et l’indicible : « Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. » Physiquement, ses transes passèrent par la libération des interdits sexuels − Je m’encrapule − et par l’emploi, entre autres poisons, de haschisch ; intellectuellement, par la volonté de rompre avec les formes même les plus récentes de la poésie, quitte à désarticuler la grammaire, à faire se télescoper les mots et à en …dérégler les sens, à se déclarer barbare, dans l’espoir fou que de cette débauche de formes détruites aussitôt que créées, de ce chaos, de cette Alchimie surgira l’illumination.  

Helen et Michael se sont lancés à corps perdu dans les étreintes les plus sauvages, goûtant, dans toutes les formes d’amour et de folie, dans cette débauche de sensations, à d’indicibles voluptés, jusqu’à noyer leur conscience et à s’anéantir dans un état second. A l’instar de nombreux artistes qui ont souvent provoqué ce dérèglement des sens par l’utilisation de stupéfiants ou tout simplement à l’aide de déclencheurs, comme le vin et les parfums exotiques chez Baudelaire, ou comme les couleurs chez Rimbaud, où dans Voyelles elles semblent jouer un rôle hypnotique, ils y sont parvenus par une ivresse de caresses et de baisers, de mots crus et passionnés, mais aussi d’alcool.

Comme chez Rimbaud encore, il y a chez Helen une même volonté de modifier la perception de la réalité. D’abord, elle fait tout pour se substituer dans l’esprit de Michael à Cathy, au point de s’habiller, de se parfumer, de se comporter, de penser, de désirer être traitée de la même façon qu’elle, et finalement de s’identifier à elle : comme dit le poète, Je est un autre. Puis, oubliant ce jeu, lent, interminable (!) et raisonné, elle en arrive à se voir en nouvellement épousée et à se découvrir une sorte de virginité exempte de tout passé et de toute préméditation.  

Au bout du compte, on peut se demander avec Baudelaire si, au terme de leur « voyage », nos deux amants ont trouvé, en plongeant au fond du gouffre, Enfer ou Ciel. Helen, toute alanguie après le feu du plaisir et la foudre de l’illumination amoureuse, nage en plein rêve, inconsciente de l’amer réveil qui l’attend, tandis que Michael, abattu par ses excès, prend déjà conscience de sa dégradation jusqu’à l’écœurement.

Une Saison en enfer s’achève sur un constat d’échec ; dit très prosaïquement : après l’ivresse, la gueule de bois…