Archive pour juin 2012

Helen et la Circé de Cortázar

Vendredi 22 juin 2012

Helen et la Circé de Cortázar dans Interventions de l'auteur Circe-copa-en-la-manop.480

Le personnage d’Helen n’est pas sans rappeler également celui de Délia, dans la Circé de l’auteur argentin Cortázar. L’héroïne de ce conte fantastique y est montrée comme une femme arachnéenne, dont l’action consiste à entraîner son amant dans sa toile, mais qui, à la fin, se rend compte que tous les deux sont pris dans le même filet, elle l’araignée et lui l’insecte prêt à être dévoré.    

Comme pour Circé et pour Helen, le désir amoureux de Délia ne s’exprime que dans un besoin de conquête, d’appropriation et de domination, avec la volonté d’empêcher par ses charmes le départ de l’homme convoité, mais aussi avec l’espoir secret de se faire aimer de lui : Maintenant qu’elle désirait ce que désire toute femme : être aimée après l’amour. Quant à Mario, son amoureux, il ressemble étrangement à Michael à qui Helen a bandé les yeux. Aveuglé et sourd aux funestes pressentiments, il l’idéalise. Immobile et passif à savourer Délia dans la pénombre, il veut sentir le parfum et la saveur de son baiser derrière ses paupières closes. Car Délia, comme Helen, exige que Mario ait les yeux fermés quand il boit ses potions.

De même, quand l’acte d’amour les unit, les deux couples plongent dans un monde de ténèbres, s’anéantissant dans un érotisme exacerbé, et destructeur, qui manifeste une inquiétante fascination et développe une pulsion mortelle, comme si la seule façon de nier l’irréductible solitude des amants résidait dans la mort : Eros et Thanatos.

Cependant, si Helen et Délia, à l’instar de la Circé d’Homère, cristallisent les fantasmes des hommes et révèlent en eux l’existence d’instincts bestiaux, refoulés mais n’attendant qu’une faille pour surgir, elles nous enseignent en même temps que l’amour est capable de métamorphoser les humains en bien. D’un côté, elles ouvrent dans nos consciences un vide angoissant, le sentiment que la réalité est sous-tendue par un réel innommable ; d’un autre, émues d’un amour vrai, elles peuvent se muer, comme dans l’Odyssée, de femmes fatales en fées merveilleuses et transformer les hommes, au sortir d’une soue, en êtres « plus beaux, plus jeunes et plus grands ».

Helen et Circé, l’ensorceleuse

Dimanche 3 juin 2012

Helen et Circé, l’ensorceleuse dans Interventions de l'auteur Circé1-138x300p.480

Elle était devenue la Circé aux charmes maléfiques, l’ensorceleuse

Qui pourrait ignorer l’épisode dans lequel Homère, au chant X de l’Odyssée, raconte comment Circé la magicienne sert aux compagnons d’Ulysse un breuvage mêlé d’une drogue envoûtante dont elle a le secret, sans doute à base d’atropine tirée de la belladone, et comment, profitant de leur état, les transforme d’un coup de baguette en pourceaux ! Les Romains, de leur côté, faisaient d’elle une déesse lunaire de la sorcellerie, présidant aux incantations, laquelle aurait donné son nom, dans le Latium, au promontoire Monte Circeo, un cap qui constituait un amer inoubliable aux navigateurs hauturiers et un port propice au mouillage. Ce que l’on sait moins, c’est que Calchos, roi de Daunie, amoureux d’elle, lui offrit son royaume, comme Hérode Antipas à Salomé, et qu’au Moyen-âge, les légendes populaires italiennes, la disant fille de Diane et de Lucifer, l’associent à la figure d’Hérodiade !

Ainsi sommes-nous ramenés par Circé, dont le nom grec signifie oiseau de proie, au mystère redoutable de la femme fatale, de la tentatrice originelle, séductrice aux multiples sortilèges auxquels les hommes succombent malgré leur résistance, êtres mystérieux dont la voix troublante, la beauté fascinante, la danse subjuguante et l’opulente chevelure sont autant de philtres magiques qui provoquent chez leurs victimes l’oubli et l’infidélité, les dépossèdent de leur liberté et de leur dignité, et, suscitant chez eux un désir animal irrésistible, les ravalent au rang d’une bête.

La comparaison avec Circé peut aussi éclairer le jeu de superposition qu’Helen s’ingénie à créer entre elle et Cathy, et nous montrer par là l’habileté des stratagèmes féminins de conquête. De même en effet qu’Homère trace un parallèle entre Circé et Pénélope : il la décrit, à l’instar d’une sirène, attirant Ulysse par son chant, puis tissant, comme Pénélope à ses heures ; il montre les loups et les lions qui l’entourent flattant Ulysse comme son propre chien le fera en Ithaque ; il précise que la potion qu’elle verse et les charmes du séjour doivent faire oublier leur patrie aux matelots, en les portant à confondre l’île d’Aiaié et Ithaque ; de même, dans le roman, flotte l’image de l’épouse, éloignée mais si présente à la pensée des deux amants, évoquée par la chambre conjugale, la robe aux tons parme, l’écharpe vaporeuse et le parfum de violette, propres à engendrer la confusion, ainsi que par les incantations suggestives : « Je vais te bander les yeux et tu imagineras de toutes tes forces que je suis Cathy… dis-moi les mots d’amour que tu lui aurais dits… appelle-moi Cathy… je suis une Cathy de rêve… parle-lui, dis-moi que tu m’aimes.»

Alors, ensorceleuse, la femme, ou fine manœuvrière tissant inlassablement sa toile ? Les hommes l’affirment, divisés sur la part de charme naturel et de subtile rouerie, mais arguant de ce double motif pour s’absoudre d’avoir succombé à la tentation ! Victimes donc, leurs proies, ou mâles sciemment infidèles ? Plus vraisemblablement, nous laissent entendre l’aède comme le romancier, mi-envoûtés et mi-consentants, séparant de bonne foi les sentiments et les sens. Reste que, s’il a fallu un an pour qu’Ulysse quitte la couche de la belle Circé et s’en retourne auprès de la fidèle (?) Pénélope, Michael se dégrisera presque aussitôt, mais conscient de sa déchéance et sachant désormais, comme tout lecteur pour qui un personnage est un frère, que sommeille en lui …un cochon.