Archive pour mai 2012

De Salomé à Esther

Jeudi 17 mai 2012

De Salomé à Esther  dans Interventions de l'auteur esther_a-300x213p.480

Jusqu’à la moitié de mon royaume…

La culture a ceci de particulier, c’est qu’elle suscite dans la mémoire un phénomène de résonance qui d’écho en écho éveille des réminiscences, crée des associations, qui à leur tour suscitent d’autres souvenirs et rapprochements. Et de ce fait, écrire et danser ont en commun d’être une suite de petits pas.

 A propos de la cérémonie que décrit Flaubert dans Salammbô, rappelons que Tanit est une déesse d’origine berbère, chargée de veiller à la fertilité, aux naissances et à la croissance : en langue amazigh, Tinit signifie la femme enceinte, et qu’on fait d’elle, par contrepoids, la parèdre de Baal Hamon, sorte de Moloch dévoreur et brûlant. Ajoutons quela Carthage des Phéniciens honorait Tanit comme sa protectrice, et que son signe, qui figure une personne en prière levant les bras au ciel, omniprésent sur les stèles et les bornes de la ville, se retrouverait encore dansla Croix d’Agadez des Touareg. Disons enfin qu’une tradition fait de la reine Didon, dont le charme subjugua Enée, une image de Tanit. C’est dire la puissance d’envoûtement de la beauté de la femme !

Image captivante mais fugitive, qui tient l’homme prisonnier d’un rêve mais toujours prête à s’envoler, la femme qui danse − qu’elle s’appelle Jennifer, Kilinga, Helen, ou Salomé  − me renvoie sur le sol de Tunisie à ces belles Djerbiennes que chante Léopold Senghor : entrant dans la danse, sveltes, altières, longues et lisses, rythmant leurs pas au son des tam-tams et des tabalas, qu’elles frappent de leurs mains d’ébène. Revêtues de soie fine, soyeuses et souples, elles déroulent leur fuite frissonnante, gracieuse, tandis que montent leurs chants dans la nuit bleue étoilée. 

Nous savons par ailleurs que Tanit, déesse lunaire, est assimilée chez les Babyloniens à Ishtar (cf. l’article du 15/04/11). Or ne pourrait-on lire ce nom dans celui d’Esther ? et rattacher ainsi l’épisode néotestamentaire de Salomé à celui de l’Ancien Testament, et ce dernier à un avatar de la danse sacrée mésopotamienne ? Certes, dans le récit biblique, les rôles sont inversés : Esther joue de sa chaste beauté pour obtenir la tête d’un méchant. Mais l’argument de l’emprise féminine est le même : le roi Assuérus, semblable en cela à Hérode Antipas, charmé par Esther qui a organisé un banquet [on ne nous dit pas si elle y dansa], lui tient une même promesse : « Jusqu’à la moitié de mon royaume ». Sur quoi son hôtesse réclame l’exécution du ministre félon, Haman, un nom bien proche de celui de Baal… Hamon !

Ainsi glisse-t-on à petits pas, dans cet univers de la danse, de Béjart à Pygmalion, de Botticelli à Michel-Ange, de Wagner à Bizet, de Ravel à Delibes, du vaudou à Çiva, de Tanit à Ishtar, des naïades aux poupées automates, de Flaubert à Senghor, du Nouveau à l’Ancien Testament… et bientôt à Circé, l’ensorceleuse !

Helen/ Michael − Salomé /Antipas, selon Flaubert

Mardi 8 mai 2012

 Helen/ Michael − Salomé /Antipas, selon Flaubert dans Interventions de l'auteur danse-de-feu

p.480

Attraperas-tu ton rêve ?

Flaubert a été le premier à décrire la réalité de la danse des sept voiles, dans Hérodias, le dernier de ses Trois Contes. La source s’en trouve indéniablement dans un souvenir du voyage en Égypte où il avait vu la danse de Kuchiuk-Hanem, une des almées ; son tableau final s’inspire du haut-relief qu’il a observé sur le tympan de la cathédrale de Rouen ; et on en rencontre l’écho dans Salammbô lors de la cérémonie à la déesse lunaire, Tanit. C’est dire combien ce texte marque notre imaginaire, si bien que la danse d’Helen porte naturellement trace d’une telle réminiscence, terme qui signifie ombre de souvenir, et qu’il est aisé d’établir une similitude entre les protagonistes du drame.

A l’image de la danse de Salomé décrite par Flaubert, celle de notre roman connaît trois grands moments. Un prélude, gracieux, sensuel et aguichant, durant lequel Helen se livre à des poses, torsions, frôlements et esquives, tandis que Salomé, les paupières entre-closes, se tordait la taille, balançait son ventre avec des ondulations de houle, faisait trembler ses deux seins…aux sons des crotales, nom qui suggère l’image serpentine de la séduction. Comme Helen disparaissait derrière le rideau, image fugitive des fantasmes de Michael, elle s’enfuyait toujours. Elle le poursuivaitprête à s’envoler. Puis un temps de langueur voluptueuse, où les ombres et lumières sur sa peau nue renvoient encore à l’évocation des écailles de serpent, et les postures de Çiva à celles des danseuses sacrées antiques : Puis elle dansa comme les prêtresses des Indes, comme les Nubiennes des cataractes, comme les bacchantes de Lydie…L’étoffe de son dos chatoyait. Ensuite, le grand jeu pour saouler Michael de désir et le conduire au paroxysme de l’exaspération sensuelle : Ce fut l’emportement de l’amour qui veut être assouviElle tourna autour de la table d’Antipas, frénétiquement, comme le rhombe des sorcières… et il disait : « Viens ! viens ! » Elle tournait toujours… et le Tétrarque criait plus fort : « Viens ! viens ! »

On voit ici combien Michael ressemble à Antipas. Au début, il n’a en tête que l’image de la Cathy qu’il a aimée, comme l’autre, lorsque Salomé monte sur le haut de l’estrade et retire son voile, voit en elle Hérodiade comme autrefois dans sa jeunesse. Puis, quand Helen se laisse effleurer pour mieux s’échapper, qu’il perçoit un froissement d’étoffe, un souffle, un parfum mais que ses mains se referment sur le vide, exacerbant son désir au point qu’il en oublie Cathy, elle a, en réponse aux supplications de Michael : « Viens, je t’ai tant attendue ! » cette parole révélatrice : « Attraperas-tu ton rêve ? » Parole qui fait songer aux mots de Flaubert : Il se perdait dans un rêve et ne songeait plus à Hérodias. Enfin, de même qu’Antipas, subjugué, s’engage devant tous en promettant : « Tu auras la moitié de mon royaume ! », Michael sait qu’il sera, comme lui, contraint par sa parole.  Et alors que le Tétrarque abdique au « Je veux que tu me donnes », il cède au « Je veux que tu me dises » et prononce, lui aussi, les mots irréversibles dont il devra assumer les conséquences : « Helen, je t’aime. Je n’aime que toi. » Des mots, pour tous deux, fatidiques.