Archive pour mars 2012

Helen et la danse de Çiva

Samedi 17 mars 2012

Helen et la danse de Çiva Nataraja1 p.473

Elle prit l’attitude d’une danseuse indienne, imitant les postures de Çiva

La danse, dans les civilisations les plus lointaines, est à la fois symbole et rituel. Parce qu’elle est ordonnance rythmique, elle concourt, chez les dieux, à l’organisation et à la résorption cyclique du monde ; chez les hommes, elle est un moyen propre à rétablir des rapports entre la terre et le ciel. Qu’elle appelle la pluie, la victoire, la fertilité ou, comme ici pour Helen, l’amour, elle est invocation à des puissances cachées, captation magique des forces créatrices, qu’elle cherche à raviver par un rite d’identification au dieu.

Le prototype de la danse cosmique est le tandava de Çiva-nata-râja, le Seigneur de la danse. Inscrite dans un cercle de flammes, cette danse symbolise à la fois la création, la conservation, la destruction ou la réintégration. Çiva est représenté avec quatre bras. La main supérieure droite tient un tambour (damaru) qui rythme la création ; la main gauche supérieure tient la flamme de la destruction (samhara) ; la main inférieure droite est tenue dans un geste de protection (abhaya mudra) ; la main inférieure gauche pointe vers le pied gauche tenu en l’air, il montre ainsi son pouvoir de grâce.

Aussi le roman peut-il dire à propos des attitudes d’Helen que « la décomposition des gestes, l’arrêt sur image de chaque pose et la reprise subite du mouvement évoquaient le cycle sans fin de la destruction suscitant la régénération d’une forme aussi imprévisible que fugace ». La pureté des lignes est telle que le spectacle de ces poses stylisées, si dépourvues de sensualité, fait dire à Michael qu’on aurait vraiment envie d’être le dévot d’une telle divinité. Mais, de même que Çiva détruit les illusions, Helen, en disparaissant derrière les rideaux, prévient Michael que toute réalité est aussi éphémère qu’un songe qui se dissout sans qu’on puisse s’en saisir, et que c’est à lui de la retenir, qu’elle est prête à lui faire grâce.

Faire naître et exaspérer le désir masculin, la femme le sait, est un rituel d’envoûtement, une danse du feu.

La sculpture et Michel-Ange : un rêve qui prend forme

Samedi 3 mars 2012

La sculpture et Michel-Ange : un rêve qui prend forme dans Interventions de l'auteur Cléopâtrep.473

Comme le ciseau du sculpteur libérant peu à peu un être de rêve

Le terme de « sculpture » vient d’un verbe latin qui signifie « tailler » ou « enlever des morceaux à une pierre ». Le principe de la taille est en effet de soustraire, à l’aide d’une pointerolle percutée par une massette, ou encore d’une gradine, ciseau à froid dont le tranchant est fait de dents plates, et d’une boucharde, marteau dont les têtes sont munies de pointes-de-diamant, des éclats dans une matière dure pour en dégager une forme.

La phrase du roman comparant chaque mouvement d’Helen « au coup de ciseau d’un sculpteur libérant peu à peu un être de rêve » fait allusion à la formule qu’on prête à Michel-Ange, disant que son travail consistait à « libérer la forme humaine emprisonnée à l’intérieur du bloc ». La pierre elle-même, par son aspect originel, par sa texture et sa teinte, est source d’inspiration. Devant le bloc brut, l’artiste a l’intuition d’une forme en puissance et procède, par seul retranchement, par une taille directe, sans croquis préalable ni modèle, à la faire émerger de sa gangue.

 

Ce regard, capable de voir en imagination un être idéal, est celui que porte Michael sur le corps d’Helen, caché dans la faible luminosité de la chambre aux doubles rideaux tirés. Helen l’a habilement suggestionné : « Je voudrais que tu me regardes, que tu me caresses religieusement, comme si j’étais une statue, une statue à vénérer ». Et pour exacerber le désir de l’homme, impatienté par la lente gradation qui la fera éclore sous ses yeux et fera d’elle, dans le contraste d’ombres et de lumière, une sculpture mouvante au polissage si parfait qu’il appellera à la caresse, elle ajoute : « et à émouvoir touche par touche ».

D’abord « immobile comme une statue de marbre rendue mystérieuse par le contre-jour »,  Helen se découpe à peine sur fond de lourd velours, comme dans un bas-relief. Puis, lorsqu’elle se met à onduler avec une lenteur calculée, ses mains, sa tête, son torse, presque tous ses volumes, quasiment complets quoique restant encore attachés au fond, se détachent en contre-dépouille comme dans un haut-relief. Enfin, alors qu’elle fait décrire à son buste de larges cercles, le tissu de sa robe, plaqué par la torsion du corps qui en accuse le plissé, imite le drapé d’une statue près de se dégager entièrement de la matière et de reposer nu-pieds, en ronde-bosse, sur le socle luisant du parquet.

Ainsi chacun de ses mouvements semble la faire naître sous le ciseau d’un sculpteur qui peu à peu voit son rêve prendre forme. Un rêve qui, par le jeu incertain des ombres noires mettant en valeur les modelés plus clairs de la silhouette, donne une impression de réalité, mais qui, comme Helen en prévient Michael, peut disparaître aussi vite qu’il est apparu, s’évanouir comme un songe, car il n’est que l’image fugitive de ses fantasmes.