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Archive pour décembre 2011

Ô ministres intègres : Victor Hugo

Samedi 17 décembre 2011

Ô ministres intègres : Victor Hugo dans Interventions de l'auteur V.Hugo_

p.450

V. Hugo, en 1838, à l’acte III, scène 2 de Ruy Blas, dénonçait − déjà ! − la liaison plus que sulfureuse entre la politique et l’argent. Pas moins que sous les temps gaulliens, où l’expression « République des copains, république des coquins » résumait le climat délétère des « affaires », l’actualité ne manque d’exemples de personnalités, de Monsieur propre et de parangons de la vertu qui se gobergent en temps de crise et que la Justice accuse d’abus et recel de biens sociaux et autres pillages de caisses de l’Etat. Pas plus que ne manquent, au nom de la moralité, par ailleurs raillée sinon honnie, les indignations scandalisées devant les affaires, croustillantes autant que nauséabondes, de mœurs…

Dans notre roman, sous les feux croisés des spots, c’est à qui se relaiera pour demander à Michael, l’homme politique présenté comme providentiel, sur un ton faussement patelin : « Vous parliez de tirer le meilleur profit de la situation, est-ce à dire que les bénéfices de l’opération iront à votre banque ? Est-il exact qu’à titre privé vous auriez misé toute votre fortune sur les retombées de cet eldorado promis ? » Puis pour évoquer, au nom de la transparence et de l’intégrité morale, de troublantes rumeurs qui parlent de possibles rendez-vous galants, de divorce caché, d’intrigues amoureuses extraconjugales.

 Car jeter en pâture au peuple laborieux et probe les scandales de ces hommes et de ces femmes indignes de leurs fonctions publiques reste un moyen classique de la Presse et de la télévision pour vendre et faire monter l’audimat. Quand ce n’est pas le lynchage médiatique usant du grand air de la calomnie, ce sont les allusions pernicieuses, les sous-entendus fielleux, les accusations sournoises enrobées de prudents détours de langage : des rumeurs circuleraient, des bruits ont couru, on chuchote… et ces conditionnels de pure forme, ces affirmations déguisées en pseudo questions ou ces hypothèses spécieuses, grossies intentionnellement pour les rejeter d’abord afin de les reprendre par un « à moins que… »,  procédés éculés  mais efficaces, qui laissent planer le doute et la suspicion.

 La scène médiatique ressemble au théâtre. On y trouve les mêmes cibles, de préférence haut placées, les mêmes censeurs puritains qui poussent des hauts cris, les mêmes mines scandalisées de tartuffes, les mêmes rôles de complices et de laquais aux ordres qui se renvoient l’ascenseur, les mêmes procédés rhétoriques de manipulateurs stipendiés, qui ironisent, griffent ou s’enhardissent à mordre, tout heureux de se mettre en scène à cette occasion. C’est pourquoi, sous les yeux des caméras, Michael se lance dans une tirade « toute shakespearienne » et apostrophe les journalistes « sur un ton théâtral » par un : « Je vous salue, ô ministres intègres ! », tacitement  porteur de l’expression qui suit dans Ruy Blas : « conseillers …vertueux ! »

Tirades shakespeariennes

Dimanche 4 décembre 2011

williamshakespeare.jpg  p.449  tirade.jpg 

Je pensais, attaqua-t-il en une tirade toute shakespearienne 

S’il est au théâtre un monstre sacré, c’est bien William Shakespeare, à qui ne manquent ni les critiques qui l’encensent jusqu’à l’idolâtrie, ni ceux qui le discutent jusqu’à s’en faire les détracteurs. Il séduit les uns par son lyrisme et son souffle puissants autant qu’il irrite les autres par une boursouflure qui touche à l’enflure et à la démesure. On aime ou on supporte mal son mélange de classicisme et de truculence. Mais son style ne laisse personne indifférent. 

Comment rester insensible à sa métrique, à ses cadences haletantes, à ses périodes amples à vous couper le souffle ? Comment ne pas être subjugué par sa rhétorique, quand bien même abuserait-il d’exclamatifs, d’images choc, d’antithèses hardies et de mots à l’emporte-pièce ? Son ironie grinçante, ses railleries scandalisées, ses formules crues ne mettent-elles pas à nu, par les excès mêmes du langage, les recoins les plus secrets de la conscience morale de ses personnages ? 

L’expression du roman, qui parle de tirade toute shakespearienne, ne dit pas la prétention de rivaliser avec un tel maître : elle est un clin d’œil culturel qui restitue un climat, en même temps qu’un sourire devant un Michael qui, face aux journalistes de télévision qui cherchent à le déstabiliser, se drape dans son honneur avec théâtralité, dans une scène qui s’achèvera sur un coup de… théâtre. 

Sa tirade commence par une période ternaire, bâtie sur le même modèle, opposant un je idéaliste et un vous méprisant, jouant sur les antithèses ampleur et petitesse, largeur de vues et étroitesse d’esprit, générosité et mesquinerie. Une phrase, volontairement plate, s’intercale, où tombe à froid l’accusation de questions racoleuses et indignes, dites relever de vils paparazzi. Et l’attaque se termine sur une réplique assassine où le dernier élément de la gradation fait mouche, et par son antithèse inattendue et par la crudité de l’allusion : « Je vous laisse à ce que vous êtes : à votre médiocrité, à votre fausse faconde et à votre hauteur de vue qui s’arrête à la ceinture ! »