• Accueil
  • > Archives pour novembre 2011

Archive pour novembre 2011

Ô nuit enchanteresse : Les Pêcheurs de perles de Bizet

Vendredi 18 novembre 2011

bizet.jpg  p.438 lela.jpg Leïla 

Si nos nuits… enchanteresses te font cet effet, il faudra voir à les espacer

Le célèbre aria de Nadir, J’entends encore sa voix, est extrait du premier acte des Pêcheurs de perles, opéra en trois actes de Georges Bizet, créé le 30 septembre 1863 au Théâtre-Lyrique. 

Sur une plage de Ceylan, Nadir rejoint un groupe qui se prépare à la fête, et le chef du village, Zurga, son ami de jeunesse, l’invite à participer à la cérémonie. Tous deux alors évoquent le souvenir de Leïla, prêtresse de Candi, dont ils étaient amoureux : jour de fièvre et de folie, nuit enchanteresse, souvenir inoubliable. Car dans l’âme des deux amis soudain, quelle étrange ardeur s’est allumée, quel feu les a consumés ! Mais Leïla ne peut appartenir à un homme, sous peine de mort. Nadir, pour se guérir de cette ivresse folle, a laissé fuir les jours et les mois. Mais voilà que Leïla gravit le sentier jusqu’au temple, suivie du prêtre Nourabad. Du haut du rocher, elle chante ses paroles sacrées, et Nadir reconnaît sa voix. Ô vision, ô rêve, radieuse beauté ! Oui, c’est elle, c’est la déesse. Il la rejoint, et c’est l’instant fatidique. 

Helen aussi, dans sa jeunesse, a été amoureuse de Michael et ne peut l’oublier, mais elle est mariée et lui, de son côté, a épousé sa meilleure amie. Devant cet amour interdit, elle aussi a fui et la passion a consumé son cœur. Jusqu’au premier baiser sur la plage, où l’engrenage du destin l’a happée. A ce moment du roman, elle vient enfin de passer la nuit avec son amant. Une nuit, qualifiée par Michael d’enchanteresse, pour faire allusion à leurs torrides ébats. 

Mais les occurrences entre le roman et le livret d’opéra ne s’arrêtent pas là, et quiconque connaît l’histoire de ce dernier pressent la fin tragique de ce moment de fièvre et de folie. Nourabad les a découverts et le chœur chante alors : « Fatal amour. Funeste sort. La mort t’attend, la mort doit expier ton crime. » Mais comme pour les amoureux de Bizet, Helen est prête à affronter le Destin. On peut lui prêter les paroles de Nadir : Si tu m’aimes comme je t’aime, que nous importe la mort même ? Ô brûlant délire ! ou celles de Leila : Je suis prête à donner ma vie pour cette heure d’enchantement, à mourir, enivrée, heureuse, dans l’étreinte amoureuse ! Enfin, dans l’opéra, Zurga s’efface en disant : Ils s’aiment ! et les sauve ; dans le roman, William aussi s’efface, mais le titre du livre vous laisse deviner une suite…différente ! 

Helen : des aveux aux accents raciniens

Mardi 1 novembre 2011

phdre.jpg p.429 phdre2.jpg 

Penses-tu que j’accepterais qu’elle me vole mon bonheur ! 

qu’elle partage avec toi un bonheur dont je serais exclue ! 

Qui a en mémoire les aveux de Phèdre à Hippolyte en retrouvera plus d’un écho tout au long du chapitre 45, intitulé pour cette raison Aveux. Nombreux avez-vous été à le souligner dans vos commentaires (accessibles en bas des articles d’accueil) : il suffit d’y taper Phèdre, Racine, passion, jalousie… 

Telle en effet l’héroïne de Racine, Helen a vainement tenté de lutter contre l’amour interdit qu’elle éprouve pour Michael, marié à sa meilleure amie. « Hélas ! si tu savais, pour garder le silence, / Combien ce triste cœur s’est fait de violence ! » Dix ans de refoulement, de passion bridée, d’aveux jugulés, d’explosion retenue. Jusqu’au jour où l’occasion se présentant, elle oublie dignité, fidélité conjugale, devoir d’amitié, et réussit par d’habiles manœuvres à séparer Michael de Cathy. « Et l’espoir, malgré moi, s’est glissé dans mon cœur ». 

Mais son amant a des velléités de retour en arrière : ce qu’elle ne peut supporter car elle le veut désormais tout à elle et pour toujours. Alors sa folle ardeur malgré elle se déclare. Comme un barrage qui cède et dont rien ne peut arrêter le déferlement, son cœur se vide d’un trait, rappelant la fameuse tirade « Hé bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur. J’aime. » : « Moi, je t’aime ! Je t’ai toujours aimé… Oh Mick ! si tu savais comme j’ai attendu… comme j’ai désiré… Je t’aime de toutes les fibres de mon corps… je brûle… je suis folle de toi… »

A la pensée de Cathy triomphante, une rage jalouse l’envahit, cette torture intolérable qui, jointe à l’insupportable injure d’un refus cruel, pousse Phèdre à avouer la fureur de ses feux : Cathy, comme Aricie, a trouvé le chemin de son cœur. L’indignation éclate : « Ainsi tu pourrais oublier sa conduite et la reprendre dans ton lit ? dans ce lit d’où tu me chasserais ! » Sa douleur, comme celle de Phèdre se représentant les jours clairs et sereins se levant pour sa rivale, se fait presque physique lorsque son imagination évoque leur intimité amoureuse, « un bonheur dont elle est exclue, qui lui est volé » ! 

Sa colère explose, elle reproche à son amant son ingratitude, sa duplicité, elle menace de tout révéler, puis viennent les supplications : elle implore, elle se traîne à ses pieds ; les mots pathétiques de Phèdre, disant les effets physiques de l’amour malheureux : « J’ai langui, j’ai séché, dans les feux, dans les larmes. », se multiplient : « Ne me condamne pas à une affreuse solitude, ne me laisse pas me dessécher loin de toi, me languir de désespoir ! » Elle s’abaisse, s’humilie, se dit prête à le partager ; elle mendie : faute de la réalité de l’amour, elle en viendrait même à se contenter, telle Roxane dans Bajazet, de l’aumône de son apparence. 

La charge passionnelle, sauvage, Triste et fatal effet d’un sang tumultueux, est telle que l’on pressent, que l’on sait même, à l’instar des tragédies raciniennes et antiques, que tout ce drame conduira à un dénouement funeste : Aimer… et mourir.