Archive pour mai 2011

Entrons dans la danse (5) : naïade, sirène, ondine

Dimanche 15 mai 2011

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Comme une eau où s’ébattait une naïade folâtre 

Naïade. Au Darling, sur une nouvelle reprise du thème du Boléro de Ravel, les spots suivent le crescendo de la musique : ils se réfléchissent maintenant sur la scène au point qu’elle crée entre les rochers comme une eau scintillante à la surface de laquelle s’ébat une naïade folâtre. Les métamorphoses se continuent : la chevelure rousse prend l’apparence d’algues rouges et le triangle de tissu celle d’écailles argentées. Jennifer devient une de ces nymphes des eaux, parfois prêtresses de Dionysos, presque nues et couronnées de plantes aquatiques. 

Sirène. William, « qui nage en plein conte », regardant le décor, songe par association d’idées au conte de Grimm, la Nixe ou la Dame du lac, et, tout naturellement l’image de la naïade se télescope avec celle de La Petite Sirène des Contes d’Andersen. Comme elle, Jennifer nage « en eaux troubles », elle appartient par son milieu à une race à part aux yeux des spectateurs, sa seule fonction étant de divertir des hommes qu’elle fait fantasmer ; mais, comme la sirène du conte, jeune, belle et candide, elle n’a de cesse de vouloir rejoindre le monde des humains et d’y rencontrer le grand amour.      

Ondine. Le mot naïade amène William à celui d’ondine, chargé lui aussi de références culturelles tacites. On songera à  la nouvelle intitulée Ondine de l’écrivain allemand Friedrich de La Motte-Fouqué dans laquelle l’héroïne ne peut obtenir une âme immortelle que par le biais d’un amour humain ; au conte du Chevalier Vert-Chapeau où le héros est sauvé des eaux par une sirène qui tombe amoureuse de lui ; au récit de Johannes Ewald, La Petite Gunver, de même qu’à l’opéra féerique de Ferdinand Knauer, La Fille du Danube. Ce thème, déjà présent chez Homère et si exploité au XIXème siècle dans toute l’Europe de l’Est et du Nord sera repris en France par Gérard de Nerval, Guillaume Apollinaire, Mallarmé, ou Aloysius Bertrand, puis par Giraudoux avec son adaptation théâtrale du mythe intitulée Ondine, pour ne citer que les plus célèbres.  

Entrons dans la danse (4) : la statue de Pygmalion

Dimanche 1 mai 2011

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Une statue vivante telle que Pygmalion dut la rêver 

La légende de Pygmalion et de Galatée est principalement racontée par Ovide dans ses Métamorphoses. Pygmalion, célibataire endurci et sculpteur à Chypre, tombe follement amoureux d’une statue d’ivoire, ouvrage de son ciseau, qu’il nomme Galatée en raison de sa couleur ivoirine d’un blanc laiteux. Alors, il souffre de ce que la statue reste insensible à ses caresses et à ses baisers ; et il ne peut se résoudre à ce que son œuvre ne soit pas de chair. Lors des fêtes dédiées sur l’île à Aphrodite, il prie la déesse de lui donner une épouse semblable à sa statue et son vœu est exaucé par cette dernière, qui donne vie à Galatée. La statue se change en une très belle femme qui prend vie progressivement, déclare sa flamme au héros, et tout se termine  par des danses célébrant le triomphe de l’Amour.  

Notre roman prête à William Burg les yeux de Pygmalion : « Son rêve était là, en chair et en os. Une jeune femme à la présence d’une densité extraordinaire. Une sorte de sculpture d’airain douée de vie animale ou végétale : des cuisses coulées dans le métal, une croupe rebondie en deux blocs d’acier, tandis que les bras sont comme des lianes, que le cou a la flexibilité de celui d’un cygne, et les mains s’envolent comme des papillons. » Et il la désira d’un désir sans réserve.                                                            

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La troisième reprise du thème du Boléro sonne comme le signal de la métamorphose, en même temps qu’éclatent les pleins feux de la herse. La danseuse alors fixe sur lui des yeux d’un bleu de lac limpide, elle lui sourit d’un sourire vrai et non plus comme celui qu’on accroche en scène, et son visage devient brillant comme le lamé d’argent du seul triangle de tissu qu’elle a gardé sur elle. 

Par la magie de la danse, qui « donne vie » au rêve, Burg est passé du fantasme à la réalité. La danseuse s’est transformée en une femme d’un monde enchanté, descendue ici-bas uniquement pour lui et ne regardant personne d’autre que lui, et entre deux se crée une relation en miroir, où chacun se mire dans l’autre. Pour lui elle incarne toutes les femmes qu’il a connues et aimées, elle sublime ses souvenirs ; en professionnelle, Jennifer se réduit à être l’objet idéal, adéquat, du désir et de la jouissance de l’autre. Elle se soumet, se coule totalement dans le désir de ce spectateur extasié. 

A ce jeu de miroirs, lui-même, dans sa cinquantaine, se sent renaître et se métamorphoser en homme jeune, galant, heureux, guéri de la drogue et de toute idée d’infidélité. Et la suite de l’intrigue nous le montrera, comme dans le mythe et dans l’acte de ballet de Jean-Philippe Rameau, lui demandant de l’épouser.