Archive pour mars 2011

Entrons dans la danse (1) : le Boléro de Ravel

Dimanche 20 mars 2011

bolro.jpg   p.248  tamtam1.jpg 

Les premières mesures du boléro de Ravel imposèrent le silence 

Les scènes de cabaret de notre roman ont donné lieu à une dizaine de réminiscences autour du thème de la danse. Ravel ouvre le ballet avec son fameux Boléro composé en 1928 pour la danseuse russe Ida Rubinstein. Danse au rythme et au tempo invariables, à la mélodie uniforme et répétitive, il tire ses seuls éléments de variation des effets d’orchestration, d’un crescendo progressif et in extremis d’une courte modulation. « Il doit être, dit Ravel lui-même, exécuté à un tempo unique du début à la fin, dans le style plaintif et monotone des mélodies arabo-espagnoles. » Il accompagne les métamorphoses de Jennifer : félin, prêtresse, statue vivante, ondine, torche incandescente.                                                                   

                                                                  * 

Au Darling, le rideau s’ouvre sur un décor lunaire. Soudain Jennifer bondit, ombre féline, revêtue d’un justaucorps moulant, les cheveux pris dans une cagoule et le visage masqué d’un mufle de panthère. L’interprétation, ici délibérément africaine, remplace la cadence obsédante du tambour ou de la caisse claire par celle du tam-tam, instrument prévu par Ravel lui-même dans l’ultime ritournelle. 

Jennifer s’accroupit, s’élance, bondit, rampe, telle un animal en chasse, poursuivie par le halo d’un spot dont les reflets démultiplient ses gestes, brefs et précis, soulignant ainsi l’élément automatique de l’action scénique. La beauté animale de la danseuse, qui fascine Burg − souplesse de la musculature, grâce féline, élasticité des chairs − épouse l’extrême fluidité du thème, son legato et ses arabesques, et traduit bien le caractère sensuel, envoûtant, lancinant, obsessionnel, somme toute « musico-sexuel » comme le reconnaissait le compositeur. 

« Le changement dans la continuité » ou le mouvement immobile

Dimanche 13 mars 2011

languedebois.jpg   suite et fin

On se souvient aussi qu’il fut un temps où Ségolène Royal entendait « revisiter » l’héritage de Mitterrand, en une sorte de douce rupture ou de distanciation, qui semble la conduire aujourd’hui à la droite de la gauche. Que penser de « désirs d’avenir » : tout désir ne porte-t-il pas par définition sur le futur ? Du reste l’emploi délicieux et pudique du terme « revisiter » le dispute largement à l’opération de lifting, dite « droit d’inventaire », réclamée quelques années plus tôt par Lionel Jospin. Formules qui ne sont pas sans rappeler la trouvaille d’Edgar Faure « l’indépendance dans l’interdépendance ». Autant de slogans qui à chaque campagne ressortent et sonnent toujours aussi creux… 

Je ne résiste pas à l’envie de revisiter moi aussi la sémantique du mouvement immobile. Je veux parler de cette propension tout à fait remarquable qu’ont certains à faire du neuf avec du vieux, de vendre du congelé réchauffé à des électeurs ébahis par la nouveauté du produit ; de cette manière, qui se veut tout aussi astucieuse que le changement dans la continuité, de revendiquer le consensus mou du type pâte à modeler ; de cette politique de la sauce aigre-doux, sucrée-salée, centre droit-centre gauche, blanc bonnet et bonnet blanc, social-démocratie contre démocratie sociale ; de cette rupture tranquille, qui n’est qu’une façon de rendre les dominants définitivement tranquilles en matière de rupture ;  en un mot, du « ni pour, ni contre, bien au contraire », au choix !         

Décidera-t-on, pour prendre un grand virage, d’un remaniement ministériel ? On dira ainsi que remanier c’est modifier, changer, refaire, réaménager, retoucher, mais sans toucher à l’essentiel ; que reconduire le même premier ministre dans ses fonctions constitue, suprême habileté politique, « une autre forme de rupture » ; qu’en somme faire en sorte de donner l’illusion d’un changement, voire d’une rupture, tout en maintenant les choses en l’état, c’est tout l’art d’un bon remaniement. 

Toutes ces formules prétendent allier les contradictoires. Lisbeth, dans le roman, proposait aussi  innovation et traditions, audace et réalisme ; on pourrait y ajouter rupture et statu quo, dynamique et statique, économie de restriction et relance, travailler moins et être plus concurrentiel, constituer le pouvoir par les urnes et le contester par la rue… On a prétendu que le fin du fin pour l’intelligence est dans le « oui, mais », alors qu’elle est faite pour juger, ce qui se dit en grec trancher. 

Soyez sûrs en tout cas qu’en matière de logomachie, au moins, il n’y aura pas rupture !   

« Le changement dans la continuité » ou l’art des formules creuses

Samedi 5 mars 2011

formulescreuses1.jpg   p.390 

Cette formule nous ramène aux tout premiers commentaires des mois d’octobre et novembre 2007 sur la politique (que vous trouvez en bas de l’article d’accueil  »Qui l’eût dit » : il suffit de cliquer sur « 304 commentaires »). 

Voyez comme elle a fait fortune. De Gaulle avait battu Mitterrand en disant exactement le contraire : si ce n’est pas moi, ce sera le chaos. Pompidou, le finaud, sentant le vent venir, s’empressa de voler l’idée à l’opposition et osa : le changement dans la continuité. Giscard, le futé, trouva le truc épatant et reprit le même thème, avec succès. Puis vint Mitterrand, le matois, qui fit rêver avec une promesse extravagante : changer la vie, mais camouflant son programme commun derrière un clocher d’église et une force tranquille. Ce que Raymond Barre approuvait par cette formule gravée dans le marbre par un sketch de Coluche : «Il faut mettre un frein à l’immobilisme ». Sans doute usée, la formule se fit radicale : Chirac prôna la rupture, mais la rupture tranquille. Et lorsque Sarkozy, au début 2007, reprit la bonne vieille formule, on pouvait se demander s’il s’agissait de continuité tranquille dans la rupture !    

Admirons la finesse de l’expression. Elle dit tout ensemble qu’on voudrait ou devrait changer complètement une politique, mais sans trop le paraître ; ou bien qu’on devrait montrer à la fois le visage du changement et le visage de la continuité, mais qu’on ne le peut pas complètement pour aucun des deux ; qu’on espère changer tout de même et que cela se voie; mais qu’on espère également être perçu comme maintenant une politique ; bref changer sans vraiment changer pour ceux que le changement fâche ; mais continuer, sans vraiment continuer non plus, pour ceux que le continuité fâche tout autant. En politique, cela s’appelle « le rassemblement ». 

Le pire est que je ne suis pas certain (euphémisme) que celui qui oserait se présenter aujourd’hui à une élection avec ce vieux slogan serait certain de perdre.