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Archive pour février 2011

Primum vivere, deinde…

Samedi 19 février 2011

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D’abord vivre, ensuite philosopher 

Cette expression populaire fort ancienne rappellera à beaucoup les pages roses du dictionnaire, qui firent le régal des gens cultivés, du temps désormais lointain des humanités… Mais philosophons quelque peu avant d’en arriver à notre roman. 

On pourrait évoquer à son propos les penseurs grecs pour qui l’esprit a rang supérieur au corps, auquel cas il conviendrait d’inverser la citation ; rappeler le célèbre « Cogito ergo sum » de Descartes, cette évidence que l’acte de penser est la preuve que nous existons bien réellement ; ou encore l’idéalisme de Hegel, pour qui l’esprit est partout chez lui au point que le monde n’a plus d’extériorité radicale. On ne s’étonnera pas que, chez une aussi longue lignée de …philosophes, s’impose le primum philosophari ! 

Mais les tenants du réalisme et de l’empirisme, à la manière de Hume, ne manquent pas. On prête d’ailleurs à Hobbes l’emploi de notre proverbe. Il s’agit ici d’affirmer l’indépendance et l’irréductibilité du monde extérieur à l’acte de connaître. Socrate, les stoïciens, les saints Augustin, Bernard et Thomas d’Aquin forment les racines des existentialismes modernes qui placent à leur tour le « j’existe », au centre de leur réflexion. Qu’ils soient chrétiens (Kierkegaard, Gabriel Marcel) athées (Heidegger, Sartre) ou marxistes (Henri Lefebvre, Garaudy), ils posent comme pierre angulaire de leurs systèmes le primum vivere.     

Tout se joue donc autour du rapport entre l’essence et l’existence. Mais le bon sens populaire − à la manière de Cervantès qui se moque de Rocinante répliquant à l’injonction « Vous êtes métaphysicien », « C’est pourquoi je ne mange pas » − pose comme principe qu’il faut d’abord manger, le reste passant au second plan dans l’ordre des priorités. C’est ce qu’exprime dans notre roman la réflexion de Peterson : William Burg, devant le danger imminent de se faire assassiner, devait d’abord sauver sa peau : les autres impératifs ne venant qu’après.   

En tout état de cause, vivre et philosopher vont de pair. Que signifierait vivre si l’on n’avait pas répondu aux questions existentielles ? mais encore faut-il demeurer en vie pour se les poser ! Et ne dit-on pas que notre manière de vivre exprime notre philosophie de la vie ou que, dans la vie, il faut se montrer philosophe ? Voyez comme une simple locution latine, au détour d’une histoire policière, est source de… philosophie !   

Le Rouge et le Noir : la passion jusqu’au crime

Samedi 5 février 2011

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Le titre du célèbre roman de Stendhal, Le Rouge et le Noir, est celui que nous avons donné au chapitre 40, un chapitre qui mêle intimement la passion et la mort, dont ces couleurs sont devenues pour nous le symbole, même si pour le héros, Julien Sorel, elles devaient signifier le choix proposé à son ambition : l’armée ou l’état ecclésiastique.   

On sait que Stendhal a lui-même poursuivi sa « chasse au bonheur », méditant sur l’art de plaire et sur les effets de la passion, réflexions qui constituent son essai De l’Amour. Il y traite du phénomène de la cristallisation, qui orne l’être aimé de mille perfections, comme le sel, par ses cristaux, pare un rameau effeuillé par l’hiver d’une infinité de diamants. 

Helen, amoureuse de Michael depuis la fac, l’a ainsi longuement idéalisé, à tel point qu’il est resté − malgré ce que, désenchantée, elle découvrira de défauts chez lui − l’amour de sa vie et sa raison de mourir. Quant aux techniques de conquête du bonheur qu’étudie Stendhal, il suffit de suivre notre intrigue pour les voir s’y déployer par petites touches, puis de plus en plus appuyées, jusqu’au grand jeu final du bandeau. 

                                                                       

Dans cette « chasse », dit-il, les hommes se montrent vraiment eux-mêmes, sans faux-fuyants ni dissimulation : « l’amour dénude chacun face à soi-même », nous rappelait Cesare Pavese. Stendhal aime les tempéraments ardents, originaux, conquérants, capables d’une énergie qui sait affronter obstacles, préjugés et même morale, pouvant aller jusqu’au crime passionnel. 

Ces traits, que nous retrouvons chez Helen, font d’elle - telle Mathilde de Stendhal - une amoureuse exaltée et romanesque, une héroïne romantique et réaliste, assoiffée d’un amour puissant auquel elle sacrifie tout : mari, amie, morale, réputation, et même sa vie, à l’image de ce qu’écrivait Peter Altenberg : « Pour une femme, il est beau de ne traverser qu’un seul rêve et d’en mourir ». 

Nous nous souviendrons à ce propos qu’Aimer… et mourir – ce livre qu’on hésite à appeler polar - porte en couverture « Roman policier », évoquant par là la réalité profonde qui unit roman, romanesque et romantisme.