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Archive pour novembre 2010

Cesare Pavese et la mort

Jeudi 11 novembre 2010

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En 1950, l’année qui lui vaut le prix Strega pour La Lune et les Feux et où paraît son journal, Le Métier de vivre, Cesare Pavese se suicide. Ce que le Journal de Kafka, que l’on découvre alors, impose à la culture germanique, celui de Pavese l’apporte à la culture italienne. Non sans analogie : quelque chose comme l’inespérance et le déchirement de soi. 

La mort, pour Pavese, s’affirme comme une obsession : La mort viendra et elle aura tes yeux − ceux de la femme qui le quitte − est le titre qui signe son ultime livre de poèmes. Pour lui,  « Personne ne se tue. La mort est un destin. » Et il suffit d’une fêlure, minime, et même insoupçonnée, pour que le « destin » s’y glisse le jour venu.                                                          

                                                             * 

 Cette fêlure, que les premières années de mariage leur ont longtemps dissimulée, Helen et William la pressentent : le drame de Whitehorse est le déclencheur de sa révélation : une faille profonde, qui est plus en eux-mêmes qu’entre eux. Pour lui, celle de la cinquantaine, entre les deux versants de la jeunesse qui fuit et de la mort qui se profile ; pour elle, un espace inespéré où réaliser le seul rêve qui donnerait un sens absolu à sa vie : son amour d’étudiante pour Michael. 

Devant cette découverte, William se bat pour vivre ; mais la mort le rattrape. Helen prend conscience qu’elle ne s’est jamais guérie de son amour de jeunesse et, pour apaiser cette terrible souffrance mêlée à son sentiment de solitude, elle laisse libre cours à sa passion, prête à aller jusqu’au bout de ses conséquences. L’on peut même se demander si sa mort n’est pas une sorte de suicide, une manière, comme l’écrit Pavese, de « transformer le destin en liberté » ? 

Cesare Pavese et l’amour

Samedi 6 novembre 2010

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« L’amour a la vertu de dénuder non pas deux amants l’un en face de l’autre, mais chacun des deux devant soi-même. » 

 

Pavese ne croit pas à l’amour ou y croit trop, comme à un absolu irréalisable. Sa vie et son œuvre décrivent un être en quête d’amours impossibles, dont la demande affective ne saurait jamais être apaisée, un être blessé et enfermé dans la solitude face à lui-même.. 

Dans Le Métier de vivre, il écrit, désabusé : « On ne se tue pas par amour pour une femme. On se tue parce qu’un amour, n’importe quel amour, nous révèle dans notre nudité, dans notre misère, dans notre état désarmé, dans notre néant. » Et ailleurs : « Qu’il soit clair, une fois pour toutes, qu’être amoureux est un fait personnel qui ne regarde pas l’objet aimé − même pas si celui-ci vous aime en retour. Dans ce cas aussi, on échange des gestes et des paroles symboliques où chacun lit ce qu’il a en lui et que, par analogie, il suppose exister chez l’autre. » 

                                                        

Les pages de notre roman abondent, qui disent qu’il ne peut y avoir de fusion, que chacun demeure irrémédiablement isolé dans son moi. Par exemple, lors de l’étreinte farouche entre William et Helen : « Ce fut une lutte sauvage où chacun exprima sa fureur de vivre, son obstination à fuir ses fantômes, sa course désespérée à chercher une fusion illusoire. Oublier. […] qu’on est toujours seul, même quand on est dans les bras de l’autre, seul avec soi-même, seul face à soi-même, irrémédiablement seul. Seul avec ses démons, ses mensonges, ses ambitions, ses jalousies, ses peurs de vieillir et de mourir. » 

 

Si l’amour physique, disait Marcel Proust, force tellement tout être à manifester devant l’autre jusqu’aux moindres parcelles de son être, combien plus finalement ne révèle-t-il pas chacun à soi-même ! 

Reste à pouvoir vivre avec soi-même… Pavese ne l’a pu : il s’est suicidé.