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Archive pour octobre 2010

… mais plutôt Renoir

Mercredi 27 octobre 2010

renoirauguste82.jpg   p.122

En comparaison, les nus de Renoir, bien que de facture également très souple et fondue avec des coloris nacrés, représentent des femmes mûres aux formes plantureuses. Celle qui nous intéresse ressemble plutôt à
La Baigneuse s’essuyant la jambe, une jeune femme appétissante, aux chairs dodues, aux volumes épanouis, montrant des hanches et des cuisses généreuses et une belle poitrine aux globes fermes : un corps qui, sous une apparence sereine et même placide, exhale une volupté latente, et dont les coloris de feu font pressentir l’intensité.   

                                                        * 

Helen apparaît ainsi, comme dans « un tableau du genre Femme à la toilette », « penchée en avant pour s’essuyer les cuisses, arrondissant une croupe charnue et montrant deux globes lourds et fermes au-dessus d’un ventre bombé ». Elle aussi, sous son air détaché, cache « un appétit animal violent insoupçonné ». Sa trentaine épanouie est si attrayante que William, passant derrière elle, lui flatte le creux des hanches et sent monter en lui le désir. Il a le même regard que Renoir, empli de sensualité et d’amour de la vie. 

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Ce rapprochement pictural est donc bienvenu. Non content de traduire, par le glissement d’Ingres à Renoir, la transformation du corps d’Helen, il nous instruit sur le regard que porte sur elle William. Il nous dit en outre la sensualité que partage le couple, formé d’un homme à la verte cinquantaine et notre fatale héroïne que brûle la passion charnelle.   

Ce n’était plus Ingres…

Mercredi 20 octobre 2010

 valpincon2.jpg   p. 122 

Cette réflexion se rapporte au regard que porte William sur sa femme Helen : un regard qui, pour être « amusé », n’en est pas moins plein de tendresse et de désir. 

Ingres est connu, et apprécié, pour son culte du dessin, pour le contour épuré de ses nus, inspiré de la ligne stylisée des vases grecs comme chez son contemporain anglais Flaxman. C’est un réaliste et un visuel : un œil, a-t-on dit, à l’image de William, qui « détaille Helen avec complaisance ». 

Son souci de la forme, de l’harmonie sinueuse des lignes, qui donne au modelé une souplesse où domine l’arabesque, son attrait pour la plasticité des courbes féminines à la carnation lumineuse, se retrouvent dans une œuvre comme La Baigneuse dite Valpinçon. Elle est représentée de dos, le visage détourné, mais la présence de cette femme est étonnamment forte. La pose elle-même nous informe sur sa capacité à attendre. Elle est toute réceptivité, le corps détendu.                                                                                                               

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Ce qui s’applique précisément aux formes pleines et rondes d’Helen sortant de son bain, dont il est dit qu’« elle arquait un dos aux épaules dodues, aux aisselles moelleuses », ainsi qu’à son attitude presque immobile exprimant son attente de caresses sensuelles : « « son corps parfumé, lavé de la chaleur de la plage, était prêt ».

Elle traduit également les sentiments de William devant cette nudité dont le calme exprime une « volupté profonde », comme le notait Baudelaire. On devine son regard attiré par la peau « au grain délicat », qui dit les frissons et les pudeurs, les envies et les réticences, un regard qui oscille entre une proximité sensuelle et une certaine distance.  

Le Lac de Lamartine

Samedi 9 octobre 2010

lamartine1.jpg   p. 84 

Il est bien rare de rencontrer dans les romans policiers, non pas des passages poétiques, mais de vrais poèmes, comme ici celui qu’inspira à Lamartine le lac du Bourget, et de le voir si naturellement intégré à l’intrigue. 

Lorsqu’il l’écrit, Elvire, dont il est amoureux, n’a pu le rejoindre, à cause de la maladie de langueur qui bientôt l’emportera. Le lac lui offre le même spectacle que la Tamise à George et à Lisbeth : des couples d’amoureux canotant sur l’eau miroitante, dont ils perçoivent le bruit cadencé ; mais aussi le vent, les roseaux et les parfums embaumés. C’est alors que le poète, empli de mélancolie au souvenir d’un bonheur si tôt menacé, et le maire, inspiré par le vol d’un échassier au-dessus des marais, tous deux conscients de la fuite du temps et désireux d’éterniser leur amour, s’écrient : O temps, suspends ton vol !   

Les autres citations apparaissent en italiques. Mais il est intéressant de retrouver dans les paroles de Lisbeth l’écho du chant d’Elvire : 

Comme j’aimerais que ce jour ne finisse pas : Mais je demande en vain quelques moments encore 

Que la nuit ne nous sépare jamais : Je dis à cette nuit : « Sois plus lente » 

Que chaque aurore soit un émerveillement renouvelé : et l’aurore va dissiper la nuit 

Que ces instants de bonheur soit une ivresse sans fin : se peut-il que ces moments d’ivresse… s’envolent 

Voilà qui s’appelle une recréation… inspirée. 

Passage émouvant s’il en est, rendu plus poignant par la mort − prochaine pour Elvire, toute récente pour George −  qui a l’avantage, tout en  peignant le paysage des bords de la Tamise, de découvrir un coin secret de l’âme de George et le romantisme de Lisbeth. Il rejoint chacun d’entre nous dans notre inquiétude devant le destin, dans notre élan vers le bonheur, et dans ce nœud de tension entre la réalité d’un amour éphémère, menacé, fragile, et notre aspiration à un amour éternel. 

Peter Altenberg

Samedi 2 octobre 2010

altenberg.jpg  p.36

« L’homme traverse des printemps successifs. » 

La première partie de la citation est appliquée à George, alors qu’il espère conquérir Cathy et de ce fait devra abandonner, quoiqu’avec regret, sa jeune maîtresse Lisbeth. Grand amateur de femmes, c’est un homme de la cinquantaine, à l’allure sportive et fringante, au caractère entreprenant et attentionné, réaliste et rêveur à la fois : un séducteur qui aime la vie et le plaisir… à l’image de Peter Altenberg, l’auteur de la citation. 

Ce dernier est né en 1859 à Vienne. Dès sa jeunesse on pressent l’homme qui traversera des printemps successifs. Rien de suivi chez lui, des fragments mis bout à bout. Ses études sont plutôt éclectiques ; il mène à Vienne une vie d’original et de bohème ; grand flâneur, il se promène à la recherche d’extraits de vie. On comprend que cet homme, amateur de sensations plus que de sentiments, dise de lui : « J’ai aimé intensément des dames nobles et d’autres, …amant sans jamais épouser. » 

C’est que, à l’exemple de Paul Verlaine qu’il célèbre comme une « incarnation de la liberté », il se refuse à « être incarcéré dans son moi », ce qui équivaut pour lui à une maladie. « Il faudrait plutôt se perdre, s’éteindre, s’évanouir. » Ce pourquoi il recherche surtout dans ses Esquisses viennoises l’« âme débordante », une âme capable de faire sienne cette pensée : « Si nous ne rencontrons ni dieux ni déesses, cela vient seulement, seulement du fait que nous n’en abritons plus dans notre propre cœur ! » 

Et quel plus grand cœur que celui d’une femme, à l’égard de qui il écrit ensuite :  « Mais pour la femme, il est beau de ne traverser qu’un seul rêve et d’en mourir. » Ce que d’aucuns d’entre vous ont appliqué à Helen.