Archive pour août 2010

L’observation des riens

Samedi 21 août 2010

holmes.jpg    p.51 

« Ma méthode est basée sur l’observation des riens »  Sherlock Holmes
« Tout individu se déplaçant dans un milieu laisse des traces » 
Edmond Locard 

Ces deux principes édictés, l’un par le héros de Conan Doyle, l’autre par le père de la science criminalistique, restent un siècle après leur formulation, les fondements même de l’action de la police technique et scientifique. Et par voie de conséquence, ceux de l’inspecteur Peterson.

                                                           

Son calepin est rempli de ces annotations qui n’ont l’air de rien. Comme il le déclare lui-même, il lui revient d’établir des faits, rien que des faits : des horaires, qu’on vérifie sur les carnets de rendez-vous, chronomètre et compas en main, ou en testant soi-même les temps de déplacement ; un échantillon de terre ou un gravillon prélevé entre les gravures d’un pneu ; des débris de végétation sur les chaussures ou des poussières sur les vêtements ; un indice caché dans une doublure ; des traces de piqûre sur le bras ou des fibres de tissu sous les ongles ; des mouvements de fonds sur les relevés de compte et des filières entre banques de complaisance ; des pointages dans les registres d’hôtels ; des fleurs dans un vase ; une intonation, une hésitation et même un non-dit ; et la fameuse trace rouge sur la photo ! 

Mais ces riens finissent par se recouper : d’abord, dans cet ordinateur intérieur qu’est sa mémoire, par des connexions qui procèdent par association d’idées ou d’images ; puis, grâce à des tableaux comparatifs qui révèlent contradictions, convergences et discordances suspectes, qu’il restera à confirmer à l’occasion de la reconstitution des faits. Autant d’éléments accumulés qui lui permettent d’élucider les mystères. 

                                                     * 

L’observation, l’analyse, l’induction et la synthèse logique : tels sont les impératifs de l’enquêteur et ceux de l’amateur éclairé de romans policiers. Elémentaire, mon cher Watson ! Disons : Simple comme bonjour ! 

« Il n’est point de secrets que le temps ne révèle ».

Mercredi 11 août 2010

 secret1.jpg   p.51 

Cette citation est extraite de la pièce Britannicus de Racine, Acte IV, scène 4. Néron ayant décidé de tuer son demi-frère Britannicus, dont il a fait enlever la fiancée, Narcisse, son conseiller, vient lui dire que tout est prévu, le poison testé. Mais, dans l’intervalle, Néron a changé d’avis : il préfère une réconciliation. C’est alors que Narcisse le met en garde : Britannicus saura un jour ou l’autre qu’on cherchait à l’empoisonner et sur l’ordre de qui. Quel rapport avec notre roman ? 

                                                        *

Un roman policier repose sur une énigme, dont on attend avec certitude, in fine ou non, la révélation. Dans notre livre, le temps nécessaire à l’inspecteur est celui de J+10 et au lecteur celui qu’il met à dévorer cinq cents pages ! Temps pendant lequel les secrets de chaque personnage s’enchevêtrent, créant un imbroglio d’interactions au cours duquel, d’indice en indice, ils se dévoilent peu à peu, et de plus en plus.   

Cependant l’intérêt dramatique veut qu’ils se découvrent pour aussitôt se cacher, forçant l’enquêteur à d’autres investigations, souvent suspectes d’autres doubles-fonds. Ce jeu de révélations et d’occultations, de masques arrachés aux apparences les plus anodines, en se répétant et en laissant progressivement entrevoir la clé du mystère, constitue la trame de l’intrigue, entretient le suspense et exerce la perspicacité du lecteur. 

Mais à ces indices, que sont les faits matériels, et, comme le souligne Peterson à Helen, à leur convergence significative, s’ajoutent les mobiles, qui se perdent dans le dédale du cœur humain. Comment entrer dans ce jardin secret et, à moins d’aveux, percer ce qu’il enferme ? L’expérience nous le dit : l‘âme na pas de secret que la conduite ne révèle. L’éclaircissement de l’énigme progresse donc conjointement aux actes posés par chacun, qui manifestent intentions, desseins et sentiments. Ici, le temps est celui de faire connaissance avec les personnages, d’entrer en sympathie avec eux, et de se mettre dans leur peau pour comprendre du dedans leurs agissements et découvrir ainsi leur nature secrète. 

Enfin les situations révèlent les personnages à eux-mêmes. Car l’homme est toujours un secret pour lui-même. En cela, les chapitres des yeux bandés et des yeux ouverts sont symboliques. Chacun est amené à prendre conscience de lui-même, de sa vraie nature. Il n’est pas jusqu’à l’habillement, qui ne trahisse quelque chose de la personne : une robe, dit-on, est une confidence : les secrets de la femme s’y décryptent. 

                                                       * 

En guise de travaux pratiques, je renvoie le lecteur à la dernière phrase de l’épilogue : « Cathy s’habitua à vivre seule, dans le souvenir idéalisé de son mari et de sa meilleure amie » Et si ce qu’elle ignore venait au jour ? A vos plumes ! 

Vers de verts pâturages

Lundi 2 août 2010

berger.jpg   p.43 

Comme le dit le texte, l’image est tirée d’un Psaume, le n° 23. Elle est liée à la métaphore du berger menant son troupeau « pour le parquer dans des prés d’herbe fraîche » et « le guider vers des eaux de repos » ou vers des « eaux bouillonnantes » (Is 49,10). Images familières aux Hébreux, profondément enracinées dans l’expérience de ces « araméens nomades » (Dt 26,5) que furent les patriarches d’Israël. Là où il y a de l’herbe tendre, il y a de l’eau, de l’ombre, et de quoi se repaître en abondance. 

Bien sûr, c’est ici pour le conduire « sur des sentiers de justice » et non, comme notre ami George, vers une aventure peu morale ! Quel mauvais pasteur le conduit ainsi ? Le chapitre s’intitule : « Le sort en est jeté », et commence par cette phrase : « Etait-ce ruse des dieux ou aveuglement fatal des passions ? » La ruse des dieux évoque la conception de la tragédie antique grecque et l’aveuglement des passions dit entre autres le drame racinien. Qui donc mène l’homme ? Le Sort, la Fortuna, la Fatalité, agents extérieurs à l’homme, ou la conséquence de l’usage qu’il fait de sa liberté ? 

L’image n’est pas gratuite pour autant. Elle vient spontanément à l’esprit de George, imprégné de culture religieuse biblique, inspirée par les bords reposants de la Tamise, après la traversée étouffante de Rochester, « comme un cours d’eau menant au paradis » (Eccl. 24,30) et par les collines verdoyantes des North Down, paysage riant et paisible, où « l’air est exquis », « le relief plein de douceur », et où « il croise des troupeaux d’ovins ». 

En outre elle traduit bien cette sorte d’ivresse heureuse qu’espère notre homme comme « une promesse savoureuse ». Ce qui l’attend, là-bas, « au bout de l’allée flanquée d’arbres et de taillis laissés à l’état sauvage », comme après une dernière traversée de désert qui aiguise son désir : « le paradis ».