• Accueil
  • > Archives pour février 2008

Archive pour février 2008

Roman policier et morale

Mardi 19 février 2008

 angenoir.jpg

Un roman policier n’a rien a priori d’un livre de morale. Pourtant vous disputez de morale politique, de responsabilité dans l’engrenage des conséquences de nos actes ou de nos paroles ; vous parlez de vertu de prudence, de respect et de sollicitude autant que d’égoïsme, de méchanceté et d’orgueil. ; les mots d’estime, d’admiration et d’amour côtoient ceux qui dénoncent le mépris, l’infidélité et la vindicte. C’est que la morale est liée aux mœurs. 

Or une intrigue policière, qui repose par principe sur un meurtre, ne peut que peindre des milieux corrompus et des personnes en proie à des passions violentes, des manipulateurs pour qui la fin justifie les moyens, prêts à abdiquer toute morale qui viendrait se mettre en travers de leurs desseins.  L’ennemi, disait Origène, est en nous. C’est du cœur que sortent crimes, convoitises, mensonges et adultères : c’est donc au cœur que les indices matériels relevés par l’enquêteur nous conduisent. Là où, sous le verbe aimer se cachent les mobiles profonds de nos agissements, là où se décident nos choix entre le bien et le mal. 

Les pensées perverses, les actes malhonnêtes, les scènes crues, les mots violents sont donc une nécessité du genre, qui oblige auteur et lecteur à se mouvoir, avec une certaine gêne parfois, dans les zones les plus troubles de la nature humaine.  Mais la peinture même de cette immoralité, ainsi que la « morale » de l’histoire, interpellent notre conscience et interrogent notre jugement : lequel sera d’autant plus délicat que les personnages ne seront pas d’une seule pièce, ou tout bons ou tout mauvais, que leurs actes mauvais seront nourris de bonnes intentions, qu’ils tomberont par faiblesse et se rachèteront en partie… 

 De tels écrits demandent des lecteurs « avertis ». 

Les mots irréparables

Dimanche 10 février 2008

 mariage.jpg    77767753.jpg

« Il y avait là, est-il écrit à la page 499, une sorte de fatalité antique qui fait de nous des êtres lucides dans leur aveuglement, qui, malgré eux, prononcent des paroles qu’ils savent irréparables en même temps qu’ils donneraient leur vie pour les rattraper, dès qu’elles leur ont échappé. » 

Dans les affrontements qui opposent deux êtres passionnés, il se crée en effet une fièvre dangereuse qui grise l’esprit : celle qui fait irrésistiblement monter aux lèvres des paroles dont on sait que le flot nous emportera au-delà de nos pensées et qu’il provoquera une catastrophe certaine. Nous savons que cette « sortie » sera une « impasse », mais ressemblons à des spectateurs de nous-mêmes, à la fois horrifiés et curieux, impuissants à prévenir la collision inévitable.  

Conscients du mal qui en résultera, nous nous soumettons pourtant, avec une joie mauvaise, à la nécessité de libérer le trop-plein de notre ressentiment. Comme Helen, nous pressentons que les mots qui vont nous « échapper », alors même que notre cœur les dénie, sont de nature à accomplir, sans doute possible, leur œuvre de destruction. Mais c’est plus fort que nous : une nécessité intérieure nous y contraint.

  Au départ – absurde disproportion – un mot malheureux, une réponse maladroite, l’ignorance de l’état d’esprit dans lequel se trouve l’autre, une susceptibilité froissée, un glissement de sens, quand ce n’est pas simplement un certain ton. Surgisse le mot de trop, et c’est le dérapage, la glissade, le franchissement de la limite, puis l’effet d’entraînement, l’attrait insidieux du vertige, la fascination de la chute inexorable, l’accélération délibérée, et pour finir l’ahurissement mêlé de délectation morbide devant les dégâts irréparables. 

Eros et Thanatos conjuguent ainsi leurs forces pour nous pousser à ce qui ressemble à un duel, mais qui n’est autre qu’un suicide.