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Archive pour décembre 2007

Etudes classiques et humanités

Vendredi 28 décembre 2007

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Je ne peux que me réjouir de compter parmi les lecteurs de fins lettrés à qui Baudelaire, Rimbaud et Racine sont familiers et que le Lagarde et Michard aura sans doute formés aux analyses de la passion ! Nul doute qu’ils trouveront trace aussi de l’influence de l’Antiquité dans l’attitude d’une Helen se traînant à genoux, bras tendus en un geste de vaine prière, comme une « suppliante » d’Euripide ou dans les allusions à l’Ananké ou à la Fatalité qui conduit les personnages à leur destin tragique. D’autres verront dans le geste de Brown un écho de celui de Meursault dans l’Etranger : « Une simple pression… et tout avait basculé… Ce fut l’affaire de quelques secondes…des secondes absurdes ». 

Pas de prédestination cependant : leur liberté initiale, quoique surprise, reste entière : « Leurs regards se croisèrent, laissant à leur liberté une fraction de seconde pour se décider ». Même une fois acceptée l’amorce de la passion, elle leur est suffisante pour les laisser lucides : « Cette fois, ils échangèrent un regard averti dans lequel chacun put lire la pleine conscience du geste posé, et sans doute de ses conséquences, un jour prochain ». Cette acceptation tacite les met sur la pente fatale : « Leur destin venait de basculer, sans qu’ils le sachent encore clairement » : ils l’ont donc pressenti et y ont consenti. 

L’expérience montre que, souvent, tout se joue en « une fraction de seconde », un peu comme le oui ou le non des Anges qui les a fixés éternellement dans leur choix : c’est là la grandeur formidable de la liberté. Certes, aux hommes, plongés dans le temps et pour qui le temps est miséricorde, il est accordé une chance de « rédemption », mais vient inexorablement le jour où l’on paie le prix de ses choix.  « Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change » 

Un et deux

Mercredi 19 décembre 2007

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L’amour est-il une tentative « d’abolir la dualité du couple et d’approcher de l’état fusionnel » ? Chacun le sait par expérience, ne faire plus qu’un ne veut pas dire ne plus faire deux ! La personne humaine ne saurait être absorbée sans disparaître, être divisée sans être détruite.    

L’amour-fusion, tel que le rêve Helen, est un leurre dramatique. Dans chacune de ses étreintes, elle en fait le constat douloureux. Au plus fort de cette sorte d’anéantissement momentané qu’elle cherche dans les bras de Michael, elle reste consciente de la solitude ontologique de tout « individu ». Chacun demeure « seul avec soi-même, seul face à soi-même, irrémédiablement seul ». 

 Aimer ne veut pas dire non plus que chacun ou chacune absorbe l’autre, le digère et le fait disparaître. Dans le nous subsiste le je. Le nirvana où le je serait aboli dans le Grand Tout est antinomique de la personne. Son unicité sans prix est à ce prix.  

 L’amour véridique n’existe que vécu sur le mode du don, du don de l’un à l’autre, du don total, sans reprise. Cet amour-là ne fait pas disparaître l’identité, la personnalité, les qualités, l’attrait de l’autre. Au contraire, il les fait grandir, il permet à chacun de devenir davantage ce qu’il est, de mettre en valeur ce qui le distingue de tout autre et qui le constitue, et d’être davantage capable à son tour de se donner et d’aimer. 

Du reste, c’est souvent dans cette réciprocité que l’insatisfaction nous blesse. Chacun a tendance à penser avec Helen que le don qu’elle a fait d’elle-même est « le plus bel acte gratuit de sa vie », à affirmer avec elle : « Aurais-tu été le plus indigne, je t’aurais aimé… Car je t’aimais pour toi-même », et à attendre en réponse une même mesure sans mesure… « Aimer, elle savait ce que c’était; mais qu’était-ce qu’être aimée? ». 

La dualité n’est jamais loin du duel

Samedi 15 décembre 2007

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A lire vos commentaires, il m’apparaît que les personnages d’Aimer… et mourir, dont les cœurs sont « partagés », sont tragiques dans la mesure même où ils nous ressemblent : ils se débattent vainement parmi les contradictions insolubles de la nature humaine. La dualité est toujours vécue comme une douloureuse distorsion. 

Il en va toujours ainsi lorsque des êtres faibles sont en proie à des passions violentes. Ni leur volonté ni leurs principes moraux ne tiennent devant la force irrépressible de leurs instincts. Impuissants à maîtriser la véhémence de leurs pulsions ou de leurs sentiments, soumis à leur impulsion tyrannique, ils se laissent emporter, devenant les jouets d’une sorte de fatalité interne, au regard de laquelle les événements extérieurs ne portent plus dès lors qu’une responsabilité limitée. 

Discordance encore : qu’ils portent des remords inconscients ou soient cruellement lucides sur leur déchéance – « Je m’abhorre encore plus que tu ne me détestes » – ils demeurent aveuglés par la passion. La chaîne des conséquences de leurs actes a beau leur être prévisible : « ainsi de la pichenette entraînant tous les dominos dans une cascade de chutes inéluctables », c’est l’engrenage fatal contre lequel ils ne peuvent plus rien. 

Et tandis qu’ils glissent sur cette pente fatale –  on y sent même comme un entêtement à se perdre – voilà que la concupiscence, la jalousie ou l’orgueil viennent exaspérer ces contradictions. Aux sarcasmes répond l’ironie féroce, aux supplications le mépris, aux désirs de tendresse l’obscénité, et l’on s’entre-déchire aux accusations de « Perfide ! » ou de « Cruel ! », cri du cœur déchiré dans lequel Péguy voyait le maître mot de la tragédie racinienne. La dualité n’est jamais loin du duel ! 

Perdant toute dignité, ces orgueilleux s’abaissent alors à des gestes humiliants dont ils se repaissent jusqu’à l’écoeurement. Jusqu’au point de rupture. Le désespoir fait le reste. L’un meurt, l’autre ne peut lui survivre après avoir causé sa perte.   

Cruelle dualité

Mercredi 12 décembre 2007

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On peut s’illusionner un temps, mais arrive toujours le moment où la lucidité impitoyable perce le brouillard qui offusque la conscience.   

Michael ne veut pas aller plus loin que des baisers : « de toute sa lucidité, il s’y refuse », car, en cet instant, il sait clairement qu’ « il y a des limites qu’on ne franchit pas sous peine de non-retour ». Aussi est-il d’autant plus ulcéré de découvrir les photos de sa femme en compagnie du maire qu’« il se sent coupable ». 

 Dans un premier réflexe, sa honte se retourne contre l’autre : irrité de sa faiblesse, il en reporte instinctivement la faute sur sa maîtresse… de peur de reconnaître sa propre vilenie. En homme de mauvaise foi, il en rend responsable celle qui s’est offerte à lui. 

Mais peu à peu, au fil de ses accusations, il devient conscient de sa dégradation, jusqu’à l’écoeurement. Son agressivité se retourne alors contre lui-même : il n’en peut plus de se voir à la lumière des sarcasmes qu’il lui lance. Lâchement, il tente encore de se décharger de sa culpabilité en lui en faisant porter le poids, quand enfin, il s’avoue que sa nausée devant le comportement d’Helen ne fait que traduire le dégoût qu’il a de lui-même. Il a trahi les deux femmes qui l’aiment. Mea culpa, mea maxima culpa. 

 Hélas, l’orgueil vient vicier cette prise de conscience. Ne supportant pas l’écart entre l’homme qu’il croit être et la vérité qui s’est fait jour en lui, plutôt que de demander pardon, il fuit dans la mort, croyant par ce geste « définitif » recoller les morceaux du miroir brisé. 

Dualité et duplicité

Vendredi 7 décembre 2007

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 La délimitation des frontières a toujours posé question. Bien difficile à déterminer, par exemple, celle qui sépare la dualité de la duplicité ! 

Helen accuse Michael de « jouer sur les deux tableaux » ; lui-même se dit que « des baisers, ce n’était pas une vraie trahison » ; que, dans le fait de « penser à Helen alors que tout le portait vers sa bien-aimée, il se trompait lui-même plus qu’il ne trahissait ». Vis-à-vis de sa femme, Burg s’en tire en prétendant que  « toutes les femmes qu’il avait aimées, se ramenaient à Jennifer, comme autant d’esquisses » et qu’en elle, il continuerait à les aimer ! Flatteuses sincérités successives, chères à Gide ! Où s’arrête la fidélité ? Où commence la tromperie ? Où se dissimule la part de duplicité ? 

Vicié par le doute, l’esprit de Michael peut tout inverser : « Désormais tout lui paraîtrait suspect : sa tendresse serait comédie, son amour mensonge, ses attentions calculs » « Et de fait, tout ce qui l’avait charmé jusqu’ici se retournait en mépris ». Les faits à eux seuls, reconnaît Peterson, n’imposent pas de vérité puisqu’ils dépendent de l’interprétation qu’on en donne. 

« Il l’aimait trop encore pour anéantir en elle l’image respectable qu’elle gardait de lui », s’excuse Burg en se refusant à dévoiler sa double vie  à sa femme : il est de pieux mensonges qui ne sont peut-être que des vérités avortées ? Car, après tout, écrivait Lord Byron, qu’est-ce qu’un mensonge ? La vérité sous le masque

N’est-ce pas ce dont l’avertissement au lecteur nous prévenait : la vérité des cœurs se cache sous le « mentir-vrai » ?

 

Mystérieuse, la femme ?

Lundi 3 décembre 2007

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Je sens qu’avec cette citation de Montherlant, je vais m’attirer quelques banderilles, car j’ai bien peur d’en mécontenter plus d’une et d’en faire déchanter plus d’un ! Lui, qui fit l’apologie de la sensualité en nous faisant goûter Aux fontaines du désir, il écrivait ceci : 

 « L’homme ne rêve pas de la femme parce qu’il la trouve mystérieuse ; il la décrète mystérieuse pour justifier son rêve d’elle ».

L’Indonésien, dont le fonds de commerce repose sur la nature humaine, le sait bien :  »suggérer et vendre du rêve », voilà la recette infaillible. Car la chair est triste et épuise vite ses pulsions, tandis que « le rêve seul est désir, ou désir de désir ». Et même si, immanquablement, la dure réalité nous rattrappe et que, « comme un champagne éventé, les rêves perdent leurs bulles », l’expérience montre qu’ils sont « comme des phénix qui renaissent sans cesse ». Les hommes donc, pour se protéger de la désillusion, n’auraient eu d’autre ressource que d’auréoler la femme de mystère.

Mais, ajouterai-je, gare à l’effet boomerang !

Cynique, la femme aurait tout intérêt à laisser l’homme dans son erreur ; et à l’entretenir dans l’illusion « en faisant la mystérieuse ». Mais voilà : par une même force d’illusion, ou par une même nécessité, elle s’est prise à croire à la réalité de son mystère…