Un roman noir haut en couleur

7 août 2007

    AIMER… et Mourir                         

            de Roger Lamblin   

                   un policier à mettre en film !

 

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Parmi les polars parus ces temps derniers, celui de Roger Lamblin, « Aimer… et mourir », paru aux Editions Amalthée, s’impose par ses nombreuses qualités, dont la moindre n’est certainement pas l’excellence de son écriture.  

Une peinture réaliste   

La toile de fond de l’histoire peint une société très british, en apparence policée, d’où émergent, sur fond de réalités économiques bien réelles, les remugles de calculs politiques, de pressions médiatiques, de menées mafieuses et de spéculations immobilières. Le problème du réchauffement planétaire et de ses conséquences sur la montée des eaux justifie parfaitement le choix des lieux : les bords de la Tamise. On sent derrière une documentation fouillée. 

Une mise à nu des coeurs 

Mais ce qui l’emporte, c’est le côté romanesque. L’imagination est assurément une qualité majeure de cet auteur qui, en plongeant dans les passions telles que l’ambition, la jalousie et la violence érotique, tisse avec justesse des rapports humains profonds et émouvants. Comme le disent le titre et le graphisme symbolique de la couverture, l’amour et la mort se mêlent inextricablement et de façon tragique dans les cœurs comme dans l’intrigue. Les personnages y apparaissent comme des êtres partagés, déchirés par leurs contradictions, et par là même à l’image de chacun de nous. 

Une intrigue en dominos 

Servie par une construction rigoureuse, l’intrigue y est conçue comme un engrenage fatal qui n’est pas sans rappeler les drames raciniens ou L’Etranger de Camus : il suffit d’un impondérable, si ténu qu’il en paraît le fruit du hasard, pour que tout bascule inéluctablement, tels des dominos entraînés dans leur chute réciproque par une simple pichenette. Cet instant fatal, qui ponctue le drame, donne l’impression d’un destin auquel personne ne peut échapper, une fois l’engrenage enclenché. 

Un style brillant  

Mais, ce qui distingue ce policier, c’est à l’évidence la qualité de son style : la langue est sans conteste l’atout maître de l’auteur. Un vocabulaire foisonnant, des procédés rhétoriques variés, des termes choisis pour leur nuance et leur exactitude. Ce qui s’adresse à l’intelligence est clair, net et précis ; ce qui touche aux sentiments est parcouru de frémissements parfois douloureux ; l’érotisme y garde sa charge charnelle sans tomber dans la complaisance ; l’introspection se livre dans un style indirect où s’enchâsse naturellement un subjonctif imparfait si oublié ; la philosophie qui s’en dégage pose le problème des limites de notre liberté et de notre responsabilité ; et, en bien des passages, la prose se fait poétique et porteuse de symboles. Bref, du must !  

Un scénario à mettre en film 

De surcroît ce policier ferait un excellent film. Paysages variés : bords de la Tamise et collines verdoyantes du Kent, architecture victorienne et cottage campagnard, séquence de plage aux falaises crayeuses et de ferry pour la mer ; face à face télévisé et campagne d’élections ; spectacles de cabaret et de strip-tease dont la chorégraphie inventive n’attend plus que ses danseuses ; fusillades, poursuites et descente en hélico ; assassinat de dealer et chantage ; le tout épicé de nombreuses scènes chaudes…  avec quatre super nanas ! Les dialogues, très travaillés, ne sont plus à faire et le découpage en dix jours est tout prêt ! 

Une mine d’analyses 

Ce roman policier, qui sort du lot, a tout pour lui : suspense, émotion, couleur, et surtout une écriture soignée ! Pour s’en convaincre, il n’est que de lire les analyses et les commentaires enthousiastes des lecteurs sur aimeretmourir.unblog.fr : ça vole haut !  

                  

                                 8 ans     

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Désir et satisfaction

29 juillet 2015

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 Pour lui, le désir avait autant d’importance que la satisfaction du désir

Les lecteurs d’Aimer…et mourir savent que George, le maire assassiné, est, aux dires même de Lisbeth, sa jeune maîtresse, « un peu trop séducteur, bon vivant, et porté… sur les conquêtes féminines ». C’est d’ailleurs ce goût pour une nouvelle aventure qui le conduira à la mort. Lorsqu’il se rend au rendez-vous, qu’il croit galant, il roule tranquillement en direction des North Downs, prenant le temps de goûter au passage les jeux de lumière miroitant sur les marais qui bordent la Tamise, puis la douceur du relief des collines, à cette heure exquise où le soleil rend toute chose pimpante et comme rajeunie. Tant il est vrai que des yeux amoureux perçoivent des beautés insaisissables aux autres !

Pourquoi roule-t-il au ralenti, alors que la belle Cathy l’attend ? : « Il voulait retarder le plaisir qu’il savait maintenant si proche : pour lui, le désir avait autant d’importance que la satisfaction du désir ». Retarder le plaisir, quand on est assuré qu’il sera très bientôt assouvi, est une manière de l’exciter. On peut, à ce propos, relire Les Nourritures terrestres de Gide « Viens, Nathanaël, je te parlerai des attentes ».

C’est que, sans désir, la vie nous paraîtrait si morne qu’elle générerait l’Ennui, si proche de « la tristesse », selon Sagan, « cette convalescence incurable » selon Cioran, cette mort lente qui rend l’existence insupportable, et même absurde. La vie est une eau vive ‒ plus ou moins impétueuse ‒ et non une eau morte, stagnante et croupissante. Elle est tension et mouvement vers : ce qui lui donne un sens. Le désir étant, d’un point de vue psychologique, cette tendance devenue consciente d’elle-même, qui s’accompagne de la représentation du but à atteindre et souvent d’une volonté de mettre en œuvre les moyens d’atteindre ce but. Car « Qu’est-ce qu’un désir qui n’est pas efficace ? » (Gide) Aussi comprend-on que, dans la quête du bonheur, l’homme cherche ce qui comblera sa vie.

Mais qui dit combler suppose un vide. Comme le dit Platon dans Le Banquet, « on ne désire que ce dont on manque ». Vu ainsi, le désir porte en lui-même la marque de notre incomplétude et peut être ressenti, dans l’effort même de réduction de sa tension, comme une forme d’insatisfaction, et parfois comme une source de souffrance. D’autant que, par nature, il tend à s’épuiser, soit que nous nous lassions ou qu’il nous apparaisse hors d’atteinte au vu des obstacles rencontrés ‒ encore que Corneille observe que « le désir s’accroît quand l’effet se recule » ‒ soit que sa satisfaction, l’éteignant, nous relance dans une course sans fin, à l’instar de Don Juan.

Cependant, si l’on peut dire que la satisfaction tue le désir, on peut aussi le regarder positivement en considérant l’objet désiré comme source de plaisir, procurant une sensation agréable et passagère qui, par le souvenir qu’il laisse demande à être renouvelé ; ou, lorsque le plaisir escompté est obtenu, de contentement, lequel engendre un apaisement plus durable quoique également partiel et ponctuel ; ou mieux, de satisfaction, sentiment plus profond et plus plénier ‒ le désir est comblé ‒ suffisamment long pour ne pas être immédiatement renouvelé ; voire de bonheur, lequel requiert une parfaite sérénité fondée sur l’espérance que rien ne le remettra en cause et qu’il gardera la même intensité.

« Il n’est [donc] pas moins essentiel pour le bonheur de conserver des désirs que de les satisfaire », a-t-on écrit au XVIIIe siècle, mais aussi de prendre garde à « ce jour, comme l’écrit Jouhandeau, où nous manque une seule chose et ce n’est pas l’objet de votre désir, c’est le désir. Il ne s’agit plus de boire, mais d’avoir soif ».

Le sort en est jeté et le passage du Rubicon

28 juin 2015

Alea Jacta est p. 40

 Le sort en était jeté

Alea jacta est ! Cette parole prêtée à César au moment de franchir le Rubicon, c’est-à-dire de se mettre hors la loi, est devenue synonyme d’un choix irrévocable, d’une prise de risque consciente, contenant à la fois une part de fatalité ‒ advienne que pourra ‒ et une détermination à en assumer les conséquences induites. Aux carrefours des routes, les Romains plaçaient une divinité : un pas dans telle direction, et tout est autre.

A vrai dire, tout polar, toute histoire, toute vie reposent sur des coups de dés, qu’il s’agisse d’une direction que nous n’avons pas délibérément choisie, que nous appelons destin ou hasard, ou d’une décision, mûrement réfléchie. Le sort en est jeté : tel est le titre du chapitre 4 d’Aimer…et mourir. Tel aurait pu s’intituler le roman lui-même.

Les premières pages résonnent de ces trois coups qui annoncent au théâtre le début d’une tragédie. La machination, ourdie par Helen, qui doit piéger le maire, est mise en place ; Carl, renvoyé de son poste, rumine sa vengeance et guette le moment d’accomplir le geste qu’il a prémédité ; Michael, se croyant trompé, franchit le pas : « il irait jusqu’au bout, dût-il tout perdre ! » Lisbeth, qui soupçonne le maire de la trahir avec une autre, décide de le suivre : « le sort en est jeté ! » Lawson, qui se croit berné par le maire, ne décolère pas : « et tant pis s’il devait en arriver là ! » Cathy, en s’apprêtant pour séduire le maire, pense : « Notre plan a bien marché » ;  William, l’opposant du maire, ne sait au juste ce qui se trame, mais il est « fermement décidé à mettre son adversaire, une fois pour toutes, hors course » ; Bradley, l’adjoint au maire, qui voit la réélection perdue par la faute du maire, crie à qui veut l’entendre qu’ « il faut se débarrasser coûte que coûte du félon » ; enfin, le maire lui-même, avant de s’engager dans ce qu’il croit une aventure galante ‒ ce mot si chargé d’un avenir incertain ‒ s’écrie : « Eh bien ! au diable Lawson ! » et quitte son bureau. Chacun a franchi son Rubicon. En exergue du chapitre est écrit : « Etait-ce ruse des dieux ou aveuglement fatal des passions ? »

La suite ne fera que suivre la chute inéluctable des dominos. Car, une fois les dés jetés, « les choses, comme le dira Helen, sont maintenant irréversibles ». De ce moment, dira Michael, « tout a basculé dans l’inconnu, engendrant immanquablement une série de conséquences qu’il ne pouvait qu’ignorer, mais qui s’ensuivraient inévitablement ».

Le sort en est jeté : « Il suffit d’un acte, voulu ou non, pour déclencher un processus, pour déranger l’ordre du monde, pour  provoquer, sciemment ou non, une réaction en chaîne incontrôlable ».

Qui dira l’étendue de la liberté humaine ? Une vie, d’aucuns disent une éternité, dépend d’un oui ou d’un non.

La danse de Jennifer et le « Tombeau d’Edgar Poe » de Mallarmé

22 mai 2015

Edgar Poe P 296

 Enclose à tout jamais dans sa beauté formelle

Les lecteurs d’Aimer… et mourir, ou ceux de ce blogue, se souviendront des variations de tableaux décrivant la danse de Jennifer au Darling, montrant Coppélia, immobile comme un jouet, puis esquissant des mouvements mécaniques, jusqu’à devenir une véritable danseuse, rêve fait chair ; puis imitant la naissance de Vénus, sortant nue de la mer à la manière de Botticelli, pour enfin redevenir progressivement semblable à une statue, « enclose à tout jamais dans sa beauté formelle », définitivement hors d’atteinte.

Il y a là une allusion au premier vers du poème de Mallarmé, Le Tombeau d’Edgar Poe, qu’il a écrit, comme il l’a fait pour Verlaine, en hommage à celui qu’il considérait comme l’un de ses maîtres, à l’occasion de l’érection d’un monument en l’honneur de ce dernier à Baltimore. Le terme de tombeau a ici le double sens de monument funéraire et d’éloge, comme on peut le trouver dans la musique « Le Tombeau de François Couperin » ou « Tombeau » de Pierre Boulez dans Pli selon pli, portrait de Mallarmé.

 Ce vers, Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change, peut faire penser à l’auteur mettant, lui aussi après de multiples variations, un point final à son texte et l’envoyant à un éditeur qui, le livrant au public, le fixe dans sa forme définitive, texte ne varietur à jamais gravé dans le marbre.

Mais cela va bien plus loin.

Il nous dit, avec une solennité grave, que la mort fige désormais la pensée et l’expression du poète, mais en même temps les révèle. Car pour Mallarmé, empreint d’idéalisme platonicien, le poète est en quête d’un monde idéal, au sens de monde des idées, d’un monde de l’ordre au-delà du chaos apparent, qu’il appelle les « splendeurs situées derrière le tombeau ».

On y retrouve aussi, en écho à la pensée de Hegel pour qui « le Ciel est mort », l’idée que le néant est un point de départ qui conduit au Beau et à l’Idéal, « Pureté, que n’obscurcit plus même le reflet du Temps ». Car à sa manière, le poème, sorti du néant de la page blanche, « pur glacier de l’Esthétique », est, à l’image du tombeau, un monde fermé d’où surgit, par la force des mots, une vision nouvelle appelée à être intemporelle.

 Enfin, pour en revenir à Jennifer, « Vénus sculptée dans du marbre », vue par William Burg « comme une habitante d’un monde enchanté, mi-déesse, mi-extraterrestre », on peut imaginer que le monument de Baltimore, simple bloc de pierre brute, sans sculptures, symbolise la condition du poète, aérolithe tombé sur la terre.

La chair est triste hélas ! selon Mallarmé

23 avril 2015

Le rêve p.295

La chair est triste…Le rêve seul est désir

      La chair est triste, hélas !

Ainsi commence Brise Marine, un des plus célèbres poèmes de Mallarmé, dans lequel la lassitude des plaisirs des sens, ainsi que la vaine curiosité de l’esprit, invitent à fuir le quotidien et à s’embarquer pour un ailleurs.

Cet émoussement des sens et ce désabusement du jouisseur revenu de tout, les Romains les avaient déjà exprimés, plus crûment, dans leur vieil adage tristis homo post coïtum. Quel noceur n’en a-t-il pas fait la décevante expérience ? Quel débauché ne s’est-il pas écrié : hélas ! ? en constatant la vérité de ces autres vers de Mallarmé dans le poème Angoisse : Car le Vice, rongeant ma native noblesse / M’a comme toi marqué de sa stérilité. Quel Faust, désespéré autant que nostalgique, n’a-t-il pas gémi, comme dans le monologue qui ouvre la tragédie : « Habe nun, ach… », écho de la Sehnsucht, cette langueur, ce vague à l’âme, qui imprègne la littérature allemande ?

En effet l’ardeur avec laquelle nous courons après les plaisirs de la chair, pour tenter de combler le manque qui nous prive du bonheur, n’a d’égale que l’écœurement et l’amère déception éprouvés, quand arrive la saturation et, parfois même, à peine le plaisir satisfait. Comment la chair serait-elle joyeuse si elle a ce pouvoir de nous révéler ce pur ennui de vivre en quoi consiste l’angoisse qui nous saisit, précisément, dans l’expérience de la satiété ? Car quoi de plus terrible que de ne plus pouvoir espérer, désirer, quoi que ce soit ? Que serait la vie sans désir ?

 Comment échapper à cette tristesse, à cet « Ennui » – la majuscule est du poète – né de la désillusion, « désolé par les cruels espoirs » ? Mallarmé nous dit : « Fuir ! là-bas fuir ! » Certains, nous l’avons vu – comme notre personnage W. Burg, le politicien revenu de tout, et d’abord de lui-même – fuient dans des paradis artificiels ; d’autres, aveuglés, se précipitent dans un surcroît de sexe, et la chair leur devient un lieu de fuite encore plus triste. Et il y a toujours des habiles pour exploiter la « concupiscence de la chair », comme au cabaret de strip-tease, le Darling, « où l’on vend du rêve… Car le rêve seul est désir, ou désir de désir », et que « les rêves sont comme des phénix qui renaissent sans cesse ».

 Il en est cependant – à l’image de William, de Mallarmé ou de Baudelaire – chez qui subsiste un besoin d’Idéal qui « obsède le mendiant d’azur jusqu’à le hanter » (Azur), mais, hélas aussi, trop vague pour être jamais accessible.  Car ce « là-bas fuir ! », s’il traduit par sa répétition un besoin pressant de rupture, une nécessité même, est surtout marqué par l’indéfinition de la destination, comme l’ailleurs de « L’Invitation au voyage ». Un voyage qui, pour répondre à l’appel de l’inconnu, symbolisé par la brise marine, est censé mener vers un ailleurs infini et rêvé, mais se termine « perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots… »

Sous cet angle, que peut espérer celui qui, en proie à la tristesse de la chair et charmé par le chant des matelots, croit au changement et aux lendemains qui chantent ? sinon de nouvelles désillusions, sinon le « naufrage » qui clôt le poème ?

Les paradis artificiels et Baudelaire

11 mars 2015

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« Pour un tel jardin d’Eden, je veux bien renoncer à un paradis artificiel »

 William Burg, depuis quelques années, s’est laissé entraîner, lors de soirées roses à Londres, à consommer de la drogue. Dans l’ambiance, on en prenait sans s’en rendre compte, et il y avait pris goût. D’abord à petite dose, puis il en était venu à la cocaïne, avec au bout, le spectre de la spirale infernale du manque et l’avilissement physique et moral. Sa femme, Helen, ne s’y était pas trompée : il avait bien vu dans ses yeux une muette interrogation, puis un doute, puis une sorte de pitié. Elle le voyait dégringoler. Alors, certains soirs, pour la reconquérir, il se dopait, pour flamber le temps d’un assaut sans délicatesse. Il passait ainsi par des moments d’euphorie, suivis de périodes d’abattement entrecoupées de réactions lubriques bestiales. Une inéluctable descente aux enfers : telle était en réalité son voyage aux paradis artificiels. Jusque-là, il n’a pas trouvé la force d’arrêter, mais la rencontre avec Jennifer la lui donne : « Pour un tel jardin d’Eden, je veux bien renoncer à un paradis artificiel ».

 Cette expression, paradis artificiels, qui depuis a fait florès, nous vient de l’essai que fit paraître Baudelaire en 1860, où il étudie les effets du haschisch, « cette pommade verdâtre » qu’il découvre au « Club des Haschischins », et les Enchantements et tortures d’un mangeur d’opium. S’inspirant de son expérience et de ses observations sur les réactions de ses amis, il décrit avec force détails cliniques les altérations psychiques que provoquent ces psychotropes. « Le Paradis est là et ses noirs artifices, fruits de l’herbe et du pavot… »

 Partant du principe « que les choses de la terre n’existent que bien peu, que la vraie réalité n’est que dans les rêves », il espère trouver dans la drogue les moyens de satisfaire son « besoin d’infini », « de fuir, ne fût-ce que pour quelques heures, son habitacle de fange », de se contempler « comme dans un miroir magique où l’homme est invité à se voir en beau, c’est-à-dire tel qu’il devrait et pourrait être » et « d’emporter le paradis d’un seul coup». Tel est donc l’objectif de la prise d’opium : permettre aux hommes de se transcender pour rejoindre l’idéal auquel ils aspirent. Dit autrement : « A nous deux, nous ferons un Dieu, et nous voltigerons vers l’infini. »

Opium et haschisch

 Le poète n’en oublie pas cependant son art et traite de l’impact des drogues sur le processus de création artistique et sur les perceptions sensorielles. Il reconnaît, avec les poètes maudits, que si la drogue – ses successeurs parleront d’hallucinogènes comme la mescaline et le LSD – stimule la créativité poétique et l’invention d’images inédites dues à la distorsion du réel et du temps, elle met aussi dans des d’états de griserie, d’inertie, de mélancolie ou d’angoisse, qui font perdre à l’artiste toute volonté de travail.

 En moraliste, Baudelaire nous met en garde. Les expériences de drogue touchent à la quête de l’infini dans un monde où la volonté et la volupté entrent en concurrence. Or chez un créateur, l’inspiration n’est pas tout, il lui faut y ajouter beaucoup d’énergie. Notre esprit, affirme-t-il, est naturellement capable de faire triompher une lumière supérieure en se refusant à l’abandon trop facile à de fantasmagoriques jouissances. Alors, Enfer ou Paradis ? C’est là que l’adjectif « artificiels » prend sa pleine valeur de dénigrement : en démêlant, avec lucidité, tout ce qu’il entre de remords et de plaisir, de démence et de pureté, dans cette ivresse qui porte en elle sa propre désillusion, Baudelaire en réalité décrit, page après page, une inéluctable descente aux enfers : « Je peux prouver que les chercheurs de paradis font leur enfer, le préparent, le creusent avec un succès dont la prévision les épouvanterait peut-être ».

Ce qui est écrit est écrit : Verba volant, scripta manent

7 février 2015

060408_110039_PEEL_8CP6Rm3 p.281 <vous avez raison : ce qui est écrit est écrit

Toute enquête passe par des procès-verbaux, des dépositions, des prises de notes telles que notre Inspecteur Peterson en inscrit sur son calepin. Comme il le dit à Helen, cela permet des recoupements, des convergences qui, pointillés par pointillés, finissent par tracer un vecteur, ou au contraire conduisent à exclure une hypothèse de départ.

C’est ce qui arrive lors de l’interrogatoire de Michael à la suite des examens de l’arme avec laquelle il est persuadé avoir tiré alors que les analyses du labo sont formelles : l’arme n’a pas servi.

« Oui ou non, avez-vous assassiné Mr. Smith ?

– Relisez mes dépositions dans votre carnet : c’est écrit noir sur blanc.

– Vous avez raison : ce qui est écrit est écrit.

Et en effet, en parcourant tous les endroits se rapportant au banquier, la lumière se fait peu à peu dans l’esprit de l’inspecteur. A aucun moment le suspect n’a dit formellement : j’ai tiré. Pour confirmation, le policier fait à nouveau raconter la scène en guettant chaque mot et arrive à la même conclusion : « Vous n’avez pas tiré. Matériellement, vous n’êtes pas un assassin »

Une illustration, à sa manière, de la célèbre citation sur les mots qui s’envolent tandis que les écrits demeurent : verba volant, scripta manent, employée pour désigner l’avantage décisif apporté à l’écrit par sa permanence alors que l’oral n’est que transitoire. Ce pourquoi, dans notre société, l’écrit est la base des contrats, comme preuve indubitable et irrévocable. Fixé une fois pour toutes à la manière du panneau inscrit sur la Croix par Pilate : « quod scripsi scripsi », ce que j’ai écrit, je l’ai écrit !

 verba volant

Encore faut-il savoir lire : tout le problème est là. Car deux difficultés se présentent à l’intelligence du lecteur. La lettre, au lieu de mettre en lumière sa signification, est un voile qui la masque, et son caractère figé arrive à en tuer l’esprit.

On se rappellera à ce propos le passage des Actes des Apôtres (VIII, 27-35) où l’Ethiopien lit le prophète Isaïe sans comprendre ce qu’il lit car l’esprit du texte lui reste obscur, et où Philippe, en mesure de dévoiler et d’expliciter cet « esprit », lui sert de guide et l’éclaire. On pensera également à tous les traducteurs qui s’attachent à l’esprit du texte plutôt qu’au mot et à la littéralité. A des poètes comme Mallarmé pour qui le mot, vidé de sa substance, n’est plus qu’une coque sonore. A saint Paul (II Cor., 3-6) qui met en garde : il y a un Esprit qui vivifie, et une lettre qui tue.

Dans cette configuration, la hiérarchie du mot écrit et du mot oralisé est inversée : les mots écrits «demeurent» parce qu’ils sont silencieux, prisonniers de leur page, et comme endormis, sclérosés, voire morts. C’est la lecture (et l’explication) qui les libèrera et qui les transmuera en ces mots parlés, vivants et qui sont l’esprit même. Ainsi en va-t-il de l’interprétation de la formule Verba volant, scripta manent qu’il faut elle-même expliciter ! De la même façon que, pour avoir la compréhension d’un livre, il ne convient pas de le déchiffrer page par page, mais d’en embrasser toutes les pages d’un seul regard.

 Mektoub

Le monde a toujours été confronté à ce problème. On peut faire d’un même texte des lectures différentes. Le Code civil a besoin de jurisprudence. Face aux Saintes Ecritures, ceux pour qui il n’y a pas d’autre Loi que celle de Moïse – bien qu’elle ait connu des développements et des approfondissements – ou bien ne démordent pas de la tradition des Anciens, comme les scribes et les pharisiens de l’Evangile, ou bien peinent  à concilier l’esprit et le lettre, l’observance scrupuleuse des préceptes au iota près et le dépassement de l’économie ancienne vers sa perfection, « l’accomplissement de la Loi ». La même ligne de partage se retrouve entre les tenants de l’Ecriture seule, et ceux qui allient Ecriture et Tradition vivante ; entre les intégristes, les traditionalistes et les tenants de la nouveauté ; ou encore entre les fondamentalistes pour qui on ne doit toucher à la moindre lettre du Coran et ceux qui se risquent à l’interpréter en fonction de l’histoire. On pourrait aller plus loin, au problème fondamental de la prédestination et de notre liberté : Mektoub : c’est écrit. Et à la « soumission » qui en découle…

100 000 visites : au jour des saints Innocents

2 janvier 2015

3_innocents  L’innocence rend le crime plus noir. Et quelle plus noire cruauté que celle du massacre des ces tout-petits à Bethléem ? La mise à mort d’enfants innocents n’est-elle pas la pire des barbaries ? Mais qui est ce criminel ? Quels mobiles l’ont poussé à commettre un tel acte ? C’est ce que tout polar s’attache à pénétrer, en fouillant le cœur des personnages – car c’est en lui que toute passion prend sa source, nous le savons – et en analysant le milieu dans lequel ils évoluent. Et n’en sera-t-il pas puni, à la fin, l’auteur de ce crime odieux entre tous ?

*

Chez Hérode, la toile de fond est politique : une situation complexe, qui le coince, en tant qu’Iduméen, entre Juifs et Romains et l’oblige à louvoyer, à flatter, à ruser, souvent même à employer la violence. Ainsi, pour célébrer le divin Auguste, avait-il fait ériger au-dessus de la grande porte du Temple une aigle impériale en or ; mais le Sanhédrin, jugeant cela comme un blasphème, la fit détruire par une quarantaine de jeunes gens, qui s’étaient fait descendre du toit, lesquels comparurent devant Hérode et furent brûlés vifs ainsi que les docteurs de la Loi ; les autres prisonniers furent livrés aux bourreaux. En politique, la fin justifie les moyens : d’aucuns appellent cela le maintien de l’ordre, d’autres la raison d’Etat, d’autres encore le pouvoir totalitaire.

Seulement – rappelons-nous l’épée de Damoclès – tout tyran vit dans la crainte permanente de la trahison et de l’assassinat. Aussi prend-il les devants : Hérode, selon l’historien de son temps Flavius Josèphe, fit ainsi noyer son beau-frère Aristobule devenu trop populaire, assassiner son beau-père Hircan II, et Costobar, son autre beau-frère, sans reculer devant le meurtre de sa propre femme Marianne. Il fit encore occire ses enfants Alexandre et Aristobule et, cinq jours avant sa mort, Antipatros, son autre fils, désigné jusque-là comme son successeur. Finalement, il ordonna qu’à sa mort, des notables du royaume soient exécutés, afin que les gens de Judée, envers et contre tout, pleurent à sa mort.

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Dans le massacre des Innocents, à la paranoïa engendrée par la soif du pouvoir s’ajoutent la jalousie et la colère. « Comment ! un rival, un Roi des Juifs, serait né ! Un prodige dans le ciel aurait conduit ces Mages astronomes jusqu’ici ! et les Ecritures disent que ce fils de la lignée royale de David sera le Libérateur, et qu’il doit naître à Bethléem, à huit kilomètres de mon palais ! » La ruse aussitôt : « Allez, enquérez-vous de lui, et revenez me dire où il est pour que moi aussi j’aille l’adorer ». Sur ces entrefaites, il part à Rome se justifier des moyens expéditifs de sa politique. A son retour, six mois plus tard, il a quelque peu oublié cette histoire, mais voilà que l’on raconte des choses étonnantes. D’abord sur Jean, qui, menacé, va se cacher au désert, jusqu’au jour où pour faire avouer à Zacharie où est son fils, il met le vieillard en prison, où il meurt. Puis sur ce Jésus qu’ont reconnu deux prophètes : Syméon et Anne de Phanuel. Et ces Mages, qui se sont tirés par un autre chemin et l’ont joué ! Colère épouvantable ! Le calcul est vite fait « selon la date dont il s’était soigneusement enquis auprès des mages » : le temps pour venir en Palestine, plus son séjour à Rome, on arrondit : deux ans. « Et il envoya tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethléem et dans tout son territoire. »

 Combien furent-ils ? Selon le récit de la mystique Maria Valtorta : 320 en tout (188 à Bethléem même et 132 dans les campagnes environnantes), ce qui est déjà une boucherie monumentale. Parmi ces tués, précise-t-elle, il y eut 64 petites filles, que les sicaires n’ont pas identifiées comme telles, car ils tuèrent dans l’obscurité, la confusion et la frénésie d’agir vite. Est-ce à cette tuerie que fait référence l’historien Macrobe (395-436) qui parle d’un massacre d’enfants par Hérode, mais en Syrie ? Or, raconte-t-il, « parmi les enfants de Syrie de moins de deux ans qu’Hérode Roi des Juifs avait fait tuer, se trouvait son propre fils » !

 Un tel « polar politique » ne peut finir que par le châtiment du coupable. L’agonie d’Hérode fut affreuse : son esprit hanté par les visions cauchemardesques de ses crimes, son âme torturée par le désespoir, et son corps dévoré tout vivant par les vers. L’épilogue est tout aussi noir : Hérode Antipas, son fils, séduit par la danse de Salomé, fit décoller saint Jean-Baptiste, et son successeur Hérode Agrippa tua saint Jacques et emprisonna saint Pierre. Jérusalem fut détruite et il ne resta pas pierre sur pierre de ce qui en fut la splendeur et l’orgueil : le Temple.

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Cependant toute histoire ne se contente pas de raconter : elle nous interpelle. Si le massacre des innocents rejoint l’interrogation de tout homme face au mystère du mal et de la souffrance, il pose un doigt accusateur sur tout système totalitaire, dont Hannah Arendt a rappelé qu’il se caractérise par le refus de la naissance : il n’admet pas que chaque nouveau-conçu soit de l’ordre de l’inconcevable, que chaque venue au monde soit le commencement d’un monde nouveau, imprévisible.

Face à la vie, qui est essentiellement liberté, le totalitarisme ne peut qu’user de violence : par exemple, dans sa volonté d’insérer la naissance dans un programme (un enfant quand je veux et comme je veux) ; dans sa vision matérialiste, où la conception n’est plus un événement irréductible, avec son secret angélus, mais un rouage apte ou non à s’engrener sur la vaste machine. Avec sa conséquence inéluctable : l’être humain produit comme un matériau, et supprimé si déficient, gênant ou jugé dangereux pour le système. Ainsi en va-t-il d’Hérode : il refuse la nouveauté de Noël ; il nie l’inespéré dans l’œuf ; il est l’homme du planning total, le prince d’une société fermée à tout inattendu, et à cause de cela tenant de la culture de mort.

L’histoire a connu bien des Hérode ; notre époque n’en manque pas, au point qu’on croirait que toute politique, qu’elle soit ou non démocratique, est porteuse par nature de totalitarisme. L’interdiction des crèches dans l’espace public, au nom d’une laïcité politique, en est un récent écho ; la limitation imposée du nombre d’enfants, un signe éloquent de planification ; les tueries d’enfants en Palestine, au Soudan ou au Pakistan, une nécessité auto-justifiée par le principe de la terreur ; et l’avortement, érigé en droit attribué à la propre mère de l’enfant, un renouvellement en pire, à l’échelle mondiale, du massacre des Innocents.

Fontaine de Jouvence : mythe universel

12 décembre 2014

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Comme s’il buvait à une fontaine de jouvence

Cette seconde occurrence de la Fontaine de Jouvence, à propos du baiser échangé entre William, 50 ans, et Jennifer, 30 ans, n’est pas un artifice littéraire. Par-delà le symbole du baiser vu comme un transvasement de la jeunesse de l’une dans le cœur et le corps de l’homme mûr, elle veut rappeler que l’amour a le pouvoir de rajeunir un être et de le rendre, en quelque sorte, immortel, car l’amour ne se conçoit qu’éternel, jaillissant toujours aussi ardent et nouveau comme une source intarissable.

*

Les mythes, là-dessus, sont aussi multiples que concordants. Chez les Romains, Jupiter transforme Nauplie, la nymphe Jouvence, en une fontaine au pouvoir régénérateur, dans laquelle Junon, s’y baignant tous les ans, retrouve sa virginité. Chez les Germains, Odin consent à perdre un œil pour pouvoir boire, à la fontaine de Mímir, l’eau du savoir, de la connaissance et de la prophétie. Chez les Celtes, le récit de la Bataille de Mag Tured parle d’une fontaine où les fidèles de la déesse Dana trempaient les blessés, lesquels guérissaient grâce aux nombreuses plantes médicinales placées là par le dieu-médecin Diancecht, et pouvaient ainsi dès le lendemain combattre à nouveau  

Au Moyen-Orient, alors que la Genèse décrit l’eau jaillissant au pied de l’Arbre de Vie au centre de l’Eden, la tradition préislamique évoque une « fontaine de vie », située dans les régions polaires, hyperboréennes, lieu supposé du paradis. Alexandre le Grand l’aurait cherchée, sans pouvoir la trouver, par manque de patience, et en serait mort à 33 ans, tandis que Khizr (l’Homme vert), aurait trouvé sans chercher, ce qu’Alexandre le Grand a cherché sans trouver.

Selon des écrits espagnols du XVIe siècle, ce serait, en cherchant les eaux de Bimini pour guérir son impuissance sexuelle, que l’explorateur Juan Ponce de León découvrit la Floride, où l’on situa dès lors la fontaine de Jouvence, encore que d’aucuns la placent dans le golfe du Honduras ou aux Bahamas. Ce dont, de nos jours, se fait écho le film Pirates des Caraïbes. Mais c’est sans compter avec les Indiens Piute de l’Utah qui la revendiquent, quoiqu’il se pourrait qu’elle coule au Japon dans l’île des centenaires, Okinawa. Vous pouvez plus sûrement la trouver en forêt de Brocéliande, sous le nom de Fontaine de la fée Viviane, sachant que, pour bénéficier de ses vertus, il faut se lever tôt pendant sept jours et boire l’eau merveilleuse entre le coucher de la lune et le lever du soleil après avoir marché jusqu’à elle…pieds nus !

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A défaut d’être, symboliquement ou réellement, un élixir de longue vie censé conférer l’immortalité ou l’éternelle jeunesse, la Fontaine de Jouvence a été source d’inspiration pour bien des artistes : par exemple dans Le Jardin des délices, le triptyque de Jérôme Bosch (1504), ou dans le tableau peint par Lucas Cranach en 1546, qui illustre cet article.

On y voit, à gauche, dans un paysage rocheux et aride, des femmes vieilles, décrépies, ridées, flasques, parfois invalides, transportées sur des chariots, des brouettes ou des civières, jusqu’au bord de la fontaine. Une fois déshabillées, un médecin en robe rouge constate les dégâts de l’âge, seins tombants et ventres vergetés. Au centre, dans l’eau, se déroule le processus de rajeunissement progressif : les peaux verdâtres redeviennent roses, les rides disparaissent, les corps se raffermissent, les seins se redressent. Et voilà qu’au sortir du bain, sur la berge opposée, de vieilles paysannes se transforment en demoiselles de cour, vêtues d’atours de couleurs vives, s’adonnant avec insouciance aux plaisirs de la vie : festin, danse, musique et jeux amoureux, dans un paysage florissant, celui du royaume de la jeunesse éternelle.

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Ah ! soupirez-vous, si seulement cette fontaine existait ! Ainsi en juge La Fontaine (!):

Grand dommage est que ceci soit sornettes 
Filles connais qui ne sont pas jeunettes
A qui cette eau de Jouvence viendrait
Bien à propos

*

Vous remarquerez cependant que le pilier de la fontaine, qui achemine l’eau de la source vers le bassin, est orné de sculptures de Vénus et d’Amour. Elles montrent qu’il ne s’agit pas là uniquement d’une fontaine de jouvence mais plutôt d’un puits d’amour, et que la force du sentiment est bien la véritable source de jeunesse éternelle. Ainsi se justifie la comparaison de notre roman : « Sa réponse à ces mots d’amour passa dans un baiser plein de vénération, […], dans les pressions de ses doigts qu’il avait glissés sous sa nuque comme s’il buvait à une fontaine de jouvence ». Ce à quoi Jennifer répond : « Jamais je ne te remercierai assez pour cette virginité que tu m’as rendue ».

L’amour : une eau de Jouvence

24 novembre 2014

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Non pas qu’elle agisse comme une eau de Jouvence, de l’extérieur

 Ô jouvence éternelle ! Qui n’a pas rêvé de toi ? Qui n’a pas ressenti le soif inextinguible de goûter à ta source pour retrouver sa jeunesse, se refaire une virginité en se lavant de toute souillure, ou se ressourcer auprès de toi pour y puiser des forces nouvelles ?

 Y a-t-il là le souvenir, la nostalgie, de l’Eden où, au pied de l’Arbre de Vie, jaillissait une source d’eau vive, se divisant en quatre fleuves chargés de répandre en abondance sur la Création les grâces divines ? Faut-il y lire le désir inconscient de retourner dans les eaux du sein maternel afin d’y renaître ? Toutes les cultures parlent de cette eau primordiale, à l’origine de la vie, sur laquelle souffle l’Esprit ; toutes en font le moyen de la purification rituelle, car de même que l’eau précède la création, de même elle préside à la recréation ; tous les lieux sacrés ont un point d’eau : que l’on songe à Delphes, où l’eau de la Castalie donnait son inspiration à la Pythie, au puits de Jacob, où Jésus promet à la Samaritaine une eau qui revêt un sens d’éternité, ou à Lourdes, où coulent des grâces de guérisons. Une eau toute spirituelle.

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 A cette aune, nous pouvons mesurer combien notre civilisation matérialiste est loin d’une telle vision ! Comme un écho abâtardi du mythe de l’eau de Jouvence, nous parvient aujourd’hui l’incessante incitation à la recherche effrénée du jeunisme, qui espère dans les miracles de la pharmacopée, de la chirurgie esthétique et des progrès de la génétique, censés inverser le processus de vieillissement. Vous pouvez, au choix, essayer le bain de siège, le vinaigre de cidre, l’argent colloïdal, la jouvence de l’abbé Soury, ou la recette de la reine Elisabeth de Hongrie, qui, au 14ème siècle, prit un alcoolat de romarin pour soulager les infirmités et les douleurs de son grand âge, et dont le résultat fut miraculeux puisque, âgée de plus de 70 ans, elle retrouva une telle vigueur que le Roi de Pologne la demanda en mariage !

Et encore boire le nectar des dieux, ambroisie, soma, hydromel ; l’eau de Hunza, dans l’Himalaya, qui vous évitera cancer, rhumatismes et caries dentaires grâce à son potentiel zêta et à ses nanocolloïdes, ou l’eau bio-dynamisée qui repousse les radicaux libres par ses électrons libres, à l’exemple de celle, découverte par Arsène Lupin, dans La Demoiselle aux yeux verts de Maurice Leblanc, qui devait ses vertus au « bombardement d’atomes vivifiants et miraculeux » du radium ; et toutes autres eaux, riches en oligo-éléments, dont la teneur, en bicarbonate maintient le pH cutané, en manganèse cicatrise, et en sélénium, antioxydant, maintient l’élasticité des tissus. Sans omettre les pommades qui apaisent les peaux les plus tiraillées, hydratent, rajeunissent, satinent…

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Comme le laisse entendre William, dans notre roman, ces recettes agissent de l’extérieur. Tandis que ce qui le fait renaître, le lave de son passé et lui rend l’enthousiasme perdu, vient de l’intérieur, du charme, entendu comme vertu ‘magique’, qui émane de Jennifer. Il en va de même pour la jeune danseuse, qui, dans le regard ébloui du quinquagénaire, retrouve une virginité de sentiment. L’eau de Jouvence, ici, porte le nom d’amour : un amour pur, aux vertus vivifiantes, capables de purifier et régénérer les cœurs les plus desséchés.

« Le vieil éléphant, dit un proverbe africain, sait où trouver de l’eau ». Que cherche-t-on en effet dans le désert ? Un mirage ? Une citerne d’eau croupie? Non, un puits. Un point d’eau auprès duquel le corps se désaltère et se repose dans ce petit paradis qu’est l’oasis, mais aussi où l’âme assoiffée peut s’abreuver en songeant à l’eau de la sagesse, de la beauté et de l’amour. Et pour les plus mystiques, qui aiment à contempler le jet d’eau qui anime le centre du jardin, du patio ou du cloître, à cette source mystérieuse, intarissable, pure et fraîche, ‘qui jaillit en vie éternelle’.

William et l’art d’être grand-père selon V. Hugo

18 octobre 2014

Vincent Colin et Héloïse Godet p.273 

 Elle appréciait cet art d’être « grand-père »

Qui, passé par le lycée – il est vrai il y a quelques décennies ! – ignorerait le titre, à défaut de l’avoir lu, du recueil poétique de Victor Hugo, L’Art d’être grand-père ? Lautréamont écrivait en 1870, sept ans avant la parution de ce recueil : « De Hugo il ne restera que les poésies sur les enfants … » S’il se trompait sur le reste, il avait raison sur ce point. Victor Hugo, dans Océan, le dit lui-même : « Moi je suis fait pour la société des enfants ».

 C’est là le testament d’Hugo, ses derniers vers, alors qu’il était plongé dans le vide laissé par la disparition de sa femme, de ses fils, et par l’internement de sa fille. Laissé seul, à Guernesey, en présence de ses deux petits-enfants, il écrit ces poèmes, conjointement à L’Année terrible – histoire où apparaissent les deux enfants – opposant aux terreurs du moment les promesses de l’avenir. Il y a là comme un voile de deuil, mais sous lequel la vie palpite ; de la grandeur, et beaucoup de bonté, de tendresse ; de lucidité et d’humilité : on y apprend qu’il faut faire confiance aux petits, aux humbles, aux démunis. Aux enfants. Et l’on y savoure la beauté de la langue.

Si l’on peut y lire le rôle irremplaçable de passeurs, joué par les anciens, dans l’avènement du monde de demain, on y voit à l’évidence les anciens retrouver, grâces aux petits, une âme d’enfant. Aussi, à une époque, la nôtre, où le monde des adultes regarde parfois avec angoisse celui des jeunes, il est bon de relire L’Art d’être grand-père, où l’enfant est beaucoup plus qu’un homme en devenir : l’indispensable maillon, le précieux nœud qui relie l’humain au reste de la Création et au Ciel, lui qui, encore ivre du paradis, a gardé quelque chose d’angélique.

                                                          *

Dans notre roman, cette allusion littéraire concerne les rapports entre William et Jennifer : Elle n’a pas trente ans ; il a dépassé la cinquantaine, mais leur connivence est totale.  

Lui, a un passé lourd de choses inavouables, sent le poids de ses écarts de conduite, connaît la lente désintégration de son mariage, trempe dans des histoires pas très claires, est menacé de mort, en somme comme Hugo « est plongé dans le vide » mais, au contact de la jeune femme, qu’il voit comme un être mi-céleste mi-terrestre, il se sent renaître, éprouve comme une vigueur et une innocence retrouvées : La torsion du mal est soudain apaisée / Par d’innocents regards purs comme la rosée !  Et plus son intimité avec Jennifer se resserrera, plus seront vraies les deux sentiments qu’exprime le poète : Je finis par ne plus aimer que l’innocence et Je n’ai point d’autre affaire ici-bas que d’aimer.

 De son côté, elle voit chez ce monsieur aux cheveux argentés, soigné de sa personne, conscient de leur écart d’âge, un homme dont le regard est chargé d’admiration et de tendresse, et quoique non exempt de désir, reste discrètement galant ; un homme posé, dont l’âge, sous un voile de lassitude physique, n’a pas entamé la fougue ; un homme cultivé, plein de tact et attentif à la laisser s’exprimer sans pour autant se montrer indiscret ; un homme qui la respecte, qui la considère comme une personne, et même comme un mystère. Ce qu’elle résume en disant qu’elle apprécie chez lui… cet art d’être « grand-père ».

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